12 septembre 2013

Les débuts de l'Hexagone racontés par Jean-Guy Pilon

Jean-Guy Pilon - Fonds La Presse
« Ce printemps de 1963 qui tarde tant à éclater m'oblige à mesurer une distance: dix ans. Il y a dix ans, je publiais mon premier recueil de poèmes, disparu rapidement de la circulation, fort heureusement. Un premier recueil de poèmes peut être le résultat d'une très longue recherche ou l'aboutissement d'une patiente innovation; il fut pour moi une libération, un premier pas sur la terre ferme. Une fois qu'il fut publié, je compris que je pouvais songer à écrire. J'étais étudiant et lorsque je tins le premier exemplaire de ce petit livre dans mes mains, j'eus une impression très étrange dont je me souviens encore, mais que je ne puis décrire. A chacun sa sensibilité.

Donc 1953. Anne Hébert venait de publier LE TOMBEAU DES ROIS. Alain Grandbois -- il ne saura jamais à quel point sa patience me fut précieuse -- habitait Montréal et il me faisait l'amitié de me recevoir chez lui de temps en temps. Avec quelques confrères et amis, nous avions fêté la parution de ma première plaquette : Alain Grandbois s'était joint à nous. Je l'ai souvent écrit : c'est en lisant LES ILES DE LA NUIT et RIVAGES DE L'HOMME que j'ai compris ce qu'était la poésie; mais Alain Grandbois devait m'apprendre beaucoup plus, au cours des longues conversations que nous avions. Il parlait de ses voyages, de la Chine, de l'Afrique, de l'Europe, de Paris. Je l'écoutais. C'est lui qui m'a donné le virus du voyage, le goût du monde, en me parlant des pays et des villes, des femmes merveilleuses qu'il avait croisées à Shanghai ou à Damas, des soleils, des rues, des marchés, des mers et des ports.

À cette époque -- voici que je me mets à parler comme un aîné-- chaque nouveau recueil, si mince soit-il, était signalé et commenté dans les journaux. C'est ainsi qu'en quelques mois, j'appris l'existence d'autres jeunes poètes de mon âge. Gaston Miron et Olivier Marchand publiaient DEUX SANG; Gatien Lapointe, Georges Cartier et Wilfrid Lemoine y allaient eux aussi d'un recueil. Sylvain Garneau (que je n'ai jamais rencontré), Pierre Trottier et Fernand Dumont avaient publié aux Éditions de Malte. Nous lisions parfois dans la page littéraire du DEVOIR, que dirigeait Gilles Marcotte, des poèmes de Luc Perrier et de Yves Préfontaine. J'ai lu pour la première fois un poème de Fernand Ouellette dans la revue AMÉRIQUE FRANÇAISE. La plupart des jeunes poètes commençaient d'ailleurs à collaborer régulièrement à cette revue dont le rôle, en ce sens, a été assez important.

Je ne connaissais aucun des autres poètes. Je souhaitais les rencontrer, mais, pour le jeune campagnard timide que j'étais, la difficulté était de taille.

Un jour, un autre étudiant de l'Université se présenta. Il voulait m'interviewer pour LE QUARTIER LATIN. Il avait mon âge, il s'appelait André Belleau. Notre amitié date de ce moment.

Quelqu'un m'avait parlé de Gaston Miron qu'il n'était pas facile de rejoindre. Des amis communs nous avaient finalement présentés l'un à l'autre. Je suis sûr que notre première rencontre a eu lieu dans une taverne de l'est de la ville. Gaston Miron prétend le contraire. Qu'importe!  Il était plein de théories sur la poésie, l'édition, la jeunesse, la politique. Il avait les poches bourrées de poèmes, les siens et ceux des autres. Je dois dire qu'il m'avait d'abord effrayé par sa volubilité et ses imprécations. Il venait de traverser des mois difficiles et cruels : il ne pensait pas à lui, il se souciait peu de se trouver un emploi, il pensait à lancer une maison d'édition qui se consacrerait à la poésie. Il en avait d'ailleurs jeté les bases et choisi le nom : cela allait s'appeler LES ÉDITIONS DE L'HEXAGONE, «parce que, ajoutait-il, nous étions six le jour où nous en avons décidé la création et nous ne nous entendions pas sur les noms proposés. L'HEXAGONE a rallié tout le monde».

