20 avril 2010

La Vie s’ouvre. Intimités

Alberte Lanctot, La Vie s’ouvre. Intimités, Montréal, Le Devoir 1935, 151 pages.

« MME ALBERTE LANCTÔT a écrit deux volumes en prose rythmée : La Vie s'ouvre ... Intimités (1935), Les Joies certaines (1942). Dans le premier, c'est une maman qui raconte, avec des mots charmants, avec des notations fines et légères et, à certains moments, avec des phrases bien senties et pleines d'émotion, « les menus faits d'une vie d'enfant, sa studieuse et attachante jeunesse ». […] Ces poèmes apparaissent comme autant de croquis sans surcharge, d'une simplicité gracieuse, d'un charme exquis. » (Camille Roy)

Rien n’est plus simple que « La vie s’ouvre… »! Alberte Lanctot raconte, dans un récit versifié, sa relation amoureuse avec son fils Jacques, à partir du moment où elle le porte jusqu’à ce qu’il devienne prêtre. Le ton enfantin y est : « Tu veux, mon trésor, essayer tes premiers pas / tout seul, comme un vrai petit homme? » Ainsi on va de la première dent aux premiers pas, du premier mot («Ce tout petit mot de "maman" / tu viens de le dire pour la première fois») aux premières prières, des premiers jeux à la découverte de la neige…

Son fils va grandir, se consacrer corps et âme aux sports, rencontrer des filles, avant d’annoncer à sa mère qu’il veut devenir prêtre, ce qu’elle acceptera difficilement : elle le voyait déjà comme un grand avocat. Veuve, ce fils deviendra son soutien. Ce sont de véritables lettres d’amour qu’elle lui écrit depuis l’Europe où elle voyage : « Eh bien! ces lettres que je t'enverrai, / je les ferai si longues et si tendres / tu y trouveras, à la fin, tant de baisers, / que tu auras vite fait de comprendre / entre les lignes, et de découvrir / ce que je ne voudrai pas dire: / l'ennui, le grand, l'immense ennui / que j'ai de toi toujours, mon unique chéri! »

Ce n’est pas vraiment de la poésie, malgré la disposition du texte en vers. Il n’y a aucun travail sur le langage. Il n’y a pas la moindre idée originale dans tout le recueil. Les faits, les sentiments sont évoqués en toute simplicité, comme sait le faire une mère aimante pour ses enfants.

POUR TOI... VERS TOI

Pour toi, je me suis oubliée
tendrement, constamment,
mais je ne saurais m'en glorifier,
je t'aimais tant!
Puis, ce que je faisais pour toi
tu me le rendais en bonheur, en joies,
et lorsque l'épreuve est venue
mettre son ombre sur ma vie,
c'est ta tendresse qui m'a soutenue,
consolée et m'a prêté son appui.
Maintenant que tous mes rêves en toi
se sont réalisés,
sais-tu bien ce que je voudrais?...
Te ressembler.
J'en serais plus près, il semble, du cher enfant
que la vie éloigne de moi fatalement.
Il faudra te quitter pourtant,
te dire adieu un jour, ma chère joie.
Alors, dans un dernier élan,
ma pensée s'en ira vers toi!

14 avril 2010

Le Carrousel

Marie-Rose Turcot, Le Carrousel, Montréal, Beauchemin, 1928, 120 pages.

Marie-Rose Turcot, un peu comme Michelle Le Normand dans Autour de la maison, nous raconte ses souvenirs d’enfant. Disons-le, dès le départ, le recueil de Turcot n'a pas la qualité de celui de Le Normand, entre autres au point de vue littéraire. Le Normand avait su donner une composition d’ensemble à ses souvenirs : des personnages récurrents servaient de fil conducteur entre les récits disposés de façon chronologique.

