23 avril 2011

Le Moulin du Crochet

Louis-Georges Lapointe, Le Moulin du Crochet, Laval-des-rapides, Les éditions Dequen, 1950. (Tome 1 : pages 1 à 254; tome 2 : pages 255 à 505) (1re édition : Les éditions Dequen, 1946)

Tome 1
Nouvelle-France, XVIIIe siècle. L’action se déroule à Laval du temps de l’intendant Hocquart (1731-1748). Trois familles sont impliquées dans ce récit. Deux appartiennent à la noblesse terrienne : celle de François Bigras de Lairel, de sa femme Charlotte Goyer et de leurs trois filles : Rachel, Denise et Charlotte; celle du comte et de la comtesse de Lachenaie, et de leur fils Jacques, un officier promis aux plus grands honneurs. La troisième famille fait partie de la paysannerie : Narcisse Clercmont est l’intendant de la seigneurie de Laval. Le seigneur, le marquis d’Argentré, est absent et c’est Narcisse, avec sa femme, Joséphine Marmette, et ses enfants, qui dirigent la seigneurie. En plus, leur fils Maurice est le meunier attitré du moulin du Crochet.

L’intrigue est construite autour d’une histoire d’amour. Maurice, le meunier, et Rachel, la fille aînée des Lairel, sont amoureux. Ils se connaissent depuis l’enfance. Pour Rachel, la condition sociale de Maurice ne pose aucun problème. Par contre, sa mère, pourtant elle-même une roturière anoblie par un mariage, refuse que sa fille descende de classe sociale. Pour la forcer à rompre ses liens avec Maurice, elle la menace d’une intervention auprès du Marquis d’Argentré qui aurait pour effet de renvoyer en France Maurice et toute sa famille. Ambitieuse et intrigante, elle a organisé le mariage de sa fille avec Jacques de Lachenaie. Rachel cède. Lors d’un grand banquet qui réunit toute la noblesse de l’Île de Montréal, leurs fiançailles sont annoncées et le dimanche, à la messe, les bans sont publiés. Ne pouvant se résoudre à vivre dans les lieux qu’il a fréquentés avec Rachel ni à subir la pitié sinon les sarcasmes de ses concitoyens, Maurice décide de quitter Laval. Par toutes sortes de moyens, entre autres grâce à des bohémiens, il voyage incognito jusqu’à  Québec et s’engage dans la marine du roi sans dévoiler sa vraie identité, espérant ainsi traverser en France. 

Tome 2
À titre d’intendant des vivres, il accompagne un groupe de voyageurs qui retournent en France, débarque à Saint-Malo et déserte l’armée. Devenu hors-la-loi, sans papier, il doit fuir. Il veut se rendre à Paris. Une société secrète, chargée de prendre en charge les déserteurs pour ne pas qu’il tombe dans la criminalité, l’aide. Après bien des périples, il arrive à Paris. Un noble, faisant partie de ladite société, voyant sa belle personnalité, lui promet un travail chez les aristocrates. On l’invite à une grande fête pour l’introduire. Ce qu’il voit dans ce milieu (les intrigues, l’hypocrisie…) le convainc rapidement que ce n’est pas sa place. Il demande à ses protecteurs de l’aider à gagner la Bourgogne : il veut travailler dans les vignes. Il s’engage chez le plus grand vigneron de Semur-en-Auxois, y reste quatre ans. De peur d’être découvert, il fuit, se retrouve quelques mois à Dijon, fuit encore, avant d’atterrir chez un meunier à Corbeil. La fille du meunier s’éprend de lui et le père lui offre de prendre sa succession. Il hésite, mais se rend compte qu’il aime toujours Rachel. Il revient à Paris et se retrouve dans l’indigence la plus totale quand il rencontre un cousin sulpicien. Celui-ci le convainc de rentrer. Il revient donc chez lui au bout de cinq ans environ. 