Raymond Barbeau était aussi des nôtres, parfois. Il s'apprêtait à quitter le Canada pour Paris où il voulait s'inscrire à la Faculté des lettres de la Sorbonne, ce qu'il fit d'ailleurs avec beaucoup de succès.

Je revis plusieurs fois Gaston Miron. Nous buvions du café dans des restaurants minables. Nous discutions ad infinitum; nous avions finalement rencontré Luc Perrier, encore plus timide et discret à cette époque qu'aujourd'hui, Fernand Ouellette qui parlait peu mais nous entretenait parfois, avec passion, de Léon Bloy, de Rouault, de Saint-Jean de la Croix.

Comme je regrette maintenant de n'avoir pas noté les circonstances dans lesquelles nous nous sommes tous connus et le détail de nos premières conversations.

Gaston Miron m'avait présenté à Louis Portugais, l'administrateur des Éditions de l'Hexagone, chez qui nous allions nous retrouver durant plusieurs années. Dans toute l'aventure de l'Hexagone, le rôle de Louis Portugais, même s'il fut caché, fut très important.

Je me rends compte qu'en décrivant ainsi les événements, je suis injuste; car je n'insiste pas suffisamment sur un aspect majeur de toute l'entreprise : l'amitié. Car l'HEXAGONE, à ce temps de notre jeunesse, s'installa dans nos vies sous le signe de l'amitié. Ce fut, pour nous tous, un grand moment d'amitié. Cela aussi pèse admirablement et lourdement dans la balance littéraire.

Mon premier recueil qui fut, comme je l'écrivais précédemment, une libération, m'avait apporté beaucoup de choses. Gilles Marcotte dans sa critique au DEVOIR avait écrit des phrases plutôt dures dont je lui ai été très reconnaissant. Son jugement, sévère mais honnête et sympathique, m'encouragea beaucoup.

Je continuais à écrire, à déchirer, à recommencer. J'eus alors un coup de foudre : la découverte de l'œuvre de René Char. LES MATINAUX, entre autres, fut un livre important dans ma vie.

Gaston Miron cherchait un titre de collection pour l'HEXAGONE : je lui proposai LES MATINAUX et lui dis en même temps que je lui soumettrais un manuscrit. Luc Perrier avait déjà terminé le sien : nous allions, tous deux, inaugurer la collection. René Char accepta d'écrire une préface aux CLOÎTRES DE L'ÉTÉ, et ce petit livre parut donc en 1955, précédé de cette prestigieuse recommandation amicale.

Nous faisions tout de nos mains dans la cave encombrée de Louis Portugais, toujours patient et chaleureux. L'HEXAGONE -- on m'avait admis dans l'équipe -- était une affaire (il s'agissait de ne pas perdre d'argent) et un lieu de rencontre. Jamais, ni à ce moment-là ni plus tard, L'HEXAGONE ne fut autre chose. Nous nous plaisions à définir la maison d'édition comme un carrefour. C'était juste.

Il faudrait longuement parler de cette cave de la rue Lacombe. De nos séances de travail, de nos discussions. Parfois, l'un de nous amenait un autre poète; c'est ainsi que nous connûmes Yves Préfontaine qui fit irruption un bon soir, déjà tendu et violent. Michèle Lalonde, si éblouissante et si belle que nous hésitions à lui parler. D'autres aussi qui revinrent souvent ou qui ne firent que passer.

Au printemps de 1955, je partais pour l'Europe. Mon premier départ et mon seul voyage en bateau. Ce fut la découverte, l'émoi, le choc. De longues conversations avec René Char, Pierre Reverdy, Pierre Jean Jouve. S'ouvrait ainsi un monde nouveau, vertigineux, attirant.

A l'HEXAGONE, les recueils de Fernand Ouellette (CES ANGES DE SANG) et de Jean-Paul Filion (DU CENTRE DE L'EAU) parurent en 1955 et 1956. L'HEXAGONE continuait à s'affirmer, à devenir un véritable centre de la poésie canadienne. L'enthousiasme était notre plus grande richesse. Nous avions confiance et nous avions raison. Les mois passèrent dans la même amitié. Nous publiâmes Claude Fournier (LE CIEL FERME) et Louise Pouliot (PORTES SUR LA MER). Nous avions d'autres manuscrits de jeunes, mais nous voulions aller plus loin, publier également des ouvrages plus importants. Rina Lasnier nous fit l'amitié de nous confier PRÉSENCE DE L'ABSENCE. Nous inaugurions ainsi une autre collection où j'allais publier un an plus tard L'HOMME ET LE JOUR, dont l'édition de luxe était illustrée d'une gouache originale de Joan Miro.