Rien de tel chez Turcot. Voici à gros traits les sujets traités dans ses 14 nouvelles : la visite du cirque et l’attirance des chevaux de bois; les jeux et les contes qui ont enchanté son enfance; les frasques des petits garçons qui réussissaient à émerveiller les filles par leur audace; son premier voyage à Montréal marqué par différentes emplettes dans les grands magasins; sa première communion et la peur du péché qui tétanise son âme d’enfant; sa découverte de l’amour alors qu’elle est pensionnaire; le souvenir de Julie, l’idiote du village, happée par un train; l’histoire de Paddy, le chien de Miss Lucy; l’histoire de Sabin, un jeune homme arriviste qui finit par se faire déculotter à la Bourse. Finalement, Turcot présente trois courtes histoires qui mettent en scène Riquet et Criquette, deux jeunes enfants très éveillés : elle décrit une visite à leur grand-mère et leur participation aux événements qui ont marqué les soixante ans de la Confédération : les fêtes du jubilé (60e de la Confédération), la visite de Lindbergh (lire l’extrait) et celle du prince de Galles.

Les récits de Turcot manquent de vivacité. Les enchaînements temporels ne sont pas toujours bien marqués, la description a peu de consistance, les personnages flottent dans un flou narratif. Plus encore, le récit est trop souvent mené comme un résumé et ainsi se succèdent les anecdotes trop vite racontées.

Extrait
Enfin, le grand jour a lui : — c'est le 1er juillet, le Soixantième Anniversaire de la Confédération.
La foule afflue au cœur de la ville, vers la Colline du Parlement. Le soleil auréole de gloire ce réveil de fierté nationale. L'air bruit de murmures joyeux
Sur les pelouses ensoleillées, dominées par les monuments de nos grands hommes, la masse émerveillée a l'œil tendu vers la Tour de la Victoire, comme le minaret d'où s'élèvera bientôt la prière du muezzin
Sur la base que forme la ruche en effervescence, les commandements militaires coupent l'air, tranchent les régiments qui se dispersent pour venir s'aligner à l'entrée de l'Édifice Central.
Le radieux été inonde de clartés la foule en fête. C'est un flamboiement, une lumière vivante sur les temps héroïques reculés; une trouée lumineuse ouvrant une clairière sur l'avenir de notre jeune pays.
Le clairon annonce l'instant qui va suivre. L’ivresse se mêle à la curiosité intense ; la multitude se cabre dans une sorte de ronronnement, le frisson sacré d'un peuple sur lequel passe le souffle de l'histoire.
L'allégresse se traduit par le piaffement des chevaux, le vol léger des panaches blancs sur les casques de cuivre des dragons, le pas alerte des Écossais, des Marins et des Cadets et enfin l'arrivée du carrosse vice royal, portant Leurs Excellences Lord et Lady Wellingdon.
Les trois coups de l'heure se détachent clairs et solennels. Le carillon en branle soutenu par un chœur de mille voix lance aux quatre vents des cieux l'hymne O CANADA ! qui prélude à l'ouverture du Grand Jubilé.
Dans un étonnement ravi. Riquet contemple le miracle. […] Mais Riquet a survécu à la parade des pageants, procession de chars allégoriques illustrant les faits et symboles de notre épopée nationale : les Forêts et leurs défricheurs, M. de Monts et les Loyalistes en Acadie, l'arrivée de Jacques-Cartier, Champlain à Québec, Pierre de la Vérendrye explorateur de l'Ouest canadien ; la Traite des fourrures, les Troubadours de Bytown; la Gendarmerie à cheval dans les solitudes de neige ; l'immigration avec son apport divers à la fusion des races ; le Premier Chemin de Fer Canadien , les Pêcheurs sur nos côtes ; l'Histoire du Blé d'or ; le Progrès, l'Électricité ; les Dix Provinces Sœurs ; les Trappeurs et les Indiens et enfin les Arts durai il la Paix. […]
Enfin, des chuchotements, des regards espion ni le firmament. Un vrombissement d'aéroplanes qui tournoient comme une noce d'hirondelles. L’esprit de Saint Louis est signalé solitaire et majestueux. Il fait le plongeon dans l'éther. La nue s'entrouvre, les pieds se dressent, les mains battent l'air, Lindbergh atterrit.
Soudain, un crépitement, une collision ; deux hélices se sont touchées. La queue d'un oiseau vole en éclat! Le compagnon de Lindbergh voyant son avion frappé se lance hors du biplan pour amortir le choc de la chute. Malheureusement, il est trop près de terre, le parachute refuse de s'ouvrir et il est projeté sur le sol horriblement mutilé. (p. 109-111)

Marie-Rose Turcot sur Laurentiana

13 avril 2010

L'Homme du jour

Marie-Rose Turcot, L’Homme du jour, Montréal, Beauchemin, 1920, 206 pages.

