4 avril 2007

Les contes de Jos Violon

Louis Fréchette, Les contes de Jos Violon, Montréal, L’Aurore, 1974, 143 p.
Préface de Victor-Lévy Beaulieu. Appendice de Jacques Roy. Deux des 8 contes sont parus dans La Noël au Canada (1900), les 6 autres dans des almanachs, des revues ou journaux. Ces contes n’avaient jamais été rassemblés avant 1974. (Illustrations : Henri Julien)


Fréchette a écrit plusieurs contes. Le présent recueil en regroupe huit qui mettent en scène Jos Violon. « C'était un grand individu dégingandé, qui se balançait sur les hanches en marchant, hâbleur, ricaneur, goguenard, mais assez bonne nature au fond pour se faire pardonner ses faiblesses. » Jeune, Fréchette allait entendre Jos Violon (Mémoires intimes). Celui-ci était un vieux voyageur originaire de Pointe-Lévis. Le célèbre conteur commençait toujours ses contes ainsi : « Cric, crac, les enfants! Parli, parlo, parlons! Pour en savoir le court et le long, passez le crachoir à Jos Violon! Sacatabi, sac-à-tabac, à la porte les ceuses qu'écouteront pas! »

Tipitte Vallerand
Tipitte Vallerand dirige une équipe de voyageurs qui remontent le Saint-Maurice. C'est un sacreur invétéré. « Je veux que le diable m’enlève tout vivant par les pieds », lance-t-il à tout propos. Tanfan Jannotte a bien voulu le faire taire, mais l’autre l’a menacé de sa carabine. Un soir, envers et contre tous, Tipitte décide d’établir le camp au Mont de l’Oiseau, bien que selon les dires, un personnage malfaisant, le Gueulard, hante les parages. Plutôt que de monter des tentes, les hommes rabattent un jeune bouleau au-dessus de leurs têtes. Pour punir ce mécréant de Tipitte, Tanfan Janotte lui attache les pieds à son insu et coupe le lien qui retient le bouleau au sol. Tipitte se retrouve se balançant au-dessus du feu. Il en perd ses cheveux. Jamais plus il ne sacra, sûr qu’il avait été puni par le Gueulard.

Titange
Titange est un maigrichon caractériel. Comme Noël approche, Titange a trouvé des « coureux de chasse galerie » pour descendre à Trois-Rivières. Le père Violon fait mine d’accepter de les accompagner. Il arrive le premier au rendez-vous et colle une image sainte sur le canot. Titange a beau proférer les paroles miraculeuses, rien n’y fait, le canot refuse de s’élever. Fou de rage, il saisit une hache, prêt à détruire le canot ; tout ce qu’il réussit, c’est à se trancher en partie le poignet.

Tom Caribou
Tom Caribou est un « toffe » et une véritable « entonnoir ». Le soir de la messe de minuit, les hommes de sa bande vont célébrer la « messe de mênuit » dans le camp voisin. Caribou refuse de les accompagner. Les hommes prévoient revenir aux petites heures le lendemain. Caribou, lui, décide de fêter à sa façon. Dieu sait comment, il a caché dans la fourche d’un grand merisier une cruche de whisky. Quand les hommes reviennent, ne le voyant pas au camp, ils se mettent à sa recherche. Voici ce qu’ils découvrent : « Tom Caribou était braqué dans la fourche d’un gros merisier, blanc comme un drap, les yeux sortis de la tête, et fisqués sur la physionomie d’une mère d’ourse qui tenait le merisier à brasse-corps, deux pieds au-dessous de lui. » Les hommes libèrent le « malvat » qui ne sera jamais plus le même par la suite.