Entre temps, la collection LES MATINAUX s'enrichissait des excellents recueils de Pierre Trottier (POÈMES DE RUSSIE) et d'Olivier Marchand (CRIER QUE JE VIS).

Alain Grandbois nous confia le manuscrit de L'ÉTOILE POURPRE. Nous devions publier, quelques mois plus tard, dans cette collection le très beau recueil de Fernand Ouellette SÉQUENCES DE L'AILE.

La collection LES MATINAUX s'augmenta de deux autres recueils : ceux de Michel van Schendel (POÈMES DE L'AMÉRIQUE ÉTRANGÈRE) et d'Alain Marceau (À LA POINTE DES YEUX) qui ne connurent malheureusement pas le succès que nous avions espéré.

Il y eut alors un silence dont il ne faut pas rechercher très loin les causes. Nous avions, chacun de notre côté, avancé un peu dans la vie et étions plus chargés de responsabilités diverses. L'équipe de l'HEXAGONE se démantela quelque peu à ce moment-là, mais la maison d'éditions continuait.

Cinq recueils paraissaient en 1960. Dans la collection LES MATINAUX, ceux de Gilles Constantineau (SIMPLES POÈMES ET BALLADES) et de Paul-Marie Lapointe (CHOIX DE POÈMES) et dans l'autre collection, le très beau livre de Jacques Godbout (C'EST LA CHAUDE LOI DES HOMMES), celui de Pierre Trottier (LES BELLES AU BOIS DORMANT) et le mien, LA MOUETTE ET LE LARGE.

Entre temps, avec quelques amis, j'avais fondé la revue LIBERTÉ. Nous avons dû y consacrer beaucoup de temps et d'efforts. Nous voulions à tout prix, réussir cette affaire.

Gaston Miron était en Europe. J'étais seul à m'occuper quelque peu, très peu, de l'HEXAGONE. Par ailleurs, LIBERTÉ m'accaparait. J'essayai de maintenir l'essentiel; je fis paraître un court essai sur Varèse et une pièce de théâtre de Paul Toupin. C'était des tirés à part de la revue. Nous avions rêvé... Non, je m'exprime mal, j'avais rêvé d'une grande chose où il y aurait eu une maison d'éditions, une revue et que sais-je encore. Nous avions organisé depuis quelques années la rencontre annuelle des écrivains canadiens. Je rêvais... Il arrive fréquemment que les réalités soient bien différentes des rêves.

L'association nominale LIBERTÉ -- HEXAGONE se brisa. En toute amitié, je l'assure. Et pour des raisons qui ne concernent que nous. Sont-elles aussi importantes, maintenant, ces raisons ? Je ne sais pas. Il se faisait également jour à l'HEXAGONE deux tendances : l'une voulant que la maison se transformât entièrement, l'autre s'appuyant sur un relancement de la formule initiale.

Je croyais pour ma part que la formule et les structures devaient être repensées entièrement et ajustées à de nouvelles circonstances. Il ne s'agit pas de savoir qui avait raison ou qui avait tort : quelle importance! Ce qui compte d'abord, c'est que ces divergences de vues ont eu lieu dans l'amitié. Il y a aussi autre chose que je mentionnais précédemment : en 1953, nous avions 23 ou 24 ans. En 1960, nous atteignions la trentaine. Toute la différence ou l'impatience est peut-être là.

Gaston Miron a continué, seul, avec sa générosité naturelle, et il a repris avec courage l'affaire en mains. J'envie autant de disponibilité et d'altruisme. On ne l'écrira sans doute pas dans les histoires de la littérature canadienne, mais c'est un fait : sans Gaston Miron, la poésie canadienne ne se serait pas autant manifestée de 1953 à 1960. Ce n'est pas un hommage que je lui rends, je dis une vérité.