Recueil de sept nouvelles.

L’homme du jour
Alberte vient d’épouser Lucien, un jeune avocat ambitieux qui la délaisse.Il veut devenir candidat libéral dans le comté des Deux-Montagnes. Sa jeune femme s’ennuie, revoit un ancien compagnon. Avant que l’irréparable ne soit commis, les deux époux se retrouvent.

Les impressions d’un homme dans une carafe
Scipion Fatout (sic) est un original qui courtise une petite maitresse d’école. Un soir, après une beuverie, il s’endort dans un fossé et il meurt. Son ami Gaspard est chargé d’accomplir ses dernières volontés : le faire incinérer. Gaspard se rend à Montréal et revient avec l’urne. Quand, à son tour, il courtise la petite maitresse d’école, les cendres de Scipion s’animent dans leur urne.

La brodeuse de dragons
Une jeune fille, pour attirer l’attention d’un jeune homme indépendant, lui fait courir le poisson d’avril. Elle l’appelle sur les lieux de son travail et lui demande la couleur des yeux des dragons. Tout tombe bien, puisque le jeune homme, qui se doute de son identité, est aussi attiré par elle. Lors d’une rencontre, chacun abat son masque.

Isola
Isola Julien a eu une enfance difficile entre un père autoritaire et paresseux et une mère bonne mais résignée. Sa famille a souvent déménagé. Isola a travaillé dans une manufacture, mais maintenant elle tient un courrier dans un journal de Winnipeg. Quand ses parents déménagent encore, elle est obligée de les suivre, laissant sur place un jeune homme attristé. Rassurez-vous, les deux finissent par se retrouver.

Nestor et Piccolo
Un mauvais garnement, jeté hors de chez lui à 16 ans, finit par devenir médecin.

Tante Emma
Tante Emma n’a jamais connu l’amour. Pourtant elle est une femme aimante et encore très séduisante malgré ses quarante ans. Elle tombe sous le charme d’un beau jeune homme qui arrive dans la pension où elle habite. Pourtant, c'est à sa nièce que le jeune homme s’intéresse, ce que Tante Emma comprend... non sans un pincement au cœur.

La pupille de tonton Manuel
Bibiane, une jeune orpheline, vit seule avec Tonton Manuel, un pharmacien, et deux vieux serviteurs. Elle s’ennuie dans ce « monde d’antiquités ». Tonton, un vieux garçon, bien qu’il l’aime beaucoup, lui rend la vie difficile. Un jour elle s’en ouvre à un ami de son oncle, le docteur Germain Guérimaux (sic), qui lui déniche un travail dans la fonction publique à Ottawa. Bientôt, elle apprend que son oncle est en train de perdre son commerce. Se sentant responsable de ses malheurs, elle tombe malade. Pendant que son oncle, pour se reprendre en mains, décide de s’engager dans l’armée, le docteur Guérimaux est aux petits soins pour elle. Il en est amoureux (bien qu’il ait 20 ans de plus) et quand il lui déclare sa flamme, elle découvre (eh oui!) qu’elle aussi est amoureuse de lui.

L’auteure commence bien ses histoires, mais ne sait pas comment les développer et encore moins les conclure. La fin arrive sans aucune préparation, comme si l‘auteur voulait se débarrasser de ses personnages devenus encombrants.
Au départ de plusieurs nouvelles, on trouve un conflit de génération ou de classe sociale ou de couple. Pourtant, à l’arrivée, tout se résout dans un « happy end » sentimental. Dans certaines histoires, on rencontre des jeunes femmes qui cherchent à s’émanciper, mais qui refusent d’assumer pleinement leurs choix. Voir l’extrait.