Coq Pomerleau
Coq Pomerleau, originaire de la Beauce, veut faire sa « cléricature de voyageur et son apprentissage dans l’administration de la grand’hache et du bois carré ». Il demande à Jos Violon de devenir son mentor. À l’étape de Trois-Rivières, Pomerleau se saoule et se bat avec un grand gaillard, la Grand’Tonne. Le lendemain, pour saluer son départ, celui-ci appelle la « vitupération des sacrements contre le Coq Pomerleau ». Superstitieux, le Coq est sûr que l’autre l’a ensorcelé. « Pas moyen de y aveindre autre chose de dedans le baril! » À Bytown, le Coq se saoule encore. On le jette au fond du canot et on entreprend la montée de la Gatineau. Quand il dessoule, le Coq se comporte comme s’il avait « le démon dans la corporation ». Le boss est obligé de le débarquer et Violon doit l’accompagner. Ils trouvent un vieux camp abandonné. Le lendemain, au réveil, ils découvrent avec stupéfaction que leur camp a été déplacé sur l’autre rive de la Gatineau. Les deux, se croyant ensorcelés, décident de rentrer à Bytown. En cours de route, ils réalisent que la rivière coule à l’envers. Ils finissent par rejoindre leurs compagnons au camp. Durant tout le reste de l’hiver, les deux hommes demeurent aussi désorientés. Ce fut le dernier « hivernement dans les chanquiers » de Jos Violon.

Les marionnettes
Cet hiver-là, Jos Violon et le célèbre « violoneux », Fifi Labranche, montent faire « chanquier » avec des voyageurs des Cèdres, des « vrais réprouvés ». Un soir que les hommes s’ennuient, Fifi sort son violon. On fait la fête. Quand Fifi déplore l’absence de danseurs, les voyageurs des Cèdres lui communiquent le moyen de s’en procurer. Il suffit de faire venir des marionnettes, des « espèces de lumières malfaisantes qui se montrent dans le nord ». Fifi joue le « Money musk » et ces « fi-follets » apparaissent. Quand, quelques jours plus tard, Fifi veut jouer de nouveau, il découvre que son violon est ensorcelé. Il ne joue plus que le « Money musk ». Il faudra attendre la fin de l’hiver et un curé pour que le violon soit libéré de son sort.  

Le diable des forges
Jos Violon est chargé par Bob Nesbitt de mener à bon port les 18 hommes engagés pour son « chanquier ». C’est le samedi soir et les hommes décident de fêter. Ils se rendent chez « le père Carillon, un vieux qui [tient] auberge presque en face de la grand’Forge ». Là, c’est la fête. Minuit arrive. La danse est défendue le dimanche! Mais les voyageurs, qui ne sont pas des « cheniqueux », ne s’arrêtent pas pour si peu. Seul Jos respecte la convention. Mais quand la belle « vingueuse de Célanire » l’invite à danser, il n’y tient plus. Durant la nuit, une danseuse découvre que les cheminées des Forges crachent le feu, ce qui refroidit l’assemblée qui va se coucher. Le lendemain, quand il fait le décompte des hommes, Jos découvre qu’il en manque un, oubliant sans doute de se compter. Un sort leur a été jeté, puisque plus tard dans la journée, il découvre qu’ils sont bien 18. Et ainsi de suite toute la journée. Ils rejoignent finalement le boss qui est mécontent et, lui, qui vient de trouver de l’or et qui comptait en faire profiter Violon, change d’idée. 

Les lutins
Zèbe Roberge s’occupe de l’écurie, entre autres d’une belle jument que les hommes adorent et qu’ils ont baptisé Belzemire. Or, chaque lundi, lorsque Zèbe arrive à l’écurie, la jument a été brossée et nourrie. Il a l’impression qu’elle est sortie durant la nuit. Selon lui, ce sont des lutins qui lui jouent un tour. Avec Jos Violon, il décide de se cacher pour les surprendre. Quand une planche du plancher de l’écurie commence à se soulever, les deux déguerpissent. Le manège dure tout l’hiver et les deux, de crainte de froisser les lutins, évitent d’en parler. Le printemps venu, ils sont chargés de ramener les chevaux au sud. Or, cette Belzémire semble connaître le chemin comme si elle l’avait parcouru tout l’hiver. Elle s’arrête près d’une maison et une femme, l’ayant reconnue, appelle Baptiste, l’un des hommes du camp.