Pour moi, la véritable aventure de l'HEXAGONE, son privilège et son rôle, s'est terminée en 1960-1961. Si je tins à y publier en 1961 (en tiré à part de LIBERTÉ) mon poème RECOURS AU PAYS, c'est que je me sentais obligé moralement de le faire. Mais en même temps, ce fut peut-être comme une sorte d'adieu. La justification en était bien faible et ne valait que pour moi. Mais la belle aventure, en ce qui me concernait, était terminée. Je dis en toute franchise mon sentiment qui ne peut, en aucune façon, être interprété comme un jugement porté sur l'HEXAGONE. » (avril 1963)

(Large extrait d'un texte paru dans Guy ROBERT, Littérature du Québec, tome 1, Montréal, Déom, 1964, p. 128-134)

L'Hexagone sur Laurentiana

5 juin 2013

La part sèche

Jean-Louis Lessard, La Part sèche, Québec, Le Lézard amoureux, 2013, 66 pages.

Après avoir critiqué (et mis en valeur, je l’espère) plus de 450 « vieux » livres, je vais déroger à ma règle et présenter une « nouveauté »,  un recueil de poésie dont je suis l’auteur. Il parait ces jours-ci au Lézard amoureux, une maison d’édition de Québec qui compte dans son catalogue quelques auteurs reconnus, comme Margaret Atwood, Gaétan Soucy, François Charron, Christiane Frenette… Bien entendu, il est bien vu d’associer mon nom à ces auteurs, mais je suis redevable au Lézard amoureux et la moindre des choses, c'est de faire la promotion du livre. Soyez-en certains, il n'y a pas vraiment d'argent à la clef ni pour l'auteur ni pour l'éditeur. Quant au contenu, je laisse aux autres le soin de le décortiquer. Le recueil est disponible dans les « bonnes librairies ». Si vous n’êtes pas un lecteur de poésie, mais qu’il vous ferait plaisir d’y jeter un œil, ne serait-ce parce que vous vous demandez comment un blogueur de vieux livres peut écrire un recueil de poésie, vous pouvez toujours en suggérer l’achat au responsable de la bibliothèque que vous fréquentez. Du même coup, le recueil trouvera écho chez d'autres lecteurs. Et si vous avez le gout de me bloguer, allez-y, cela fera plaisir.




30 avril 2013

Nézon


Réal Benoit, Nézon, Montréal, Parizeau, 1945, 129 pages (Illustrations de Jacques de Tonnancour)

Réal Benoit présente 14 contes (?) au contenu plutôt fantaisiste. Les associations gratuites et l'humour absurde nous rappellent les surréalistes : « On jouait Mozart : une sonate pour violon et piano, les deux Menuhin. La perfection même; tout ce qu'il fallait pour vous faire oublier pendant quinze minutes qu'il y avait la terre, et, avec la terre, les maux de dents, les entorses et les garagistes malhonnêtes. »  En plus, il grossit les procédés du genre plutôt que de tenter de les dissimuler. « J’ai commencé ainsi cette histoire. Elle pourrait commencer tout aussi bien d’une autre façon. » L’écriture est finement travaillé, comme l’exige le genre. Tout cela m'a semblé très inégal, certains textes hésitant entre le récit et l'exercice d'écriture.

Nézon
Un hurluberlu attend impatiemment une lettre de son amoureuse. Lorsque le facteur la lui livre, il se précipite dans l’escalier et se tue. En ouvrant la lettre, on découvre une publicité sur la « maladie des pis de vaches rousses ».

L'Empereur de Chine
Au terme de sa vie, l'empereur de Chine, entouré de toutes ses richesses, attend le retour de son serviteur parti à la recherche de la beauté et du bonheur.

Une île en or
L'histoire de deux jeunes qui s’aiment racontée sur le mode hypothétique.

Paysage
Le narrateur décrit un lieu retranché qui lui rappelle un ancien bonheur.

Fenêtre ouverte sur le monde
Un médecin accueille dans son cabinet un homme en crise qui finit par se jeter par la fenêtre.

Allégories
Le narrateur parle de ses voisins de palier, surtout de sa voisine dont il est amoureux.

Vlan de Vlan
Un homme « s’est avalé le nez un soir de pluie ».