À Laval, les choses ont changé aussi. Rachel a tôt fait de découvrir que son mari est un ivrogne coureur de jupons. Elle est très malheureuse. Quand elle se retrouve enceinte, sa mère, découvrant que son gendre est un bon à rien, rappelle sa fille au manoir familial. Elle donne naissance à un petit garçon et ne retourne pas vivre avec son mari. De toute façon, la guerre avec les Anglais est commencée et son mari n’est jamais chez lui. Quelque temps plus tard, il est blessé mortellement. Sa mère meurt également. Aussi quand Maurice revient d’Europe, Rachel est totalement libre. Les deux se retrouvent et décident de se marier avec l’accord de tous.

Même si le roman repose sur une grande histoire d’amour, l’aspect historique n’est pas à négliger. On a très peu de romans qui prennent pour cadre la Nouvelle-France. Lapointe nous offre un tableau de la vie des aristocrates à la fin du régime français. Plusieurs ont connu Versailles et mènent la « grande vie ». L’image que Lapointe en donne est plutôt négative : entre eux, surtout entre les femmes, il existe une véritable course aux prétendants, leurs filles servant de monnaie d’échange pour assurer leur rang social. Les abus de pouvoir sur les serviteurs, leur hypocrisie, l’infatuation sont des aspects fortement soulignés. Les grands événements historiques de l’époque ne sont présentés qu’en toile de fond. On n’aperçoit que furtivement des personnages comme Hocquart, Vaudreuil…

Quant à l’histoire d’amour, elle est digne des grands romans du genre. Lapointe s’en sert pour maintenir habilement l’intérêt de l’intrigue : entre autres, il sait bien comment retarder un événement, pour maintenir l’intérêt du lecteur. Cependant, je dois dire que les dialogues sentimentaux sont d’une mièvrerie à faire pleurer.

Extrait
La messe terminée, on se précipita pour complimenter les jeunes mariés et leurs parents. Les souhaits de bonheur, tous plus ou moins fleuris selon le degré d'hypocrisie de chacun, sortirent à foison de toutes les bouches. Puis madame de Lairel invita tout le monde à passer dans le parc, où elle fit servir le vin et les pâtisseries.
La gaieté et l'entrain régnèrent au manoir de Lairel tout le temps que dura la réception. Charlotte savait faire les choses si bien que ses pires ennemies étaient obligées d'en convenir. Elle connaissait la qualité et ne mesquinait jamais sur la quantité, de façon qu'elle était toujours certaine de satisfaire à la fois les gourmets et les gourmands.
Cependant, seule de toute la famille Bigras, Charlotte montrait un sentiment sincère de joie et de satisfaction. Les autres étaient navrés. Sous les formules de politesse que François utilisait avec maîtrise, les gens subtils percevaient l'accent d'une profonde tristesse qui accablait le père de la jolie mariée. On voyait qu'il réprouvait ce mariage et qu'il avait regret d'avoir cédé aux instances de sa femme. Denise contenait difficilement ses larmes, mais Suzanne ne cherchait pas à dissimuler son chagrin et pleurait sans remords et sans honte. Quant à Rachel, elle avait repris son attitude impassible, souriant à chacun et ne laissant voir à personne l'étendue de sa peine.
On se mit bientôt à organiser le cortège qui devait conduire la noce dans le bas de la paroisse, au château qu'habitaient les Lachenaie. Les laquais, cochers et garçons de ferme avaient préparé dans une fébrile activité la longue suite des calèches, landaus et cabriolets. Les voitures commencèrent à défiler à l'heure prévue et dans l'ordre de préséance prescrit. La voiture portant les mariés, richement décorée de fleurs et de rubans blancs, venait en premier lieu. Suivait celle du comte que Monsieur de Lairel accompagnait. Puis le landau de madame Bigras ayant à ses côtés la comtesse de Lachenaie. Les autres voitures défilaient dans un ordre qui avait causé de grands maux de tête à Charlotte, lorsqu'elle l'avait déterminé ; car il ne fallait point blesser la susceptibilité chatouilleuse des grandes dames. Elle avait évidemment perdu ses peines. Ces femmes de petite noblesse coloniale avaient d'aussi hautes prétentions que les duchesses du royaume et, comme les voitures ne pouvaient pas rouler toutes de front derrière celles des mariés et de leurs parents, les dernières se trouvèrent fort offensées de n'être pas les premières ou du moins bien avant celle-ci ou celle-là.
Cependant la gaieté du vin finit par l'emporter sur les ressentiments. On commença bientôt à chantonner, à faire des bons mots et à reprendre tous les refrains du badinage mondain. Sur le parcours d'environ deux lieues, les habitants de l'île Jésus s'étaient réunis en de multiples groupes pour acclamer les nouveaux mariés au passage. Les vivats retentissaient fort nombreux à l'adresse de Rachel, que tous ces paysans trouvaient si simple et si gentille, mais le comte de Lachenaie ne fut pas sans remarquer que son fils et lui-même n'étaient aucunement populaires. (p. 263-265)

