25 mars 2007

Chez nos ancêtres

Lionel Groux, Chez nos ancêtres, Montréal, Albert Lévesque, 1933, 93 p. (1re édition : Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1920, 102 p.) (Illustrations : James McIsaac)

« Ces pages sur nos ancêtres sont le texte à peine remanié d’une conférence prononcée à Montréal sous les auspices de L’ACTION FRANÇAISE. […] Le projet de cette petite étude germa dans notre esprit à la suite d'un voyage à Boston. Nous avions posé cette question à quelques-uns de nos frères de là-bas : « Où, Franco- Américains, prenez-vous les attaches de vos sentiments français? En France d'abord ou au Canada? Quelques-uns nous répondirent: "En France d'abord." - Ils voulurent même ajouter: "Nous considérons le passage de nos pères au Canada comme un temps d'épreuves, où, loin de s'enrichir, le type français s'est appauvri" ». (Groulx, le 24 juin 1920, en introduction)

Pour Groulx, le défi consiste à démontrer que « pendant les cent cinquante ans de notre premier régime que le type français n’a ni déchu ni dérogé ». Groulx veut s’attacher à la « petite histoire », en évitant le folklore (le capot d’étoffe, la ceinture fléchée…), il veut raconter « le fond pittoresque, l’originalité de la famille et de la paroisse », attaquant au passage le Dr Drummond et ses caricatures de l’habitant canadien-français (The Habitant, 1900).


I - LA VIE FAMILIALE

a) L’élément champêtre : Il a retenu cinq éléments. Il décrit d’abord la maison, telle que décrite par Kalm à la fin du Régime français. Suit une plus longue partie sur l’importance des enfants : « Les enfants! Voici bien, dans la maison canadienne, la plus riche partie du mobilier. Ce que d'autres redoutent comme un péril de pauvreté, nos pères, l'appellent richesse. […] Chez les anciens Canadiens, la règle, dans les ménages qui se respectent, est de se rendre à une première douzaine d'enfants, de dépasser souvent la seconde, et la maison n'est jamais si joyeuse que quand elle est pleine. Quels splendides repas autour de la vaste table où, "quand ils sont seuls", ils sont 24 ou 26, quelquefois 30 ou 32. » On apprend que le ber canadien devrait avoir la même stature (statue) que Dollard et qu’on n’honore pas assez ces femmes qui « ont élevé contre l’envahisseur une frontière de berceaux ». Il décrit ensuite la famille sur la terre ancestrale comme une « petite coopérative du travail » qui permet de vivre en autarcie. Puis, sur un mode plus léger, il évoque la relation privilégiée entre l’habitant et son cheval et termine le chapitre en énumérant les « distractions » de nos ancêtres : les chansons, les noces, fumer une bonne pipe, participer aux fêtes champêtres, recevoir un personnage important, comme Vaudreuil ou Mgr Pontbriand.

b) L’élément militaire : Ce qui rendrait pittoresque la famille canadienne, c’est la double présence d’un esprit militaire et d’un esprit d'aventure. Dans toutes les familles, on trouve certains miliciens qui se livrent assidûment aux exercices prescrits par le capitaine de milice. On trouve aussi des voyageurs, des « gars de vingt ans… partis aux pays d’en haut » qui reviennent « à Montréal, à la file, dans leurs canots chargés de hauts paquets de castors, de peaux d’orignal, de bœuf illinois ». Son heure de gloire, il la tient, le voyageur, lorsque de retour dans la famille, il raconte les « épisodes épiques qui vont se déformant et s’agrandissant dans un mélange glorieux de vérité et de légende ». Groulx termine par l’hommage aux héros de l’Histoire - Dollard, Madeleine de Verchères - dont la « beauté plus grande des actes … rejailli[t] sur tous ».

c) L’élément religieux : « Les peuples forts, les peuples durables ne le deviennent point par les seules forces matérielles […] Il n’y a de puissance et d’immortalité pour les peuples que dans la conformité de leur vie et de leurs institutions à la pensée de Dieu… » Cette pensée religieuse, les Canadiens l’auraient acquise à l’époque de la Nouvelle-France, ce que certains historiens contestent.