Tout en rond, tout en jaune
Un jeune homme quitte sa campagne et finit comme graine de citrouille dans le « nid d’hirondelles » de deux Chinois.

Le Grand à Léon
Le Grand à Léon, pour se venger d’une commère, fait exploser une bombe pleine de fumier qui pulvérise une partie de sa maison..

Une simple histoire
Un homme, heureux en mariage, rêve de partir, quitte à quitter sa femme qui ne veut pas le suivre.

Morin de Kazabulzua
Cet homme fantaisiste, mi poète mi fou, a enchanté la vie du narrateur.

Le petit marchand
Il voulait être poète comme son père. Or, son père était marchand.

Julie
Julie, la belle laitière, a envoûté le village.

Portraits
Le narrateur trace le portrait de trois amis farfelus.


VLAN DE VLAN
II s'était avalé le nez un soir de pluie où la musique des gouttes frappant le toit n'apaisait plus sa fureur. Rien n'avait pu l'arrêter : ni le ridicule, ni la vanité, ni la promesse d'un plantureux banquet.
Comme un enragé il avait sauté jusqu'au plafonnier Empire qui lui avait inondé le visage de clochetons de verre, — on en voit de pareils et moins beaux dans la boîte à boutons de vos mères, — et sublime, avec l'œil hagard des chasseurs de lions à la gloire passée et à la mémoire disparue, il avait fait le geste. Oh !
Ah ! mais qu'on essaie de le faire. Perdez un nez, perdez le nez, c'est tout comme, dit votre grand'mère, ouais !
C'est d'abord un grand trou qui vous regarde : où s'est-il fourré le nez ? Puis la pitié qui vous saisit et vous fait oublier l'héroïsme...
Puis c'est la danse. Après tout il faut vivre et que je saute et que je trépigne et que je trempe mon nez dans le vin... pardon ! J'oubliais... Vlan de Vlan !  (p. 65-66)

18 avril 2013

Aux sources claires


Jacqueline Francoeur, Aux sources claires, Montréal, Albert Lévesque, 1935, 147 p. (Édition illustrée par Simone Hudon)

Le recueil contient cinq parties et leur titre dit assez bien le contenu de chacune d’elles : Joies, Incertitudes, Paysages, Intérieur et Ferveur. Les joies viennent de la contemplation de la nature, de l’amitié, de la résurgence de certains souvenirs. Les incertitudes sont surtout le fait de la fragilité de l’amour, de la perte de l’enfance. Les paysages qui titillent l’inspiration de l’auteure sont les fins de jour, l’automne. À l’intérieur, c’est la quiétude de la maison, les plaisirs de la maternité et la fête de Noël. Enfin, sa ferveur va aux rois mages, à l’aveugle de Jéricho et aux « saints dormants ».

On a l’impression que les poèmes n’ont pas tous été écrits à la même époque : certains sont tout à fait des poèmes d’adolescence (la jeune fille qui rêve d’amour, de maison au bord de la mer…), alors que d’autres sont un peu plus graves (le temps qui passe, la solitude…), sans tomber dans le pessimisme.

Les poèmes sont rimés; on trouve quelques sonnets, des rondeaux.

Aux sources claires se présente en une série de petits tableaux qui illustrent différents moments de la vie quotidienne. « Les joies quotidiennes », le premier poème du recueil, donne une idée assez claire du projet de Jacqueline Francoeur. 

LES JOIES QUOTIDIENNES

Clarté des matins; pâle moire
D'un crépuscule aux mois contours;
Printemps légers, automnes lourds;
Ors des heures dans la mémoire;

Rêve, étude, miettes de gloire;
Vieux souvenirs des jeunes jours;
Solitude au limpide cours;
Orgueil des secrètes victoires;

Amitiés; ferveurs, pures flammes;
Minutes profondes où l'âme
Perçoit la divine splendeur,

Sagement, de vos frêles soies,
Je me tisse un calme bonheur,
O mes quotidiennes joies !
(p. 9-10)

Le recueil a reçu le prix David en 1935.


9 avril 2013

Cha8inigane


Moïsette Olier, Cha8inigane, Trois-Rivières, les Éditions du Bien public, 1934, 66 p. (La couverture reproduit un bois gravé de Rodolphe Duguay)

Dans des textes, le plus souvent poétiques, Moïsette Olier raconte de façon chronologique l’histoire de Cha8inigane (prononciation Autochtones), du temps préhistorique jusqu’à l’ère industrielle.