La hère
Jos et Zèbe travaillent à la Rivière-aux-Rats, un affluent de la Saint-Maurice. Là, dit-on, vit une bête mystérieuse que certains auraient vue mais que nul n'a décrite parce qu’« ouvrir la bouche pour en parler » attire la malchance. Au camp, avec eux, se trouve Johnny LaPicotte, un sorcier qui manigance avec le Mauvais Esprit, selon Zèbe. Un jour, il fait voir à Zèbe un lieu où l’écho répond à celui qui le questionne. Jos aura aussi l’occasion d’expérimenter la chose. Les deux décident que c’est la hère qui répond. 

À l’époque, les contes de Fréchette étaient tout au plus considérés comme un appendice de son œuvre. On préférait ses envolées patriotiques. Peut-être est-il une autre raison pour expliquer cette réserve à l'égard de ses contes. Les personnages de Fréchette ne sont surtout pas ce qu’on appelle des « rongeux de ballustres ». On ne compte plus les ivrognes, les sacreurs, les caractériels, les sacrilèges, les dévergondés, les « coureux de chasse galerie », bref de « vrais réprouvés », de quoi faire dresser les cheveux sur la tête, même aux curés de campagne! Probablement pour ne pas trop heurter les croyances religieuses, Fréchette fait en sorte que les mécréants se repentent et qu’une explication rationnelle affleure. Cela saute aux yeux, il adore ces réprouvés. Cela s’entend aussi : ces contes nous convient à une véritable fête du langage populaire. Déformations de mots, inventions, anglicisme, mots du crû, archaïsmes, tout y passe! Il ne manque que les jurons! ****

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes

3 avril 2007

Ozias Leduc

Ozias Leduc (1864-1955), notre grand peintre de l'art religieux, a illustré quelques livres : Claude Paysan d'Ernest Choquette en 1899, Contes vrais de Pamphile Lemay en 1906, Mignonne, allons voir si la rose … est sans épines de Guy Delahaye en 1912 et La Campagne canadienne d'Adélard Dugré en 1925. Il a un style bien particulier, ses illustrations ayant beaucoup de détails et souvent un cadre emprunté à l'art religieux. Voici quelques-unes des illustrations de La Campagne canadienne.





1 avril 2007

La Campagne canadienne

Adélard Dugré, La Campagne canadienne, Montréal, Imprimerie du Messager, 1927, 230 pages.
 (Voir les Illustrations d’Ozias Leduc)

« L'édition originale est de février 1925 (235 p.), rééditée, avec additions, en avril 1925 (251 p.). L'éd. de 1929 reprend celle de 1925 sans les illustrations. » (François Coté) Une BD a été créée à partir de ce roman.

Pointe-du-Lac, vers 1920. Après ses études au Séminaire de Trois-Rivières, François Barré (Frank Barry), fils de cultivateur et dernier né d’une grosse famille canadienne-française, s’est exilé aux États-Unis, à Duluth, à l’extrémité du lac Supérieur. L’encombrement des professions libérales en serait la principale cause. Il a épousé Fanny Brown (Stéphanie Lebrun), la fille d’un riche Canadien américanisé et a travaillé dans une clinique privée en tant que chirurgien pendant les vingt dernières années, passant outre l’obligation de faire reconnaître ses diplômes. Or, le Dr Bloomfield, son protecteur et le propriétaire de la clinique, meurt subitement, ce qui le laisse dans une position difficile bien que, financièrement parlant, la famille soit relativement à l'aise.

Il a deux grands enfants : son fils Harold de 18 ans est un vrai Américain et sa fille Gladys, une Canadienne dans l’âme (religieuse, francophile et tout). Après dix-neuf ans d’absence, il convainc sa famille de venir avec lui passer quelques semaines chez ses vieux parents à Pointe-du-Lac, près de Trois-Rivières. François découvre que le pays a prospéré, à commencer par sa famille : son frère Philippe a repris la terre paternelle, l'a modernisée. Ses vieux parents, Baptiste et Marie, habitent avec lui. En tout, la famille compte quatre adultes et une dizaine d'enfants.