II - LA VIE PAROISSIALE

a) La description de la paroisse : « La paroisse n’est, chez nos ancêtres, que la famille agrandie. » Et l’auteur de nous rappeler ce vieux soldat de Carignan présentant à Montcalm ses 220 descendants, peuplant quatre paroisses. Il décrit le découpage seigneurial le long du fleuve, les paroisses qui tardent à paraître. Le clocher est au cœur de la paroisse, entouré du presbytère, du cimetière, du moulin banal, du manoir seigneurial.

b) La vie féodale : Rien de comparable avec la féodalité française. Le censitaire ne paie pas de lourdes rentes au seigneur. Il lui voue une certaine admiration et respecte son statut social supérieur. Leurs relations demeurent cordiales. Presque tous les seigneurs acceptent de parrainer un enfant de leurs censitaires. En retour, le seigneur occupe le banc seigneurial à l’église, reçoit l’hommage de la plantation du mai…

c) La vie religieuse : « L’église domine tout dans la paroisse » et le curé est le « seul chef qui ramène à l’unité les petites collectivités familiales ». L’habitant aime fréquenter l’église pour des raisons religieuses et, tout autant, sociales. Le spectacle de la liturgie, les ordonnances de l’intendant ou du gouverneur, voilà d’autres raisons qui expliquent la fréquentation assidue de la messe.

CONCLUSION
Il termine son texte par un vibrant appel à retrouver « l’image du passé et le carillon des gloires anciennes ».

Hors de tout doute, Groulx présente une version très idéalisée de nos ancêtres. À commencer par la place qu'il attribue à l’église. Les Canadiens sont décrits comme un petit troupeau de moutons derrière leur berger. Le clocher jette son ombre sur tous les aspects de la vie! D’autres historiens diront plutôt que nos ancêtres étaient des insoumis. Les voyageurs n’étaient assurément pas des petits saints! Tout se passe comme si les Autochtones n’existaient pas, qu’ils n’avaient exercé aucune influence sur les Français. Or, tous les visiteurs étrangers ont souligné cette influence. Par moments, on a l’impression que sa description correspond davantage au Canadien du XIXe siècle qu'à celui de la Nouvelle-France. ***

Lionel Groulx sur LaurentianaChez nos ancêtres
Les Rapaillages
L'appel de la race
Au cap Blomidon

23 mars 2007

La maison vide

Harry Bernard, La maison vide, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1926, 203 pages.

François Dumontier est traducteur aux Débats à Ottawa. Il a épousé la fille d’un ancien député. Celle-ci va d’une sortie sociale à l’autre, tout occupée à bien paraître dans la société des hauts fonctionnaires qui gravitent autour du monde politique. Avec eux vivent, leurs deux grandes filles, qui sont à l’image de leur mère, et leur fils Jules, un être faible qui suit le courant pour ne pas être laissé en arrière. Leur vie est faite de sorties mondaines : concert, musée, réunions politiques, réceptions, cinq à sept… François Dumontier déplore ce mode de vie et refuse de s’y soumettre, si bien qu’il se retrouve la plupart du temps seul à la maison avec la vieille servante métis qui s’occupe de l’ordinaire. Depuis peu, vit aussi avec eux, une nièce, Marthe. Déjà orpheline de mère, elle vient de perdre son père, un prof aux HEC à Montréal. Au début, elle est peu encline à suivre ses cousines, mais finit par se laisser prendre, elles aussi, aux jeux de la séduction et des rencontres sociales.

Le roman raconte l’éclatement de la cellule familiale. « Toute femme sans tendresse constitue une monstruosité sociale, encore plus que tout homme sans courage. » (p. 184) Voilà à peu près la thèse de l’auteur. Raymonde, la plus vieille des filles, finit par se marier en cachette avec un Anglais protestant et fuit en Ontario. La deuxième, Gisèle, continue de courir les mondanités. Le fils, léger et insignifiant, se contente d’un petit travail dans une banque. Par contre, Marthe lutte pour se reprendre en mains, pour quitter cette vie dissolue, ce qui la rapproche de son oncle.