Extrait

Désormais, elle n'avait d'autre parti à prendre que d'accepter sans retour cette vie de bureau dont elle était lasse.
Comme les choses lui étaient apparues d'une façon différente lorsque, dans son lit à colonnettes, Bibi, songeait à venir demeurer en ville! Elle n'avait pas pensé alors à la routine des jours, à la monotonie des heures qui pèsent, à l'entourage de figures ennuyées assoupies sur des dossiers. Elle n'avait pas pensé que, lorsqu'elle serait malade, elle devrait rester seule dans une chambre de pension à regarder passer les lourds camions et les coupés fermés. Elle n'avait pas songé à l'isolement qui la guettait lorsque Marthe Leblond serait mariée. Elle n'avait pas songé à ces examens ennuyeux qu'il lui fallait subir pour assurer sa position. Ses études venaient d'être interrompues, et il lui faudrait tout recommencer, car la fièvre avait démeublé son cerveau, et sa mémoire était vide.
Et puis, Marthe lui avait infligé l'humiliation suprême, l'autre jour, lorsqu'elle lui avait dit, à propos de Maurice Grand-train pour qui elle avait un faible :
« Tu sais, Maurice n'épousera jamais qu'une jeune fille riche. »
Marthe n'aimait pas son cousin, et elle devinait que Bibi était sur le point de s'en éprendre. Elle disait qu'il ruinait son père par ses extravagances d'étudiant, voulant ainsi enlever à Bibiane toute illusion sur ce mauvais sujet. (p. 187-188)


Marie-Rose Turcot sur Laurentiana
Le Caroussel
L'Homme du jour
Nicolette Auclair

9 avril 2010

L’Ineffaçable souillure

Arsène Goyette, L’Ineffaçable souillure, Sherbrooke, La Tribune, 1926, 259 pages.

Qu’est-ce que cette « ineffaçable souillure » à laquelle le titre fait allusion? Blasphème, apostasie, adultère, crime sexuel?
Voyons un peu l’intrigue que nous a concoctée l’abbé Arsène Goyette. Le juge Madore, un libre-penseur, a deux filles : Ruth et Gratia. Il a convenu avec sa femme que son aînée, Ruth, recevrait son éducation chez les Anglo-protestants dont il admire l’école non confessionnelle. La plus jeune irait dans les couvents des bonnes sœurs, comme le veut sa mère.
Le juge Madore a un ami, libre-penseur comme lui, qui dirige un journal, La Sensation. Langlais, c’est son nom, a aussi envoyé son fils, Kenneth, à l’école des Anglo-protestants. Après leurs études, Ruth et Kenneth se sont fiancés. Ce que cette dernière et son père ignorent, c’est que Kenneth fréquente des tripots malfamés, qu’il a une maîtresse, qu’il est un joueur de cartes compulsif, en plus de spéculer dangereusement avec l’avoir de ses clients (il est notaire) à la Bourse. Ce qu’ils ignorent aussi, c’est que Kenneth se trouve dans de mauvais draps après avoir perdu beaucoup d’argent, dont une partie de la dot de sa fiancée qu’il a réussi à lui extirper par la ruse. Ce que le père ne sait pas, c’est que sa fille et son futur gendre ont fouillé à son insu dans sa bibliothèque et qu’ils se sont farci tous les livres à l’index qu’elle contenait.
Le Juge est en train d’écrire un livre dans lequel il veut démontrer la supériorité du système scolaire anglo-saxon. Il a même visité une prison, croyant y trouver la preuve que l’endoctrinement et la réglementation étriquée des écoles catholiques ne faisaient que conduire au crime. Déjà avec son ami Langlais, il savoure l’énorme remous que devrait créer la sortie de son livre. Les choses basculent quand Kenneth tire sur deux joueurs qui avaient triché aux cartes. Il est emprisonné et toute son histoire est mise au jour, avec une forte insistance sur l’éducation neutre qu’il a reçue. Ruth, apprenant la nouvelle, l’esprit trop longtemps nourri par les livres impies de la bibliothèque paternelle, sombre dans la folie. On l’envoie se reposer à la campagne. Kenneth est condamné à trois ans de travaux forcés.
Madore et Langlais finissent par reconnaître qu’ils ont erré, que leurs convictions ont créé à tout jamais une tare dans l’esprit de leurs enfants, en d’autres mots une « ineffaçable souillure ». Ils décident de s’amender. Le juge organise un autodafé dans lequel il brûle tous les livres à l’index que contient sa bibliothèque. Langlais renonce à publier son journal à sensations.
Heureusement il y a Gratia, elle qui fut élevée par les Sœurs : elle refuse les avances d’un ami anglophone de son père et se fiance à un jeune avocat canadien-français qui a renoncé au monde matériel pour se consacrer aux faibles et à la justice.