20 avril 2011

Il vit en face

Ghislaine Reid, Il vit en face, Montréal, Beauchemin, 1951, 213 pages. (Dessins de l’auteure)

Depuis son plus jeune âge, Jeanne est amoureuse de Guillaume. Un jour survient dans la ville une jeune fille élégante, Luce, qui lui ravit son amoureux. Pire encore, le couple finit par se marier et par s’installer juste en face. Jeanne, restée vieille fille, va consacrer sa vie à « L’association des Vierges fécondes », un groupe socioreligieux qui vient en aide aux démunis. Par ailleurs, elle passe sa vie à épier ses voisins, éprouvant tous les sentiments qui vont de la jalousie à la compassion, mais surtout recueillant différents indices qui lui permettent de raconter l’histoire de Luce et Guillaume. Avec la venue des premiers enfants, le couple bat de l’aile, car Guillaume tarde à prendre sa place dans la société, ce qui alimente les tensions et les échanges musclés. Cinq enfants vont naître. Pendant une courte période, Luce trompe son mari, lequel passe ses soirées à jouer aux cartes et à prendre un coup avec ses anciens amis. Puis Luce vit une longue dépression. Guillaume, qui s’est lancé en affaires, s’enrichit et quand Luce guérit, le couple, maintenant riche, revampe la petite maison. Ils semblent s’être retrouvés. Les enfants quittent le nid familial pour aller étudier. Guillaume devient député. Luce décède subitement à la fin de la quarantaine. Tout redevient possible pour Jeanne, d’autant plus que Guillaume, son veuvage passé, se rapproche beaucoup d’elle. Mais Jeanne sait qu’il est trop tard; la « protection et [l]’amitié » de Guillaume lui suffisent.

Le récit est mené à vive allure, les chapitres sont courts, le plus souvent l’auteure se contentant de rapporter les actions de ses personnages. Le choix du narrateur témoin, dans un tel récit, est déjà un défi en soi. Comment faire pour que la narratrice en sache suffisamment pour raconter l’histoire sans invraisemblance? Ghislaine Reid s’en tire très bien, rendant compte à tout moment de la source des informations de Jeanne : tantôt elle entend, tantôt elle déduit à partir des allées et venues de ses voisins, tantôt elle obtient des renseignements de certains passants et même des enfants du couple qui l’ont prise en affection. Ghislaine Reid évite, selon moi, un autre écueil : elle refuse le mélodrame que les prémisses de son récit nous faisaient craindre. Tout est dans le ton : la narratrice observe les tourtereaux, sans jamais triompher de leurs malheurs, ni s’offenser de leurs réussites. Elle n’est ni plaignarde ni mesquine. Son cynisme, face à l’amour, est plutôt dirigé contre l’institution du mariage : « Se peut-il que les débuts du ménage soient privés d'allégresse? / Un sifflement annonçait la fermeture de l'usine. Cinq minutes plus tard, monsieur le comptable revenait à Luce. Et la porte s'ouvrait, comme par magie, sans qu'il eût à presser la sonnette ou à tourner le verrou. / […] Je ne suis pas assez naïve pour croire que le couple jouissait d'une pleine béatitude. L'adaptation à l'être même le plus chéri et le plus convoité ne s’effectue qu’à doses de déboires, de contraintes et de sacrifices. » Ou encore : « Deux individus: la fusion de leurs personnalités ne s'effectuerait qu'à grand'peine. Allons-nous leur servir des blâmes sévères? Usons plutôt d'indulgence, car la chicane entre conjoints est peut-être la tradition la plus vivace qu'aient établie nos aïeux. » La fin du récit semble donner raison au couple : Jeanne admet que, malgré tous ses déboires, Luce a eu une vie beaucoup plus remplie que la sienne. Pire encore, sa propre vie aurait été tellement plus vide si son amour de jeunesse n’avait pas « v[écu] en face ».

