7 avril 2007

Deux pas en arrière

De Fréchette à Desrochers, il n'y a que deux pas en arrière à franchir pour retrouver Jean-Charles Taché et ses Forestiers et Voyageurs (1863). Toujours les voyageurs, peu de temps après qu'ils soient devenus des forestiers, quand la traite des fourrures périclita. Je suis en train de relire le livre, mais en attendant je vous transmets la définition du voyageur que Taché présente dans sa préface.


« Voyageur, dans le sens canadien du mot, ne veut pas dire simplement un homme qui a voyagé; il ne veut pas même dire toujours un homme qui a vu beaucoup de pays. Ce nom, dans notre vocabulaire, comporte une idée complexe.

Le voyageur canadien est un homme au tempérament aventureux, propre à tout, capable d’être, tantôt, successivement ou tout à la fois, découvreur, interprète, bûcheron, colon, chasseur, pêcheur, marin, guerrier. Il possède toutes ces qualités, en puissance, alors même qu’il n’a pas encore eu l’occasion de les exercer toutes.

Selon les besoins et les exigences des temps et des lieux, il peut confectionner une barque et la conduire au milieu des orages du Golfe, faire un canot d’écorce et le diriger à travers les rapides des rivières, lacer une paire de raquettes et parcourir dix lieues dans sa journée, porté par elles sur les neiges profondes. Il sait comment on prend chaque espèce de poisson dans chaque saison; il connaît les habitudes de toutes les bêtes des bois qu’il sait ou poursuivre ou trapper. La forêt, les prairies, la mer, les lacs, les rivières, les éléments et lui se connaissent d’instinct.

Le voyageur canadien est l’homme aux expédients, par excellence; aussi, est-il peu de situations qui le prennent au dépourvu. Les quatre points cardinaux lui sont égaux. Le clocher de sa paroisse est à ses courses, ce qu’est le grand pilier du portique de Notre-Dame de Paris au système milliaire de France, le point central. Il partira aussi volontiers pour le fond de la baie d’Hudson que pour le golfe du Mexique, pour la chasse aux loups-marins dans les glaces de l’Atlantique, que pour la chasse à la baleine dans les eaux du Pacifique. Rarement, cependant, il laissera sa paroisse avec l’intention de n’y pas revenir tôt ou tard; quand il prend congé de ses proches et de ses amis, son dernier mot est toujours : « A la revue! Que Dieu vous conserve jusqu’à ce que je revienne! »

5 avril 2007

CITY-HOTEL

En lisant les contes de Fréchette, ce poème d’Alfred Desrochers s’est mis à me trotter dans la tête. Probablement est-ce dû au fait qu’ils emploient tous les deux le mot « ribotte ». Desrochers a consacré toute une partie d’À l’ombre de l’Orford (1929) aux « shantymen » (les « voyageurs » de Fréchette). Ce sont de magnifiques poèmes. Voici le plus connu.

CITY-HOTEL
« Nous n’irons plus voir nos blondes »

Le sac au dos, vêtus d’un rouge mackinaw,
Le jarret musculeux étranglé dans la botte,
Les « Shantymen » partants s’offrent une ribotte,
Avant d’aller passer l’hiver à Malvina

Dans le bar, aux vitraux orange et pimbina,
Un rayon de soleil oblique, qui clignote,
Dore les appui-corps nickelés, où s’accote
En pleurant, un gaillard que le gin chagrina.

Les vieux ont le ton haut et le rire sonore,
Et chantent des refrains grassouillets de folklore ;
Mais un nouveau, trouvant ce bruit intimidant,

S’imagine le camp isolé des Van Dyke,
Et sirote un demi-schooner, en regardant
Les danseuses sourire aux affiches de laque.