Pendant son séjour, François réalise comment son pays et sa famille lui ont manqué. Il développe aussi une certaine culpabilité, lui qui a abandonné cette famille qui l’a fait instruire aux prix d’énormes sacrifices. Quand l’hôpital de Trois-Rivières lui offre un poste, il voit l’occasion de se racheter. Il est emballé, déjà prêt à signer son contrat, mais sa femme et Harold s’y opposent farouchement. Ils ne veulent rien savoir du Canada. Sa femme est matérialiste et mondaine et son fils ne vit que pour le base-ball. Quand il essaie de leur imposer sa décision, sa femme, toute catholique qu’elle soit, lui propose la séparation. Plus encore, elle et Harold plient bagage. En bon catholique, il n’ose pas se séparer, même s’il admet que son mariage est un échec. Il assume cet échec, retourne aux États, décidé à se lier davantage aux Franco-Américains qui essaient de perpétuer leur nationalité. « Il consacrerait le reste de sa vie à l’expiation courageuse de la grande erreur de sa jeunesse. »

Dugré aborde deux thèmes : les mariages mixtes et l’exil aux États-Unis.

Le thème du mariage mixte a été introduit par Lionel Groulx dans L’Appel de la race (1922). Deux de ses disciples vont reprendre le thème : Dugré dans La Campagne canadienne (1925) et Harry Bernard en adoptant le point de vue anglophone dans La Ferme des pins (1931). Pour Dugré, il faut éviter les mariages mixtes, cela va de soi. La raison : les Anglais « ne font jamais de concessions » et un tel mariage ne peut que mener à l’assimilation du Canadien français. Tôt ou tard, le fossé des civilisations finit par éloigner les époux : « Deux civilisations s’étaient offertes à lui : l’une simple, patriarcale, essentiellement catholique et conservatrice ; l’autre, éblouissante et tapageuse, protestante et matérialiste. » Pour terminer, voici la description imagée du grand-père : « Chaque fois qu’il y a un attelage dépareillé, c’est le plus malcommode qui l’emporte sur le plus tranquille, et la charrue va tout de travers. »

Concernant l’exil aux États-Unis, la thèse de Dugré va plus loin que l’habituelle condamnation de l’exilé. Il souligne à peine le manque de patriotisme de Frank Barry, il essaie de comprendre et même d’excuser son faux bond. La trahison de François Barré, elle est d’abord face à ses vieux parents et à ses frères et sœurs, eux qu’il n'a pas revus depuis vingt ans, eux qui s’étaient serré la ceinture pour que lui, le « petit dernier », puisse se faire instruire et les payer d’honneur en retour.
Il note que les pauvres conditions économiques du début du siècle pouvaient expliquer le flot migratoire, mais dans les années 1920, c’est l’attrait de la facilité et d’une certaine aisance qui pousse encore certains compatriotes à émigrer. L’auteur admet que les appels au patriotisme ne suffisent pas, qu’il faut créer des conditions économiques, voire encourager le progrès sous toutes ses formes (pas juste en agriculture), ce qui le rapproche d’Honoré Beaugrand et l’éloigne de certains terroiristes frileux.