Extrait (la fin)
Peu de jours que je ne le voie! Nous nous racontons nos histoires les plus intimes. Guillaume ne me cache même pas tout à fait les déboires que lui cause son fils Georges. Il se répète souvent. Mais tant pis, j'ai ma revanche, quand je l'exaspère avec les frictions de mes Vierges.
Guillaume et moi, nous nous recherchons surtout parce qu'ensemble nous pouvons parler de ce que nous avons le plus aimé au monde: moi, de lui et lui, de Luce.
Ai-je un souvenir plus émouvant que cet époux qui met tant de peine à ressusciter sa femme?
« T'en souviens-tu? me dit-il, toi aussi, tu l'as connue à vingt ans. »
« À mes yeux, elle est toujours restée la plus belle. Oh! j'en étais fier! Elle avait le port d'une princesse. »
« Rien ne me reposait mieux que de la voir berçant le bébé. Je devenais aussi insouciant que le petit dans ses bras. »
« Et comme je la trouvais majestueuse quand elle était enceinte! »
« Ma femme a été parfaite jusqu'à la fin. Courageuse, dévouée, toute au service de sa famille. Ma pauvre chère Luce! »
Guillaume, à évoquer ainsi sa compagne, vécut auprès de moi les plus douces ivresses de son amour.
Le veuf oublie les défaillances de la défunte. Celle-ci lui apparaît au trône des idoles.
Je soupçonne un mauvais génie dont l'ambition consiste à nous étaler les joies du passé et les laideurs du présent.
Je crois surtout en une puissance forte, noble qui dépouille deux êtres de leur égoïsme et qui les confond pour les destins de l'humanité. Devant elle, je m'incline presque aussi bas que devant l'ostensoir.
Chaque fois que Guillaume me parle de sa femme, il s'exclame, plein de conviction:
« Elle fut parfaite! »
Si, à ce moment, il lève les yeux sur moi, je murmure: « Parfaite » tout naturellement, comme l'écho.
Non, je n'oppose pas la moindre rivalité à Luce. Je ne l'ai jamais pu; je ne le pourrai jamais. Plus tôt, je me serais rendue coupable d'adultère. Et maintenant, je commettrais une profanation.

18 avril 2011

Le Dernier Voyage. Un roman de la Gaspésie

Eric Cecil Morris, Le Dernier Voyage. Un roman de la Gaspésie, Montréal, Chanteclerc, 1951, 255 pages (Traduction de Martine Hébert-Duguay de A voice is calling, aux éditions B. D. Simpson, Montréal)

André Brousseau aime la musique plus que tout. Sans trop de formation, il joue Bach comme un virtuose, ce qui ne fait pas vivre son homme. Il a aussi une formation d’architecte, métier qu’il n’a pour ainsi dire jamais exercé. Se retrouvant dans une petite ville fictive de l’est du Québec, Trois-Lupins, il a épousé la fille d’un garagiste, Suzanne Côté. Leur mariage est un échec complet. Ils ont une fille, Anne. André travaille pour une compagnie de construction et sa femme couche avec le patron. Quand elle se retrouve enceinte, le patron en accord avec le curé, décide d’expédier son employé et sa famille en Gaspésie, dans une ville fictive : Sainte-Michèle. On y construit une grosse usine et en sa qualité d’architecte (il ne pratique plus ce métier), André doit approuver les devis, ce qu’il expédie sans regarder. Ce qui adoucit son exil à Sainte-Michèle, c’est qu’on vient d’installer une orgue Casavant dans l’immense église qu’un ambitieux curé vient de bâtir, et qu’on lui confie le poste d’organiste.