4 avril 2007

Les contes de Jos Violon

Louis Fréchette, Les contes de Jos Violon, Montréal, L’Aurore, 1974, 143 p.
Préface de Victor-Lévy Beaulieu. Appendice de Jacques Roy. Deux des 8 contes sont parus dans La Noël au Canada (1900), les 6 autres dans des almanachs, des revues ou journaux. Ces contes n’avaient jamais été rassemblés avant 1974. (Illustrations : Henri Julien)


Fréchette a écrit plusieurs contes. Le présent recueil en regroupe huit qui mettent en scène Jos Violon. « C'était un grand individu dégingandé, qui se balançait sur les hanches en marchant, hâbleur, ricaneur, goguenard, mais assez bonne nature au fond pour se faire pardonner ses faiblesses. » Jeune, Fréchette allait entendre Jos Violon (Mémoires intimes). Celui-ci était un vieux voyageur originaire de Pointe-Lévis. Le célèbre conteur commençait toujours ses contes ainsi : « Cric, crac, les enfants! Parli, parlo, parlons! Pour en savoir le court et le long, passez le crachoir à Jos Violon! Sacatabi, sac-à-tabac, à la porte les ceuses qu'écouteront pas! »

Tipitte Vallerand
Tipitte Vallerand dirige une équipe de voyageurs qui remontent le Saint-Maurice. C'est un sacreur invétéré. « Je veux que le diable m’enlève tout vivant par les pieds », lance-t-il à tout propos. Tanfan Jannotte a bien voulu le faire taire, mais l’autre l’a menacé de sa carabine. Un soir, envers et contre tous, Tipitte décide d’établir le camp au Mont de l’Oiseau, bien que selon les dires, un personnage malfaisant, le Gueulard, hante les parages. Plutôt que de monter des tentes, les hommes rabattent un jeune bouleau au-dessus de leurs têtes. Pour punir ce mécréant de Tipitte, Tanfan Janotte lui attache les pieds à son insu et coupe le lien qui retient le bouleau au sol. Tipitte se retrouve se balançant au-dessus du feu. Il en perd ses cheveux. Jamais plus il ne sacra, sûr qu’il avait été puni par le Gueulard.

Titange
Titange est un maigrichon caractériel. Comme Noël approche, Titange a trouvé des « coureux de chasse galerie » pour descendre à Trois-Rivières. Le père Violon fait mine d’accepter de les accompagner. Il arrive le premier au rendez-vous et colle une image sainte sur le canot. Titange a beau proférer les paroles miraculeuses, rien n’y fait, le canot refuse de s’élever. Fou de rage, il saisit une hache, prêt à détruire le canot ; tout ce qu’il réussit, c’est à se trancher en partie le poignet.

Tom Caribou
Tom Caribou est un « toffe » et une véritable « entonnoir ». Le soir de la messe de minuit, les hommes de sa bande vont célébrer la « messe de mênuit » dans le camp voisin. Caribou refuse de les accompagner. Les hommes prévoient revenir aux petites heures le lendemain. Caribou, lui, décide de fêter à sa façon. Dieu sait comment, il a caché dans la fourche d’un grand merisier une cruche de whisky. Quand les hommes reviennent, ne le voyant pas au camp, ils se mettent à sa recherche. Voici ce qu’ils découvrent : « Tom Caribou était braqué dans la fourche d’un gros merisier, blanc comme un drap, les yeux sortis de la tête, et fisqués sur la physionomie d’une mère d’ourse qui tenait le merisier à brasse-corps, deux pieds au-dessous de lui. » Les hommes libèrent le « malvat » qui ne sera jamais plus le même par la suite.

Coq Pomerleau
Coq Pomerleau, originaire de la Beauce, veut faire sa « cléricature de voyageur et son apprentissage dans l’administration de la grand’hache et du bois carré ». Il demande à Jos Violon de devenir son mentor. À l’étape de Trois-Rivières, Pomerleau se saoule et se bat avec un grand gaillard, la Grand’Tonne. Le lendemain, pour saluer son départ, celui-ci appelle la « vitupération des sacrements contre le Coq Pomerleau ». Superstitieux, le Coq est sûr que l’autre l’a ensorcelé. « Pas moyen de y aveindre autre chose de dedans le baril! » À Bytown, le Coq se saoule encore. On le jette au fond du canot et on entreprend la montée de la Gatineau. Quand il dessoule, le Coq se comporte comme s’il avait « le démon dans la corporation ». Le boss est obligé de le débarquer et Violon doit l’accompagner. Ils trouvent un vieux camp abandonné. Le lendemain, au réveil, ils découvrent avec stupéfaction que leur camp a été déplacé sur l’autre rive de la Gatineau. Les deux, se croyant ensorcelés, décident de rentrer à Bytown. En cours de route, ils réalisent que la rivière coule à l’envers. Ils finissent par rejoindre leurs compagnons au camp. Durant tout le reste de l’hiver, les deux hommes demeurent aussi désorientés. Ce fut le dernier « hivernement dans les chanquiers » de Jos Violon.