Extrait
« Or, après vingt ans d'absence, il retrouvait sa province de Québec plus française qu'il ne l'avait laissée, plus prospère, plus instruite, s'étendant de tout côté, vers l'est, vers le sud, vers l'ouest, vers le nord, perfectionnant son agriculture, développant son commerce et son industrie, groupant ses capitaux. Elle avançait du pas rapide et de l'allure joyeuse de ceux qui conquièrent, non de l'air abattu de ceux qui capitulent.
Et ce progrès universel, ce sont les hommes de sa race qui en étaient les principaux auteurs. François le constatait: plus les Canadiens français étaient maîtres de leurs destinées et de leur gouvernement, plus leur ascension s'accentuait. La conquête du sol, l'amélioration de la culture, l'établissement du crédit populaire, le relèvement de l'instruction publique, ces problèmes difficiles et de portée lointaine, les gouvernants d'aujourd'hui, en collaboration intime avec le clergé, y trouvaient une solution relativement facile. L'union de toutes les forces dont disposent les Canadiens, endurance physique, respect de la morale, sentiment patriotique, foi religieuse, tous ces impondérables d'une valeur irrésistible, contribuaient à faire d'eux un peuple de bel avenir. […] Aujourd'hui, le gouvernement de Québec s'occupait enfin de gouverner et tout prenait une tournure nouvelle. Par les efforts concertés du pouvoir civil, du clergé, des communautés religieuses, des particuliers, toute une floraison d'œuvres s'épanouissait pour le bien du pays, enseignement supérieur, écoles d'agriculture, écoles techniques, coopératives, caisses populaires, innombrables institutions de charité, tout ce qui pouvait seconder le travail d'un peuple industrieux. »


Bref, Dugré développe la thèse traditionnelle des terroiristes, mais avec beaucoup plus de nuances que la plupart de ses confrères. Oui, c’est un roman à thèse, oui certains personnages exposent assez lourdement les idées de l’auteur mais, malgré tout, ce roman, selon moi, se place juste en dessous des cinq ou six que l’institution littéraire a reconnus comme nos classiques. Dugré, entre autres, a le mérite de nous présenter une « vraie » famille canadienne-française (450 personnes assistent à la fête donnée pour saluer le retour de l’enfant prodigue), ce que la plupart des romanciers du terroir ne font pas, mais aussi de nous amener dans les champs à l’occasion. Et le roman est magnifiquement illustré par Ozias Leduc. ****


Voir l'article d'Alain Saintonge
Voir les illustrations de Leduc

27 mars 2007

Au-delà des visages

André Giroux, Au-delà des visages, Montréal, Variétés, 1948, 173 pages.

Dans un hôtel, un jeune homme de bonne famille, Jacques Langlet, 23 ans, a tué une fille avec laquelle il avait une liaison (une prostituée?). Toute l’histoire se déroule dans les quelques jours qui suivent le crime. Le lecteur ne sera jamais « en présence » du meurtrier. Il ne connaîtra pas les faits précis, ni les mobiles de Langlet. Ce qu’il lit, ce sont les diverses interprétations de son acte, les tentatives de cerner le personnage et la rumeur urbaine que suscite ce crime.

Au-delà des visages est un roman de mœurs. Le crime est le prétexte trouvé pour jeter un éclairage sur la société bourgeoise de l’après-guerre. C’est un roman moderne, de facture polyphonique. Chaque chapitre, constitué du témoignage d’un personnage, éclaire quelque peu la personnalité ou un aspect de la vie de Langlet : ses confrères fonctionnaires, par esprit de caste, essaient d’atténuer son geste; son ancien supérieur fait ressortir son caractère ombrageux; un confrère ne voit en lui qu’un moraliste intransigeant; Marie-Ève, qui l’aime sans retour, essaie de partager son désarroi à distance; la femme de ménage avoue qu’elle l’aime comme son fils; le bibliothécaire certifie que ce ne sont pas les mauvaises lectures (il lui a refusé Rimbaud) qui sont à l’origine du meurtre; l’ayant rencontré, son avocat s’interroge sur la responsabilité humaine et la vitalité de l’esprit du christianisme; son meilleur ami voit en lui un Grand Meaulnes incompris avide de tendresse mais emmuré dans son incapacité à communiquer, y compris avec les femmes ; son père, qui a failli commettre le même acte naguère, se culpabilise, ayant la certitude de n’avoir pas été à la hauteur; sa mère met de côté sa peine et sa honte pour redevenir l’épine dorsale de la famille en déroute; le père Brillart, son confesseur, explique que le drame de Langlet n’est pas charnel, mais spirituel : ayant cédé au péché, il aurait voulu tuer le mal… En tout, Langlet apparaît comme un jeune homme brillant, poli, intransigeant, sensible, amoureux des arts et de la nature, épris d’idéal pour ne pas dire de pureté. Un puritain en quelque sorte. Il aurait tué parce que le mal était entré en lui et l’avait éloigné de son idéal de pureté. On ignore ce qui arrivera au jeune homme, mais on peut supposer qu’il sera condamné.