Ici le roman bascule dans le fantastique. Un jour, alors qu’il pratique les pièces qu’il doit jouer le dimanche (du Bach), il sent une présence. Il a même l’impression que cette présence décuple la qualité de son jeu. L’expérience se renouvelle et c’est nul autre que Jean Sébastian Bach qui lui apparaît un soir et qui l’amène à Leipzig. Il rencontre la famille du musicien et tombe amoureux de Katarina, sa fille. L’expérience va se répéter à quelques reprises. Entre-temps, sa femme enceinte est très malade. On la conduit à l’hôpital de Rimouski. Elle ne mène pas à terme l’enfant : on suppose qu’elle a essayé d’avorter par des moyens illicites. Elle en meurt. Lors de l’inauguration de l’usine, le toit s’effondre, six personnes y laissent leur vie. André est arrêté, emmené à Québec pour y subir un procès. N’ayant aucune chance d’échapper à la prison, il décide de fuir, de revenir à Sainte-Michèle, espérant émigrer définitivement dans son pays imaginaire, le Leipzig de 1735. Il passe des nuits dehors, il est trempé, il attrape une pneumonie. Le curé le retrouve mort sur le buffet de l’orgue.

Histoire abracadabrante qui ne tient pas debout et pourtant on la lit parce qu’on se laisse prendre au mélo ou encore parce qu’on aime Bach. Le fantastique est désamorcé dès le prologue qui nous livre le dénouement. On se demande si cela valait vraiment la peine de traduire ce roman. Tout compte fait, il n’y a rien de québécois dans cette histoire, à part le curé et sa grosse église.

Extrait
— Mais si vous êtes Bach, pourquoi êtes-vous venu à moi, pourquoi m'avoir choisi, moi, pour ce... rendez-vous ?
Et il regarda tout à coup son interlocuteur avec effroi.
— Mais non, vous n'êtes pas mort ! Calmez-vous ! Je ne pensais pas avoir tant de mal avec vous. Je ne suis pas revenu souvent sur cette terre depuis deux cents ans, et j'espère bien ne pas avoir cette tâche souvent, si tous sont comme vous.
— C'est si fantastique, si fou !
— Durant ces deux cents ans, j'ai eu le temps d'oublier avec quel scepticisme on a toujours eu coutume d'accueillir des notions qui paraissent un peu hors de l'ordinaire. Si vous me permettez, je vais vous prouver que je suis réellement Bach.
— Vous croyez pouvoir y arriver ? Et comment cela ?
— Souvenez-vous que nous sommes en 1735. Je vous emmène avec moi à Leipzig où j'habite. Cela vous plaira, j'en suis sûr !
— Mais je ne puis partir avec vous, dit André effaré. J'ai ma vie ici à Sainte-Michèle, j'ai ma femme et ma fille.
— Je sais, je sais, répondit Bach avec calme. Vous serez de retour demain matin. […]
— […] Alors si vous êtes Bach, vous pouvez jouer de l'orgue !
Bach regarda le buffet tout illuminé. « Si j'essayais de jouer, vous perdriez toute confiance en moi. Vous savez bien que les orgues de mon temps étaient bien différentes de celles-ci. Nous ne connaissions pas l'électricité qui a apporté de grands changements à cet instrument. Je jouerai pour vous à Leipzig. Mais allons vite, nous sommes déjà en retard !
— Et comment nous rendrons-nous à Leipzig ? dit André en souriant. En avion ?
L'homme le regarda sévèrement.
— Pauvre mortel ! lui dit-il avec mépris. Vous ne laissez aucune liberté à votre imagination à mon sujet. Vous ne savez pas vous dégager de vos pensées terrestres. Réfléchissez maintenant ! Quelles sont les véritables valeurs dans votre vie ? Vers quoi vous êtes-vous toujours tourné, sinon vers votre musique qui a été votre salut. Et la musique que vous avez jouée le plus souvent a été la mienne. Vous l'avez jouée d'une façon si admirable qu'elle m'a ramené de mon univers vers le vôtre. Mais il ne me plaît pas et je veux vite retourner dans mon royaume. Je l'ai attendu longtemps, et je n'aime pas le quitter, même pour peu de temps. Si vous avez une volonté forte, vous viendrez avec moi. Si au contraire, vous êtes un faible, vous vous réveillerez tard, ce soir au buffet de l'orgue, et personne ne saura jamais rien de ma visite. Alors, que décidez-vous ? Vous venez, ou vous restez ?
André se recueillit un moment. Si c'était de la folie, (cela pourrait difficilement être autre chose) pourquoi ne pas céder à l'appel de cet homme ? Il n'avait jamais quitté la province de Québec, et s'il pouvait voir Leipzig par la pensée, ce serait déjà quelque chose. (p. 114-115)

14 avril 2011

Tentations

Gérard Martin, Tentations, Québec, Garneau, 1943, 239 pages.