Les marionnettes
Cet hiver-là, Jos Violon et le célèbre « violoneux », Fifi Labranche, montent faire « chanquier » avec des voyageurs des Cèdres, des « vrais réprouvés ». Un soir que les hommes s’ennuient, Fifi sort son violon. On fait la fête. Quand Fifi déplore l’absence de danseurs, les voyageurs des Cèdres lui communiquent le moyen de s’en procurer. Il suffit de faire venir des marionnettes, des « espèces de lumières malfaisantes qui se montrent dans le nord ». Fifi joue le « Money musk » et ces « fi-follets » apparaissent. Quand, quelques jours plus tard, Fifi veut jouer de nouveau, il découvre que son violon est ensorcelé. Il ne joue plus que le « Money musk ». Il faudra attendre la fin de l’hiver et un curé pour que le violon soit libéré de son sort.  

Le diable des forges
Jos Violon est chargé par Bob Nesbitt de mener à bon port les 18 hommes engagés pour son « chanquier ». C’est le samedi soir et les hommes décident de fêter. Ils se rendent chez « le père Carillon, un vieux qui [tient] auberge presque en face de la grand’Forge ». Là, c’est la fête. Minuit arrive. La danse est défendue le dimanche! Mais les voyageurs, qui ne sont pas des « cheniqueux », ne s’arrêtent pas pour si peu. Seul Jos respecte la convention. Mais quand la belle « vingueuse de Célanire » l’invite à danser, il n’y tient plus. Durant la nuit, une danseuse découvre que les cheminées des Forges crachent le feu, ce qui refroidit l’assemblée qui va se coucher. Le lendemain, quand il fait le décompte des hommes, Jos découvre qu’il en manque un, oubliant sans doute de se compter. Un sort leur a été jeté, puisque plus tard dans la journée, il découvre qu’ils sont bien 18. Et ainsi de suite toute la journée. Ils rejoignent finalement le boss qui est mécontent et, lui, qui vient de trouver de l’or et qui comptait en faire profiter Violon, change d’idée. 

Les lutins
Zèbe Roberge s’occupe de l’écurie, entre autres d’une belle jument que les hommes adorent et qu’ils ont baptisé Belzemire. Or, chaque lundi, lorsque Zèbe arrive à l’écurie, la jument a été brossée et nourrie. Il a l’impression qu’elle est sortie durant la nuit. Selon lui, ce sont des lutins qui lui jouent un tour. Avec Jos Violon, il décide de se cacher pour les surprendre. Quand une planche du plancher de l’écurie commence à se soulever, les deux déguerpissent. Le manège dure tout l’hiver et les deux, de crainte de froisser les lutins, évitent d’en parler. Le printemps venu, ils sont chargés de ramener les chevaux au sud. Or, cette Belzémire semble connaître le chemin comme si elle l’avait parcouru tout l’hiver. Elle s’arrête près d’une maison et une femme, l’ayant reconnue, appelle Baptiste, l’un des hommes du camp.

La hère
Jos et Zèbe travaillent à la Rivière-aux-Rats, un affluent de la Saint-Maurice. Là, dit-on, vit une bête mystérieuse que certains auraient vue mais que nul n'a décrite parce qu’« ouvrir la bouche pour en parler » attire la malchance. Au camp, avec eux, se trouve Johnny LaPicotte, un sorcier qui manigance avec le Mauvais Esprit, selon Zèbe. Un jour, il fait voir à Zèbe un lieu où l’écho répond à celui qui le questionne. Jos aura aussi l’occasion d’expérimenter la chose. Les deux décident que c’est la hère qui répond. 