Dumontier, malheureux, se sent de plus en plus étranger dans sa propre maison et s’interroge sur sa responsabilité dans cette déchéance familiale. Heureusement qu’il y a sa nièce Marthe pour lui tenir compagnie et le conseiller ! Il finit par couper les vivres à sa femme, espérant la ramener au foyer, ce qui ne fait qu’élargir le fossé qui les sépare. Dépité, Dumontier commence, lui aussi, à sortir et à boire. Assez rapidement, plein de remords, il essaie de retrouver le droit chemin. Incapable de régler le problème à sa convenance, il trouve une solution qui apaise sa conscience : « La souffrance est une des conditions de la vie, elle purifie les hommes pour le ciel. » (p. 186) Et il conclut : « Je ne discernais pas que la victoire morale, sur soi-même, est autrement importante que l’imposition, autour de soi, d’une volonté qu’on peut croire souveraine, et qui est souvent médiocre. » (p. 188) Ainsi résoudra-t-il sa crise morale. Marthe, elle, prenant en contre-exemple la famille de son oncle,  « « comprend son devoir de femme » et accepte d’épouser Henri Bégin, un jeune homme qu’elle avait repoussé. « Elle consentait au sacrifice, qui n’était en somme qu’un acte de renoncement. » (p. 197)

Je ne suis pas très friand des idées de l’auteur. L’idée, que le père est un chef de famille qui doit montrer des valeurs morales exemplaires, est fréquente dans les romans des années 1920. Le dénouement est vraiment trop moralisateur. L’idée très judéo-chrétienne qu’il faut souffrir, que la souffrance purifie, qu’elle nous rapproche de Dieu devait sans doute plaire au chanoine Groulx. Rappelons que Bernard était un collaborateur de L’Action française. La fin ne règle pas le conflit du couple Dumontier : tout plaidait pour le divorce, mais on choisit la souffrance et l’abnégation. Cette histoire me fait penser à Poussière sur la ville, roman publié par André Langevin dans les années 1950. Si je me rappelle bien, le héros finit aussi par choisir le renoncement.

Roman urbain ? Ottawa est décrit. Roman de mœurs? Le milieu des fonctionnaires est bien mis en scène. Roman psychologique ? Sans doute en partie. On a accès aux interrogations intérieures de François Dumontier et de Marthe. Disons que ce roman est plus « moderne » que la plupart de ceux publiés dans les années 20. Il annonce la tentative de renouvellement du roman amorcée par Albert Lévesque au début des années 1930.

Harry Bernard critique sévèrement la femme qui n’est pas une vraie mère et une épouse. C’est à elle de faire en sorte que la maison soit habitée. « …Partout où il y a un foyer heureux, il y a une femme oublieuse de soi… » (René Bazin en exergue au roman) C’est elle plutôt que son mari qui aurait dû faire preuve d’abnégation, ce qu’enseignait l’église. Voilà des propos d’un autre siècle. On pourrait faire beaucoup de rapprochements avec L’Homme tombé que j’ai déjà présenté dans ce blogue.

Harry Bernard sur Laurentiana

Dolorès
Juana mon aimée
La Dame blanche
L’Homme tombé
La Ferme des pins
La Maison vide
La Terre vivante
Les Jours sont longs

19 mars 2007

L'Erreur de Pierre Giroir

Joseph Cloutier, L’Erreur de Pierre Giroir, Québec, Le Soleil, 1925, 249 p.

Cap Saint-Ignace, 1904. L’essentiel de l'histoire est présenté dans un flash-back. Le docteur Alfred Giroir, en convalescence chez un parent, est aux prises avec des problèmes de consommation de cannabis (Eh oui! Nous sommes bien dans un roman du terroir). Il raconte au docteur de Cap-Saint-Ignace, le narrateur du prologue, ce qui l’a amené là.