« Le grand drame des humains, c’est bien leur impuissance à regarder au-delà des visages. » (142) L’auteur présente une vision décapante de l’élite québécoise. Il dénonce l’hypocrisie de cette société étriquée, avec sa religion de façade, sa propension à confondre relation sociale et relation humaine, avancement et amitié. Cette société se dit chrétienne, mais ne ressent aucune responsabilité, ni compassion pour ses semblables. Si l’un des siens commet l’irréparable, elle le rejette sans autre procès. Il faut rayer le mal. Un journal de droite saisit l’occasion pour appeler la police des mœurs et la police des liqueurs à intensifier la répression contre toute cette dépravation car « une âme impure est une terre toute prête à recevoir la graine moscovite » du communisme.

« […] à nous, journalistes catholiques et canadiens-français, échoit le rigoureux devoir de stigmatiser, avec l'humble talent que nous sommes fiers de mettre toujours au service de l'Église, le péché dont les ramifications s'étendent jusqu'au sein des classes privilégiées, plus que toutes les autres tenues de donner l'exemple.
Depuis quelques semaines, la police semble sortir de sa léthargie. Ce n'est pas trop tôt ! On a bien voulu nous dire que la campagne sans peur et sans reproche que nous poursuivons n'est pas étrangère à ce réveil des gardiens de l'ordre. Nous en rendons grâce à Dieu ! Mais il faut que cette répression du mal s'intensifie, qu'elle soit aussi vaste que notre foi ! Plusieurs arrestations ont été opérées ces derniers temps ; plusieurs bouges ont été vidés de leur marchandise humaine et de leur clientèle infâme. Cela est très bien, mais ce n'est pas assez ! Car nous savons que les vrais coupables sont encore en liberté et qu'ils déambulent, d'une façon éhontée, dans certains salons du quartier le plus riche de notre ville. C'est un scandale pour les honnêtes gens ! Que la police frappe, et qu'elle frappe fort ! On dit que la justice a le bras long : qu'elle le prouve, c'est le temps ! Qu'elle ne craigne pas de mettre la main au collet de bandits en smoking. Et nous espérons que nos policiers n'auront pas à lutter, dans l'exercice de leurs fonctions, contre certaines puissances occultes. Nous n'en disons pas plus long pour le moment. Nous espérons être compris ! Nous nous excusons d'une certaine violence qui transpire sans doute dans ces lignes. Nous ne pouvons en réprimer les sursauts. » (p. 47-49)


Sur le plan moral, Giroux aborde les difficiles relations entre la chair et l’esprit, la solitude qui en résulte chez un être idéaliste comme Langlet. Le péché, c’est la chair. Seul l’esprit peut contenir l’appel de la chair. On voit où peut mener une société qui fait du désir physique un péché, le plus immonde qui soit. La femme devient l’Ève du paradis perdu, la tentatrice, la fleur du mal qu’il faut détruire. Tuer la femme, c’est tuer la chair, rayer le mal. Giroux écrivait dans la mouvance des Mauriac, Bernanos et Gide qui abordèrent cette problématique si ma mémoire ne me trahit pas. On pense aussi à Joseph Day, dans Moïra de Julien Green, qui va aussi tuer une femme qui l’avait entraîné à son corps défendant dans le péché de la chair. Le roman de Green parut deux ans après celui de Giroux.