Vous l’aurez compris, on est devant un livre de propagande de bas étage. Pour Goyette, tous les maux de la société ont comme source le jaunisme des journaux à sensations, les mauvais livres et l’éducation neutre. Chacun de ces aspects fait l’objet de longues dissertations – il serait plus juste de dire de sermons. Tous les clichés de la vieille droite chrétienne y passe. La vieille Europe et surtout la France de Jules Ferry, les Encyclopédistes, le Canada anglais et les Juifs sont tous des dégénérés. Bref, la religion doit trôner sur tous les aspects de la vie, c’est elle la gardienne de la famille et de la nation.
Je ne m’acharnerai pas inutilement sur cet auteur que même Camille Roy a ignoré dans son Manuel. Je pourrais citer des passages sexistes, racistes. Je me contenterai de courts passages, qui parlent d’eux-mêmes, en lien avec les trois aspects développés dans le roman :

Sur les méfaits de l’éducation neutre :
« Pendant les longues heures de la nuit, Kenneth repassait dans son esprit les prodromes de sa perversion.
Comme par magie, son enfance revenait avec ses innocents plaisirs et son cortège de douces illusions. .. puis, à l'âge de douze ans, bambin, il avait été envoyé à une école dont les manuels taisaient le nom de Jésus-Christ et de son Église... Dans ce milieu protestant et anglais, il avait oublié ses prières et ses pratiques religieuses... le high-school et l'université neutre avaient consommé la ruine de sa mentalité catholique et française. . .
Songeant à l'éducation tronquée dont il avait été la victime par la faute d'un père maladroit, le malheureux se roulait sur son grabat en exécrant la formation, convenable peut-être et moins périlleuse pour des Anglais hérétiques, mais radicalement insuffisante pour un Canadien français : "O école de malheur! tu ne m'as pas fortifié contre les tentations de la vie comme tu aurais dû!... Né dans une ambiance de foi et de patriotisme, j'aurais mieux tourné si j'avais été confié à des éducateurs de ma religion et de ma nationalité. Ils ne m'eussent pas seulement instruit, ils m'auraient éduqué!... O école maudite!..." »

Sur le jaunisme :
« Je vous ai déjà dit que ces sortes de récits constituent un véritable danger social. Ils déposent ou réveillent dans les cœurs et les imaginations des germes de perversion et de contagion. Ce sont des leçons de choses funestes et terribles dans leurs conséquences. Combien de lecteurs y font l'apprentissage du vice et de la débauche ? Les annales judiciaires, les moralistes et les médecins, je vous le rappelais aussi, sont unanimes à reconnaître qu'il se dégage de ces descriptions circonstanciées des meurtres les plus horribles comme un entraînement irrésistible au crime. Le journal qui revient tous les soirs ou tous les matins, avec ses colonnes, pour ainsi dire, pleines de sang, de haine farouche et d'instincts pervers, forme peu à peu, mais fatalement, autour de ses lecteurs, une atmosphère pernicieuse, capable de corrompre à la longue les âmes les mieux trempées. Comment les faibles, et ils sont le grand nombre, pourraient-ils résister à cette influence délétère ? »

Sur les mauvaises lectures :
« Le médecin sourit tristement devant cette erreur de jugement dans un homme aussi instruit.
—A la suite de tous les symptômes qui manifestent l'état morbide de Ruth, me permettez-vous, monsieur le juge, de vous dire franchement ce que je pense de son cas? —Parlez, docteur, je vous accorde toute liberté. —Dans mon humble opinion, la crise de votre fille est l'aboutissement naturel d'une débauche de lectures immorales. […]
—Mais comment diagnostiquez-vous que Ruth a lu de la canaille de littérature ? Et puis, où s'est-elle procuré ces livres néfastes? Vous me remplissez d'étonnement, docteur. […]
—Je suis certain, affirma le praticien, de ce que je vous signalais tout à l'heure. D'abord les paroles que proférait la malade, je les connais depuis longtemps. Elles ont été empruntées à un livre que je possède et que vous avez, vous-même, dans votre bibliothèque. Cet ouvrage a pour titre: Voleurs de vertus et Assassins des cœurs. L'auteur, l'abbé Vincent, y décrit minutieusement les méfaits des écrivains licencieux qui ravissent à leurs lecteurs les plus nobles habitudes et tuent chez eux la foi et la pureté chrétienne. »