Il nait, il y a une trentaine d’années, à L’Islet, dans une famille de fermiers qui compte dix enfants. Il est fils unique, donc l’héritier présumé du bien ancestral. Par contre, sa mère a d’autres projets pour lui : comme il a une santé fragile, elle veut en faire un prêtre. Aidée du curé de la paroisse, elle finit par faire consentir son mari, Pierre Giroir. C’est là son erreur! Dorénavant, seul sur sa terre, sans but, frappé par de mauvaises années de récolte, il s’endette. Un cousin venu des États-Unis le convainc que lui et ses filles trouveraient facilement du travail dans les manufactures, qu’ils pourraient refaire leur santé économique et revenir sur la terre paternelle au bout de quelques années. Ils abandonnent Alfred à son séminaire et partent aux États-Unis au moment où une crise frappe ce pays ; ils n’y connaissent que des déboires, les filles perdent leurs belles joues de campagnardes et la mère décède.

Quant à Pierre, il ne réalise pas le grand rêve de sa mère. Il est peu disposé pour la prêtrise : depuis sa plus tendre enfance, il est amoureux de sa cousine Bella. Or celle-ci, lors d’un voyage sur le fleuve, voyant les siens au bord du naufrage, a promis de rentrer chez les religieuses si Dieu leur laisse la vie. Elle ne peut donc répondre aux sentiments de son cousin. Désespéré, il fréquente les tripots et les lupanars avant de découvrir les pouvoirs hallucinogènes du cannabis (vous avez bien lu). Il réussit quand même à passer ses études de médecine (entre deux joints!) et à trouver une place dans un petit village près de Québec. Il ramène des États ce qui lui reste de famille. Mais il sombre de plus en plus dans la drogue, si bien qu’il doit abandonner sa pratique. Ici se termine le flash back.

La fin? Il attrape la tuberculose et le bon docteur de Cap-Saint-Ignace fait en sorte qu’il finisse ses jours dans l’hôpital où travaille sa bien-aimée Bella, devenue mère Saint-Arthur. Juste avant sa mort, une de ses sœurs lui rend visite. Quand il apprend que son neveu se fera peut-être prêtre, il explose littéralement, intimant à sa sœur l'ordre de l’en empêcher car, il en est convaincu, la terre ne pardonne pas de telles défections.

Roman qui n’arrive pas à trouver son genre. Cloutier emploie le cadre du roman du terroir, mais certains chapitres donnent dans le roman sentimental, un autre dans le récit ethnologique (le chapitre 9 : la coutume du « pain bénit »), un autre dans le récit d’aventures (le presque naufrage : 21 pages pour rendre plausible le fait que Bella ait donné sa vie à Dieu). Récit stagnant, descriptions qui n’en finissent plus, digressions qui allongent artificiellement le récit. Mélo facile. Misogynie : la mère et Bella sont la cause de tous les maux. La terre plus puissante que la religion… L’amour humain plus puissant que l’amour de Dieu… Certains curés ont dû tiquer en lisant de telles lignes… **