« Jacques a péché par la chair, il a tué ! Ce qui s'est passé, ce soir-là, pendant les heures où il s'enferma avec l'autre, nous pouvons l'imaginer aussi bien qu'eux. Mais si nous en frémissons, c'est sans colère, sans dégoût, en tout cas pas avec ce dégoût qui se donne des bons points. Victime de l'éternelle soif du bien et du mal, Jacques a voulu savoir. Mais tandis que les autres ne retenaient que la saveur du fruit défendu, lui, a violemment vomi cette nourriture empoisonnée. Il a su le mal, mais il n'a pas renié le bien. Plus encore, j'affirme qu'à cette minute précise où l'illusion fuyait honteusement devant l'horrible réalité, Jacques découvrit, dans une illumination soudaine, ce qu'est la pureté. Il la connut dans sa plus grande splendeur, alors qu'il l'obscurcissait dans sa chair. Et dans un déchirement affreux, il ressentit l'atroce désespoir de l'absence. L'espace d'un éclair, il entrevit un Visage qui se détournait de lui. La divine présence l'abandonnait. Il trembla dans le froid et l'obscurité du vide. Celui qui était plus lui-même que lui, n'habitait plus avec lui. Tout ce qu'il avait pu donner à un autre, le seul partage qu'il eût réussi avec une créature, c'était donc cette dérisoire imitation de la charité divine ? Ce furent à la fois cette connaissance et ce désespoir qui assaillirent l'âme de votre fils en cette minute crucifiante de sa vie. Il vit rouge, et il tua pour ôter de son regard, pour supprimer, pour anéantir à tout jamais l'instrument de cette connaissance et de ce désespoir. Le drame est là ! » (p. 165-166) ****

André Giroux sur Laurentiana
Le Gouffre a toujours soif
Au-delà des visages

25 mars 2007

Chez nos ancêtres

Lionel Groux, Chez nos ancêtres, Montréal, Albert Lévesque, 1933, 93 p. (1re édition : Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1920, 102 p.) (Illustrations : James McIsaac)

« Ces pages sur nos ancêtres sont le texte à peine remanié d’une conférence prononcée à Montréal sous les auspices de L’ACTION FRANÇAISE. […] Le projet de cette petite étude germa dans notre esprit à la suite d'un voyage à Boston. Nous avions posé cette question à quelques-uns de nos frères de là-bas : « Où, Franco- Américains, prenez-vous les attaches de vos sentiments français? En France d'abord ou au Canada? Quelques-uns nous répondirent: "En France d'abord." - Ils voulurent même ajouter: "Nous considérons le passage de nos pères au Canada comme un temps d'épreuves, où, loin de s'enrichir, le type français s'est appauvri" ». (Groulx, le 24 juin 1920, en introduction)

Pour Groulx, le défi consiste à démontrer que « pendant les cent cinquante ans de notre premier régime que le type français n’a ni déchu ni dérogé ». Groulx veut s’attacher à la « petite histoire », en évitant le folklore (le capot d’étoffe, la ceinture fléchée…), il veut raconter « le fond pittoresque, l’originalité de la famille et de la paroisse », attaquant au passage le Dr Drummond et ses caricatures de l’habitant canadien-français (The Habitant, 1900).


I - LA VIE FAMILIALE

a) L’élément champêtre : Il a retenu cinq éléments. Il décrit d’abord la maison, telle que décrite par Kalm à la fin du Régime français. Suit une plus longue partie sur l’importance des enfants : « Les enfants! Voici bien, dans la maison canadienne, la plus riche partie du mobilier. Ce que d'autres redoutent comme un péril de pauvreté, nos pères, l'appellent richesse. […] Chez les anciens Canadiens, la règle, dans les ménages qui se respectent, est de se rendre à une première douzaine d'enfants, de dépasser souvent la seconde, et la maison n'est jamais si joyeuse que quand elle est pleine. Quels splendides repas autour de la vaste table où, "quand ils sont seuls", ils sont 24 ou 26, quelquefois 30 ou 32. » On apprend que le ber canadien devrait avoir la même stature (statue) que Dollard et qu’on n’honore pas assez ces femmes qui « ont élevé contre l’envahisseur une frontière de berceaux ». Il décrit ensuite la famille sur la terre ancestrale comme une « petite coopérative du travail » qui permet de vivre en autarcie. Puis, sur un mode plus léger, il évoque la relation privilégiée entre l’habitant et son cheval et termine le chapitre en énumérant les « distractions » de nos ancêtres : les chansons, les noces, fumer une bonne pipe, participer aux fêtes champêtres, recevoir un personnage important, comme Vaudreuil ou Mgr Pontbriand.