À l’époque, les contes de Fréchette étaient tout au plus considérés comme un appendice de son œuvre. On préférait ses envolées patriotiques. Peut-être est-il une autre raison pour expliquer cette réserve à l'égard de ses contes. Les personnages de Fréchette ne sont surtout pas ce qu’on appelle des « rongeux de ballustres ». On ne compte plus les ivrognes, les sacreurs, les caractériels, les sacrilèges, les dévergondés, les « coureux de chasse galerie », bref de « vrais réprouvés », de quoi faire dresser les cheveux sur la tête, même aux curés de campagne! Probablement pour ne pas trop heurter les croyances religieuses, Fréchette fait en sorte que les mécréants se repentent et qu’une explication rationnelle affleure. Cela saute aux yeux, il adore ces réprouvés. Cela s’entend aussi : ces contes nous convient à une véritable fête du langage populaire. Déformations de mots, inventions, anglicisme, mots du crû, archaïsmes, tout y passe! Il ne manque que les jurons! ****

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes

3 avril 2007

Ozias Leduc

Ozias Leduc (1864-1955), notre grand peintre de l'art religieux, a illustré quelques livres : Claude Paysan d'Ernest Choquette en 1899, Contes vrais de Pamphile Lemay en 1906, Mignonne, allons voir si la rose … est sans épines de Guy Delahaye en 1912 et La Campagne canadienne d'Adélard Dugré en 1925. Il a un style bien particulier, ses illustrations ayant beaucoup de détails et souvent un cadre emprunté à l'art religieux. Voici quelques-unes des illustrations de La Campagne canadienne.





1 avril 2007

La Campagne canadienne

Adélard Dugré, La Campagne canadienne, Montréal, Imprimerie du Messager, 1927, 230 pages.
 (Voir les Illustrations d’Ozias Leduc)

« L'édition originale est de février 1925 (235 p.), rééditée, avec additions, en avril 1925 (251 p.). L'éd. de 1929 reprend celle de 1925 sans les illustrations. » (François Coté) Une BD a été créée à partir de ce roman.

Pointe-du-Lac, vers 1920. Après ses études au Séminaire de Trois-Rivières, François Barré (Frank Barry), fils de cultivateur et dernier né d’une grosse famille canadienne-française, s’est exilé aux États-Unis, à Duluth, à l’extrémité du lac Supérieur. L’encombrement des professions libérales en serait la principale cause. Il a épousé Fanny Brown (Stéphanie Lebrun), la fille d’un riche Canadien américanisé et a travaillé dans une clinique privée en tant que chirurgien pendant les vingt dernières années, passant outre l’obligation de faire reconnaître ses diplômes. Or, le Dr Bloomfield, son protecteur et le propriétaire de la clinique, meurt subitement, ce qui le laisse dans une position difficile bien que, financièrement parlant, la famille soit relativement à l'aise.

Il a deux grands enfants : son fils Harold de 18 ans est un vrai Américain et sa fille Gladys, une Canadienne dans l’âme (religieuse, francophile et tout). Après dix-neuf ans d’absence, il convainc sa famille de venir avec lui passer quelques semaines chez ses vieux parents à Pointe-du-Lac, près de Trois-Rivières. François découvre que le pays a prospéré, à commencer par sa famille : son frère Philippe a repris la terre paternelle, l'a modernisée. Ses vieux parents, Baptiste et Marie, habitent avec lui. En tout, la famille compte quatre adultes et une dizaine d'enfants.

Pendant son séjour, François réalise comment son pays et sa famille lui ont manqué. Il développe aussi une certaine culpabilité, lui qui a abandonné cette famille qui l’a fait instruire aux prix d’énormes sacrifices. Quand l’hôpital de Trois-Rivières lui offre un poste, il voit l’occasion de se racheter. Il est emballé, déjà prêt à signer son contrat, mais sa femme et Harold s’y opposent farouchement. Ils ne veulent rien savoir du Canada. Sa femme est matérialiste et mondaine et son fils ne vit que pour le base-ball. Quand il essaie de leur imposer sa décision, sa femme, toute catholique qu’elle soit, lui propose la séparation. Plus encore, elle et Harold plient bagage. En bon catholique, il n’ose pas se séparer, même s’il admet que son mariage est un échec. Il assume cet échec, retourne aux États, décidé à se lier davantage aux Franco-Américains qui essaient de perpétuer leur nationalité. « Il consacrerait le reste de sa vie à l’expiation courageuse de la grande erreur de sa jeunesse. »

Dugré aborde deux thèmes : les mariages mixtes et l’exil aux États-Unis.