Aux confins de plusieurs rivières, Shawinigan était une halte appréciée des « Attikamèques » : « Sans rêves et sans cruauté, jouissant en sages de leurs bonheurs paisibles, de leurs chasses abondantes et de leurs habitudes séculaires, ces bons Indiens au cœur prudent n’aimaient pas l’aventure. » Ils vont s’étonner de croiser des « visages pâles » en quête de fourrures : « Les hommes nouveaux se disent des frères, eux aussi, et ils sont venus dans des canots très grands, plantés d’arbres et tout habillés comme des matins de brume… »  Avec les marchands viendront les missionnaires, dont le père Buteux qui repoussera plus au nord la connaissance européenne du Saint-Maurice. Viendront aussi les coureurs des bois, les guerres iroquoises.

Le temps passera, la région finira par se pacifier et sera prise d’assaut par les bûcherons. L’immense chute constituera longtemps un obstacle sur la route du Nord. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle et un Américain qui entreverra la richesse de cette chute. Il dressera un barrage qui brisera à jamais le paysage (« l’assassinat des Chutes »), ce qui donnera naissance à une petite ville industrielle : « Et c’est ainsi que dans le secret des banques et des ministères, l’assassinat des Chutes fut décrété et l’avènement de la lumière promulgué. // Le récital des Grandes orgues s’achevait sur un thème de souffrance et d’immortalité. »

Olier se plaît à nommer toutes les industries qui se sont implantées : l’industrie de l’aluminium, la Belgo (« formidable mangeuse de forêts »), la Compagnie de carbure, la Canadian industries et des filatures…

Elle n’oublie pas de mentionner les multiples clochers qui se dressent dans la ville devenue prospère : « Paysage de grandes orgues muettes... remplacées par les hymnes des églises, par la musique des clochers, par le cœur émouvant de vingt mille voix chrétiennes ! » Elle nous propose même un tour de ville : nous sont présentés les « six paroisses », « l’église, l’école, le couvent », « Cascade Inc. », les deux gares et surtout la «cinquième rue » : « c’est elle qui habille la ville » avec ses vitrines, ses étalages, son cinéma, l’édifice municipal, la place du marché, etc.

Extrait 1
Sous la chaude lumière d'un matin d'été, alors que les Grandes Orgues glissaient des rythmes mineurs de leur sonate à la nuit aux rythmes éclatants d'un prélude au soleil, les dompteurs de chutes envahirent la solitude mélodieuse et parfumée. […]
Sans un frémissement devant cette marée de splendeurs dont ils devaient briser les élans, sans une émotion d'interrompre cet obsédant concert qui débordait de sa cage de pierre et s'élançait dans la clarté du jour en un vol sonore, ils se plongèrent dans leur hostile labeur.
Soumis à la dynamite, des rochers immuables rugissent et oscillent. De rapides fêlures croisent leurs veines noires dans la montagne brutalisée. Les mitrailleuses fouillent le granit qui éclate, crépite, bondit dans une fumée douloureuse et acre, crible les échos et retombe émietté sur le sol. (p. 47)

Extrait 2
Shawinigan : clair de lune de la Mauricie.
Paysage de lumière et de clochers, sous la balustrade bleue d'un horizon circulaire qu'ouvragent des montagnes.
C'est elle qui allume les lampes de son pays, du même geste secret dont la nuit allume les étoiles au firmament.
Jaillie d'une étincelle électrique, elle s'est épanouie brusquement, comme la radieuse gerbe d'un feu d'artifice.
Axe de l'énergie canadienne.
Essor de collines... Le cortège allègre des maisons suit d'un coeur léger toutes les pentes.
On la découvre des hauteurs, et le soir, au fond de sa vallée de silence, elle rutile comme un ciel d'Orient prodigieusement éclairé.
Deux bras clairs, arrondis en une attitude d'humaine étreinte, les deux bras du Saint-Maurice, entourent la cité et lui font une ceinture aux anneaux d'argent.
Symbole de perpétuité : tous ses édifices, ses maisons de bois, ses maisons de pierre, ses temples, ont le roc pour assises. » (p. 56-57)