1re partie
Sainte-Agathe. Bérangère a perdu sa mère. Elle est élevée par une tante, une vieille bigote frustrée qui voit le mal partout, surtout dans la sexualité. Pour elle, les hommes sont tous des prédateurs et les femmes, des proies. Bérangère rencontre Roger, un jeune homme respectueux. Elle trouve un réconfort et une vision plus positive auprès de son amoureux et de sa mère Rosemonde. Ils se fiancent. Quand le père de Roger meurt, ce dernier trouve dans ses papiers des lettres qui tendant à prouver que son père aurait assassiné sa première femme pour épouser sa seconde, sa mère. Pire encore, cette dernière l’y aurait poussé. Roger  fuit, complètement dégoûté des femmes. Quelques mois plus tard, il invite Bérangère chez lui, à Montréal. Il se fait accompagner d’une prostituée, juste pour la blesser, parce qu’elle est une femme et qu’il l’associe au crime de sa mère. Bérangère, complètement traumatisée, décide de fuir à Québec. Roger finit par découvrir que les lettres n’avaient rien à voir avec sa mère et son père.

2e partie
À Québec, Bérangère, qui est infirmière,  aide une pauvre femme souffreteuse à vivre ses derniers mois de grossesse. Son mari (en fait, elle n’est pas mariée, ce que Bérangère ignore) est un voyageur de commerce presque toujours absent. En plus, c’est un ivrogne. Un soir, il abuse de Bérangère. Plutôt que de se défendre, elle fige. À partir de ce moment, cette fille croit que le mal et le péché font partie de sa nature profonde et qu’elle ne pourra rien y faire. Par vengeance, elle décide d’entraîner tous les hommes dans le vice et le péché. Un jour, elle rencontre André, un jeune homme différent des autres. Il se destine à la prêtrise. Il décide de commencer son apostolat en sauvant Bérangère. En fait, il finit par tomber dans le piège. Il est amoureux d’elle bien qu’il n’y ait aucune relation sexuelle entre eux. Un curé l’aide à retrouver le droit chemin. Quant à Bérangère, quoique meurtrie par cet abandon, elle semble avoir reconquis une certaine dignité. Elle décide de rentrer chez elle.

3e partie
Sainte-Agathe. Bérangère vient habiter chez la mère de Roger. Elle soigne Jacqueline, la jeune sœur, une petite sainte de vingt ans qui se meurt de la tuberculose. Bérangère, elle, est à la recherche du pardon. Elle apprend que Roger est entré chez les frères. Elle voudrait rentrer chez les sœurs, mais un curé lui fait voir que son salut ne peut venir de ce sacrifice, qu’elle doit le reconquérir. Elle finit par découvrir l’amour de Dieu à travers l’agonie et la mort de Jacqueline.

C’est un roman typique de la grande noirceur. Déprimant, il pose des problèmes moraux, plutôt  factices, il me semble. Martin accorde plus d’importance à la thèse qu’il développe qu’à l’action romanesque. L’analyse psychologique est très présente : les explications de l’auteur sont longues et fastidieuses. Robert Chabonneau avait inauguré le genre, avec plus de talent, quelques années plus tôt. Le cheminement de cette Bérangère est hautement discutable, pour ne pas dire non crédible. Tous les personnages sont aliénés par une religion qui mélange allègrement amour, amour de Dieu, péché, faute, miséricorde et pardon. Comme c’est souvent le cas dans les sociétés jansénistes, la sexualité est  la reine des péchés.