Extrait
Alors, comme si quelque chose se fut brisé en lui, il devint tout autre. On aurait dit qu'une douleur sourde le déchirait au cœur ou que tout le souvenir de son passé s'était soudain réveillé en lui. Plusieurs instants il garda le silence, semblant absorbé par une véhémente pensée, pendant qu'un pli lourd barrait son front. Puis soudain, d'un ton presque solennel, enfonçant pour ainsi dire son regard perçant, aigu comme une lame, dans les yeux de son beau-frère:
— Charles! prends garde, dit-il. Oui, prends bien garde! La terre se venge, tu sais, elle se venge terriblement et toujours. Ah! pour celui qui l'aime et lui est fidèle, c'est la plus aimante, la plus vibrante et la plus prodigue des amies. Elle enveloppe l'objet de son amour de ses plus brûlantes caresses, pour lui, elle se fait belle, parfumée, elle se couvre de fleurs, et se pare comme une divinité. On dirait qu'elle s'acharne à attacher à elle son amant par les liens les plus tendres et les plus charmants. Pour lui, elle se consume lentement; pour lui, elle laisse déchirer son sein afin de le combler des trésors et des richesses qu'elle recèle.
Elle prodigue tout à son amant: la santé, la vigueur, l'air pur, la liberté au milieu des fleurs les plus magnifiques et les plus odorantes; et pour compenser les mornes tristesses des automnes, elle remplit ses greniers de riches moissons.
Mais, malheur, mille fois malheur à celui qui la trahit! Autant elle a aimé, autant elle va haïr. Non, non, à celui-là, elle ne pardonne pas. Comme une tigresse ivre de carnage, elle poursuivra sa victime toujours et partout. Vengeresse implacable, nul ne peut lui échapper où qu'il se cache. Oui, malheur à lui! Elle lui enlève tout: joie, santé, bonheur. Elle suce le sang de ses veines, obscurcit son cerveau et dessèche ses poumons. Elle tue ses enfants ou en fait des dégénérés et des parias. Que dis-je, elle imprime à tous les descendants de ceux que sa vengeance poursuit, les stigmates de la déchéance et de l'hébétement. (p. 239-240)

17 mars 2007

Les Horizons

Albert Ferland, Le Canada chanté. Les Horizons, Montréal, Déom frères, 1908, 32 p. (Illustrations de l’auteur)

Le Canada chanté va comporter cinq courts recueils. Les Horizons est le premier ; suivront Le Terroir (1909), L'Âme des Bois (1909), La Fête du Christ à Ville-Marie (1910) et, posthume, en 1945, Montréal, ma ville natale. (Voir sur le site de la BANQ)

Ferland dédie Les Horizons à son pays. Il veut lui rendre hommage, lui payer son dû : « Je te paie en chansons / Ce que tu m’as donné / Pays, où je suis né. »

En exergue, Ferland présente un texte de l’abbé Félix Klein. Celui-ci souligne la grandeur, les dimensions hors norme du pays. Il insiste sur le fait que le Canada est un pays d’accueil, un pays d’avenir qui conserve ses traditions françaises. Même les Autochtones y trouvent leur place.

« Prière des Bois du nord » : Il remercie Dieu de nous avoir donné le « pays de l’ours et du bison ». Pour célébrer la richesse de la nature, le poète évoque tous les types d’arbre. Défilent sapins, érables, bouleaux, cèdres, hêtres, pins, saules, trembles, ormes et chênes et j’en passe. Pas de symbolique particulière associée aux différents arbres. Plutôt une louange au Créateur pour cette nature si belle. « Gloire à Toi ! les grands bois ont conquis l’horizon, / De soleil altérés, de terre vierge avides, / Sans fin leur multitude emplit les Laurentides, / Propice au rêve obscur de l’ours et du bison, / Gloire à Toi ! les grands bois ont conquis l’horizon ! »

« Oséraké » : Ville mythique sur l’Île de Montréal. Le mot viendrait de l’iroquois « Osera », qui aurait donné par corruption « Hochelaga ». Cartier aurait visité cette ville, disparue du temps de Champlain. Le poème rend hommage aux premiers habitants de Montréal et évoque avec nostalgie leur civilisation fondée sur l’agriculture.

« Patrie » : Chant patriotique dédiée aux Canadiennes. Ferland déploie l’artillerie patriotique classique : il célèbre la nature grandiose, pure et généreuse, les caractères altiers et héroïques de nos pères. Comme figures de proue, il y a les Laurentides, mais surtout le Saint-Laurent.

« Retour des corneilles » : Hommage est rendu aux Corneilles, cet oiseau astronome, dont la chanson « fait chanter la mémoire des vieilles, / Évoquant les splendeurs des printemps de jadis ». Le retour des corneilles marque le début du printemps.


« Terre nouvelle » : Une hymne à la nature, plus particulièrement au soleil, « créateur des matins », « Semeur des jours ». Le soleil réveille le blé qui « dès les aubes d’avril redemande la terre! ».