b) L’élément militaire : Ce qui rendrait pittoresque la famille canadienne, c’est la double présence d’un esprit militaire et d’un esprit d'aventure. Dans toutes les familles, on trouve certains miliciens qui se livrent assidûment aux exercices prescrits par le capitaine de milice. On trouve aussi des voyageurs, des « gars de vingt ans… partis aux pays d’en haut » qui reviennent « à Montréal, à la file, dans leurs canots chargés de hauts paquets de castors, de peaux d’orignal, de bœuf illinois ». Son heure de gloire, il la tient, le voyageur, lorsque de retour dans la famille, il raconte les « épisodes épiques qui vont se déformant et s’agrandissant dans un mélange glorieux de vérité et de légende ». Groulx termine par l’hommage aux héros de l’Histoire - Dollard, Madeleine de Verchères - dont la « beauté plus grande des actes … rejailli[t] sur tous ».

c) L’élément religieux : « Les peuples forts, les peuples durables ne le deviennent point par les seules forces matérielles […] Il n’y a de puissance et d’immortalité pour les peuples que dans la conformité de leur vie et de leurs institutions à la pensée de Dieu… » Cette pensée religieuse, les Canadiens l’auraient acquise à l’époque de la Nouvelle-France, ce que certains historiens contestent.


II - LA VIE PAROISSIALE

a) La description de la paroisse : « La paroisse n’est, chez nos ancêtres, que la famille agrandie. » Et l’auteur de nous rappeler ce vieux soldat de Carignan présentant à Montcalm ses 220 descendants, peuplant quatre paroisses. Il décrit le découpage seigneurial le long du fleuve, les paroisses qui tardent à paraître. Le clocher est au cœur de la paroisse, entouré du presbytère, du cimetière, du moulin banal, du manoir seigneurial.

b) La vie féodale : Rien de comparable avec la féodalité française. Le censitaire ne paie pas de lourdes rentes au seigneur. Il lui voue une certaine admiration et respecte son statut social supérieur. Leurs relations demeurent cordiales. Presque tous les seigneurs acceptent de parrainer un enfant de leurs censitaires. En retour, le seigneur occupe le banc seigneurial à l’église, reçoit l’hommage de la plantation du mai…

c) La vie religieuse : « L’église domine tout dans la paroisse » et le curé est le « seul chef qui ramène à l’unité les petites collectivités familiales ». L’habitant aime fréquenter l’église pour des raisons religieuses et, tout autant, sociales. Le spectacle de la liturgie, les ordonnances de l’intendant ou du gouverneur, voilà d’autres raisons qui expliquent la fréquentation assidue de la messe.

CONCLUSION
Il termine son texte par un vibrant appel à retrouver « l’image du passé et le carillon des gloires anciennes ».

Hors de tout doute, Groulx présente une version très idéalisée de nos ancêtres. À commencer par la place qu'il attribue à l’église. Les Canadiens sont décrits comme un petit troupeau de moutons derrière leur berger. Le clocher jette son ombre sur tous les aspects de la vie! D’autres historiens diront plutôt que nos ancêtres étaient des insoumis. Les voyageurs n’étaient assurément pas des petits saints! Tout se passe comme si les Autochtones n’existaient pas, qu’ils n’avaient exercé aucune influence sur les Français. Or, tous les visiteurs étrangers ont souligné cette influence. Par moments, on a l’impression que sa description correspond davantage au Canadien du XIXe siècle qu'à celui de la Nouvelle-France. ***

Lionel Groulx sur LaurentianaChez nos ancêtres
Les Rapaillages
L'appel de la race
Au cap Blomidon