Extrait (la fin du roman)
 Que vous êtes bon, mon Dieu ! Vous seul avez tout préparé, tout accompli. Moi, je ne le savais même pas. Dès ma première faute vous me convertissiez sans que je le veuille. Je n'ai fait que vous désirer vaguement, une après-midi du mois d'août dernier, à une heure de chair, alors que l'odeur écœurante et charmeuse des sens avait tout envahi, même l'âme de votre André. Je n'ai fait que vous désirer, et vous êtes venu !
Pourtant, de vous à moi, il n'y avait que les routes de mes péchés. Pas à pas vous m'y avez accompagnée, par cet intolérable dégoût qui ne me permettait pas de m'enliser définitivement, d'aimer mon enlisement. Oui, même au fond de la turpitude, il y avait votre Signe en moi. Ce n'est pas au mal que j'étais marquée; personne n'est marqué au mal. C'était à vous.
J'ai toujours côtoyé des êtres qui ne m'étaient rien. C'est vous qui faisiez le vide autour de moi, pour que je vous voie, vous seul. Vous m'avez ainsi conduite jusque sous votre main levée pour m'absoudre. Ce fut alors comme si mon âme abandonnait mon corps et montait.
Il est donc vrai, mon Dieu, que le pardon divin et le rachat sont toujours à la portée d'un geste humain, et que c'est encore à votre Bonté que l'homme doit d'être capable de ce geste.
Je vous ai cherché si longtemps, ô bien-aimé, sans comprendre que c'était vous. Je vous reconnais, enfin! Faites de moi ce que vous voudrez.
Le vase éclatait dans ses mains pour le Maître invisible. Son sacrifice parfumait la chambre. Ses cheveux cherchaient des pieds à sécher.
Le lendemain, Pâques. Bérangère revenait de communier, à la basse messe, l'âme légère et pourtant toute gonflée de Dieu. Elle entra dans la chambre de Jacqueline à pas feutrés; la chère malade avait bien dormi, cette nuit.
— Elle dort encore ?
La mère agenouillée tout près du lit, leva sur l'arrivante un regard si pathétique, sa figure mouillée était si belle dans cette douleur quand même souriante, que Bérangère comprit.
Tout doucement, ne voulant pas briser ce silence de Dieu descendu sur la maison, Jacqueline, cette jeune fille de vingt ans, venait de partir en cachette pour rentrer chez elle.
— Maman !
Ce cri spontané de Bérangère la jetait dans les bras de Rosemonde. Elles sentirent qu'un lien plus fort qu'une profonde amitié les unissait désormais.
— Ma fille! Ma petite fille! Jacqueline, dans la mort, souriait. (p. 238-239)

10 avril 2011

Histoire de la littérature canadienne

Edmond Lareau, Histoire de la littérature canadienne, Montréal, John Lovell, 1874, 491 pages.

Il est assez étonnant qu’on ait pu écrire dès 1874 une Histoire de la littérature canadienne de presque 500 pages! La chose surprend encore plus quand on sait qu’elle est l’œuvre d’un jeune homme de 26 ans!

En fait, pour ce qui est de la longueur du livre, Lareau y parvient en donnant un sens très large au mot « littérature » : il recense à peu près tout ce qui a été écrit en français et en anglais au Bas-Canada. Le recueil est divisé en huit chapitres et seulement (mais c’est déjà énorme!) 200 pages sont consacrées à la littérature. Et encore, c’est en incluant dans le champ littéraire les écrits de la Nouvelle-France. Le reste du recueil porte sur l’histoire, la sciences, la législation et ce qu’il appelle les « publicistes », en d’autres mots le journalisme. Modeste, Lareau n’a pas la prétention de présenter une étude approfondie du fait littéraire : « … ma critique se rapproche plus de la bibliographie que de l'esthétique, elle est plus anecdotique que savante, moins substantielle que variée. Mais j'ai peut-être réussi à réunir dans ces pages les noms de tous ceux qui ont écrit sur quelque sujet que ce soit. » Lareau propose une vision très politique du fait littéraire : « Cette époque, on le comprend facilement, devra coïncider avec un grand événement politique qui a trop retardé peut-être, mais qui ne peut manquer de s'accomplir dans un avenir plus ou moins rapproché : je veux parler de l'Indépendance du Canada. En rendant au pays sa véritable autonomie et en le plaçant au rang des nations libres, la rupture du lien colonial dégagera les esprits des nombreuses attaches qui les retiennent encore à l'étranger, et le travail commun sera plus fort pour accomplir de grandes choses dans le sens de nos destinées littéraires. Ce nouvel état de choses politiques en changeant les conditions économiques du pays, entraînera à sa remorque toute une révolution dans la marche de l'éducation. L'aisance et le bien-être matériels contribueront à faire la fortune des arts et des lettres. »