Le thème du mariage mixte a été introduit par Lionel Groulx dans L’Appel de la race (1922). Deux de ses disciples vont reprendre le thème : Dugré dans La Campagne canadienne (1925) et Harry Bernard en adoptant le point de vue anglophone dans La Ferme des pins (1931). Pour Dugré, il faut éviter les mariages mixtes, cela va de soi. La raison : les Anglais « ne font jamais de concessions » et un tel mariage ne peut que mener à l’assimilation du Canadien français. Tôt ou tard, le fossé des civilisations finit par éloigner les époux : « Deux civilisations s’étaient offertes à lui : l’une simple, patriarcale, essentiellement catholique et conservatrice ; l’autre, éblouissante et tapageuse, protestante et matérialiste. » Pour terminer, voici la description imagée du grand-père : « Chaque fois qu’il y a un attelage dépareillé, c’est le plus malcommode qui l’emporte sur le plus tranquille, et la charrue va tout de travers. »

Concernant l’exil aux États-Unis, la thèse de Dugré va plus loin que l’habituelle condamnation de l’exilé. Il souligne à peine le manque de patriotisme de Frank Barry, il essaie de comprendre et même d’excuser son faux bond. La trahison de François Barré, elle est d’abord face à ses vieux parents et à ses frères et sœurs, eux qu’il n'a pas revus depuis vingt ans, eux qui s’étaient serré la ceinture pour que lui, le « petit dernier », puisse se faire instruire et les payer d’honneur en retour.
Il note que les pauvres conditions économiques du début du siècle pouvaient expliquer le flot migratoire, mais dans les années 1920, c’est l’attrait de la facilité et d’une certaine aisance qui pousse encore certains compatriotes à émigrer. L’auteur admet que les appels au patriotisme ne suffisent pas, qu’il faut créer des conditions économiques, voire encourager le progrès sous toutes ses formes (pas juste en agriculture), ce qui le rapproche d’Honoré Beaugrand et l’éloigne de certains terroiristes frileux.

Extrait
« Or, après vingt ans d'absence, il retrouvait sa province de Québec plus française qu'il ne l'avait laissée, plus prospère, plus instruite, s'étendant de tout côté, vers l'est, vers le sud, vers l'ouest, vers le nord, perfectionnant son agriculture, développant son commerce et son industrie, groupant ses capitaux. Elle avançait du pas rapide et de l'allure joyeuse de ceux qui conquièrent, non de l'air abattu de ceux qui capitulent.
Et ce progrès universel, ce sont les hommes de sa race qui en étaient les principaux auteurs. François le constatait: plus les Canadiens français étaient maîtres de leurs destinées et de leur gouvernement, plus leur ascension s'accentuait. La conquête du sol, l'amélioration de la culture, l'établissement du crédit populaire, le relèvement de l'instruction publique, ces problèmes difficiles et de portée lointaine, les gouvernants d'aujourd'hui, en collaboration intime avec le clergé, y trouvaient une solution relativement facile. L'union de toutes les forces dont disposent les Canadiens, endurance physique, respect de la morale, sentiment patriotique, foi religieuse, tous ces impondérables d'une valeur irrésistible, contribuaient à faire d'eux un peuple de bel avenir. […] Aujourd'hui, le gouvernement de Québec s'occupait enfin de gouverner et tout prenait une tournure nouvelle. Par les efforts concertés du pouvoir civil, du clergé, des communautés religieuses, des particuliers, toute une floraison d'œuvres s'épanouissait pour le bien du pays, enseignement supérieur, écoles d'agriculture, écoles techniques, coopératives, caisses populaires, innombrables institutions de charité, tout ce qui pouvait seconder le travail d'un peuple industrieux. »


Bref, Dugré développe la thèse traditionnelle des terroiristes, mais avec beaucoup plus de nuances que la plupart de ses confrères. Oui, c’est un roman à thèse, oui certains personnages exposent assez lourdement les idées de l’auteur mais, malgré tout, ce roman, selon moi, se place juste en dessous des cinq ou six que l’institution littéraire a reconnus comme nos classiques. Dugré, entre autres, a le mérite de nous présenter une « vraie » famille canadienne-française (450 personnes assistent à la fête donnée pour saluer le retour de l’enfant prodigue), ce que la plupart des romanciers du terroir ne font pas, mais aussi de nous amener dans les champs à l’occasion. Et le roman est magnifiquement illustré par Ozias Leduc. ****


Voir l'article d'Alain Saintonge
Voir les illustrations de Leduc