L’autodafé
« Monsieur Madore exécutait son plan de désinfection.
Il avait réuni chez lui le notaire Dubuc, le docteur Bert, l'avocat Fontaine et deux Français très instruits: messieurs Lafitte et Duval. […]
Au lieu de veiller dans le salon, selon l'habitude, les amis avaient été priés de monter à la bibliothèque pour être témoins, avait averti monsieur Madore, de l'exécution générale. […]
— Mes amis, dit-il, je vous ai réunis pour accomplir un acte de justice qu'en conscience je dois accomplir. Tout homme se trompe au cours de sa carrière. Moi, j'ai commis l'erreur de garder sous mon toit de père de famille et d'homme public les profanateurs des lettres et du journalisme. J'ai manqué.
— Mais alors, diagnostiqua le docteur Bert, vous purgerez ces rayons des livres qui les déshonorent ?
— Et vous condamnerez au supplice du feu, continua Marc Fontaine, les auteurs coupables de libelle contre Dieu, les écrivains qui insultent à la vérité et aux bonnes mœurs, les romanciers enfin qui se sont repus de sang et de boue? […]
— Expulsez tout d'abord Voltaire, commanda le juge. […]
— C'est un misérable, repartit le notaire Dubuc. Ce coryphée des libres-penseurs mettait ses délices à ridiculiser les dogmes chrétiens: "Le fond de Voltaire, remarque monsieur Lanson, c'est l'irréligion... […]
Quand la face cynique du faux philosophe eût été jetée dans la charrette et que ses œuvres flambèrent dans la cheminée, il y eût comme un soulagement dans la physionomie des invités. Il leur semblait que l'assassin et le corrupteur de tant d'âmes françaises venaient d'expier sur un gibet ses infamies de toutes sortes.
— Après Voltaire, sortez le dégoûtant Zola, ordonna l'exécuteur des hautes manœuvres.
Au moment où les bourreaux d'occasion traînaient l'ignoble plâtre vers la ruelle et pendant que ses œuvres pétillaient dans l'âtre, les veilleurs s'étaient éloignés de la flamme comme si elle eût dégagé des odeurs nauséabondes. […]
A la suite du littérateur ordurier, Diderot, d'Alembert, Renan, Georges Sand, Jean-Jacques Rousseau, Victor Marguerite, furent jetés à la voirie pendant que leurs productions alimentaient le foyer. […]
— Il est vrai que déjà nous avons exécuté les chefs de la racaille, mais il en reste encore d'autres qui allégueront diverses excuses pour ne pas monter au bûcher ou pour ne pas gagner le dépotoir. […]
Sur une table, étaient entassés les livres de Balzac.
— Au feu! au feu! réclamèrent les invités.
Seule, une voix était discordante.
Monsieur Lafitte plaidait la cause de l'inculpé.
—Mais c'est le père du roman moderne, interjetait-il, il est universellement connu et admiré; il a illustré le génie français.
—La Comédie humaine est à l'Index, rétorquait Marc Fontaine. Il est dangereux, cet auteur prolifique. Dans cette centaine de romans où il y a beaucoup d'imagination, le critique littéraire est scandalisé par la licence qui dépare presque tous les volumes. Parmi les cinq mille personnages qui détiennent les rôles dans cette profusion de livres, c'est toujours l'argent et les femmes qui prédominent. C'est scabreux, c'est impudique.
—Au feu! au feu! décrétèrent les jurés d'occasion.
Monsieur Lafitte intercéda en vain...
Les flammes crépitaient en dévorant: Berthe la repentie, Les Cent contes drolatiques, Contes bruns, Les Employés, Esther heureuse, L'Excommunié, La Femme supérieure, La Fille aux yeux d'or, Le Père Goriot, Béatrix, Les Célibataires, Étude de femme, Une passion dans le désert, etc... etc... etc...
Assez d'obscénités pour pervertir un pays!...
—Après Balzac, soumit monsieur Madore, se présentent les Dumas: le père et le fils. Dois-je les envoyer au bûcher ? » (p. 192-199)

7 avril 2010

Le Vierge incendié (suite)

Le Vierge incendié est devenu une véritable pièce de collection. Voici quelques images de l'exemplaire de Michel Beaulieu, maintenant à l'Université de Montréal.