Bien entendu, je ne prétendrai pas avoir lu ce livre. Disons que je le feuillette quand je lis un auteur des années 1840-1870. Je prends donc prétexte de mon dernier blogue, portant sur les Légendes canadiennes de Casgrain, pour parler un peu de notre première histoire littéraire.

La lecture que Lareau fait du recueil de Casgrain est très différente de la mienne. Elle met en lumière ce fait banal : on lit avec les yeux de son époque. Alors que je m’offusque du sort que la littérature fait aux Autochtones, Lareau ne semble voir dans ces « légendes » que des récits bucoliques.

« Dans la première légende [Le tableau de Rivière-Ouelle] l'auteur décrit le tableau agreste et enchanteur, et les poétiques beautés qui ornent la rive sud du Saint-Laurent; dans les deux autres, il raconte les scènes dramatiques qui prirent naissance avec les origines de la colonie; les trois forment un groupe plein de charme et de poésie dont la valeur, dit un de ses biographes, sera toujours bien appréciée par ceux qui connaissent nos belles paroisses de la rive sud du St. Laurent, au-dessus de Québec. Élevé dans un de ces sites grandioses, au sein d'une famille chrétienne et d'une société distinguée, M. l'abbé Casgrain a gardé un touchant souvenir et des belles scènes champêtres et des récits émouvants qui ont amusé son enfance.»

Edmond Lareau - BAnQ
Il est vrai que Casgrain décrit la nature avec beaucoup de lyrisme. Comme certains commentateurs l’ont noté, il imite Chateaubriand. Mais ces descriptions ne sont jamais au cœur du récit, sauf dans « Fantaisie ». Par ailleurs, Lareau ne fait aucune mention des scènes de violence, des actes d’atrocité : une femme qui se fait torturer sous l’œil de son fils, un bébé qui se fait assommer sur un poêle…, cela ne mérite pas d'être mentionné. 

Et la suite de la présentation de Lareau m’étonne tout autant quand on sait que Casgrain lui-même tient à distance l’imagination : il cite même des sources pour authentifier les faits qu’il décrit. Ses légendes ne sont tout au plus que de la « petite histoire » à peine romancée. Et voilà que Lareau dit à peu près le contraire : « Avec un incontestable talent l'auteur des Légendes Canadiennes retrace les joies de l'enfance, les plaisirs et les souvenirs de la vieillesse, les mœurs canadiennes, la gravité silencieuse de nos forêts, les coutumes indiennes et les habitudes des anciens colons. Ce livre se rattache plus au roman qu'à l'histoire ; c'est avant tout et surtout une œuvre d'imagination et d'exubérance littéraire. »

Dans le reste du passage consacré à Casgrain, Lareau défend l’auteur contre ses critiques : on aurait reproché à l’abbé des erreurs de style. Il finit par admettre que Casgrain s’est davantage révélé comme biographe et historien.

Il semblerait que l’Histoire de Lareau n’ait guère plu aux esprits conservateurs. Notre historien littéraire était un libéral, ce qui lui aurait valu des critiques des Faucher de Saint-Maurice, Rémi Tremblay qui le trouvèrent trop indulgent face aux « Rouges ». Juste pour m’en assurer, je suis allé lire ce qu’il disait de Buies. Ainsi commence le passage qui lui est consacré : « Au milieu du grand nombre de jeunes gens de talent qui, depuis quelques années, se sont essayés dans le journalisme, il en est un surtout que je n'hésite pas à classer au premier rang; c'est M. Arthur Buies. » (p. 463) Voilà qui devait suffire à le discréditer aux yeux des ultramontains.

Sur Lareau