« Arbres blancs » : Bouleaux de l’hiver, bouleaux du printemps. Ferland les enjoint à « reverdir [leurs] branches », à retrouver « la beauté verte ». Il faut abandonner les « formes blanches », revêtues pour passer l’hiver.

« Soir de juin à Longueuil » : Par un soir d’été, dans le silence bucolique de Longueuil, le poète admire Montréal : « Ses feux tissent dans l’ombre une dentelle claire, […] D’éclatants nénuphars semblent peupler la nuit »

« Poésie des feuilles » : Il s’intéresse à la chute des feuilles. Il ne faut pas y voir de symboles profonds. Paradoxalement, les nombreuses feuilles mortes témoignent de la vitalité du pays. « Feuilles mortes, gloire de juin! »

« La terre canadienne » : L’immensité du pays célébrée à travers trois saisons : l’époque des « champs verdis », celle des « blés et des avoines blondes », celle des « automnes divines ». Hymne au pays, à la beauté de la nature canadienne.

Dans chacun des poèmes, un allocutaire bien identifié est présent : Dieu, les Canadiennes ou les Canadiens, le soleil, les paysans, les feuilles mortes… Ce procédé confère aux poèmes une certaine oralité. Le poète apparaît comme le grand sage ou même un célébrant qui interpelle, qui conseille, qui encourage, qui incite, qui loue. L’horizon qui donne son titre au recueil n’est pas un lointain point de fuite : c’est le pays, le Saint-Laurent, les Laurentides, bref un lieu saisissable. La thématique de l’arbre est omniprésente aussi bien dans le texte que dans les dessins. L’auteur n’en fait que très peu un usage symbolique : il se contente d’en évoquer les variétés. Les critiques s’entendent pour dire que Ferland a trouvé sa voix avec Les Horizons. Certains lui reprochent de manquer d’envergure, mais cette retenue stylistique m’apparaît plutôt comme une qualité. Et qu’il me soit permis d’ajouter qu’on trouve dans ces poèmes quelques inflexions et même des sujets que va reprendre Miron. ****

Lire le recueil.

14 mars 2007

Récits laurentiens

Marie-Victorin, Récits laurentiens, Montréal, Québec, Frères des écoles chrétiennes, 1942, 217 p. (1ère édition : 1919) Dessins d'Edmond Massicotte et préface d'Albert Ferland.

L’édition originale, celle de 1919, compte 209 pages. La préface est comptabilisée dans cette première édition tandis qu’elle est numérotée en chiffres romains dans celle que je présente. Celle-ci n’est pas un fac-similé, mais s’en approche. La préface de Ferland, la dédicace et les illustrations de Massicotte sont identiques. Seules les lettrines sont légèrement modifiées. 

« La corvée des Hamel » : Un vieil orme, déjà « gros quand l’homme blanc parut aux rives du Saint-Laurent », poussait devant la maison ancestrale de Siméon Hamel. Tout le monde connaissait l’orme des Hamel, cet arbre que les Autochtones disaient « habité par un puissant manitou ». Il « avait trente-six pieds de tour à hauteur d’homme ». Comme il est vieux et pourri, l’arbre perd ses branches lors des tempêtes. Un jour un voisin, dont le fils fut quasiment blessé par une branche, exige qu’il soit abattu. Le vieux Hamel est atterré mais doit s’y résoudre. La mort dans l’âme, il organise une corvée, conviant tous les Hamel. Le vieux meurt un mois plus tard.

« Le rosier de la vierge » : Un rosier a poussé dans une niche du portail de l’église de l’Ancienne-Lorette qui abrite une madone. Or, ce rosier aérien finit par endommager le portail, et un homme est chargé de le supprimer. Mal lui en prend car son échelle casse en deux et il se blesse gravement. Cédant à la superstition, on ne touche pas au rosier pendant vingt ans. Un nouveau bedeau, qui n’a pas froid aux yeux, décide de faire son sort au rosier, malgré les avertissements des paroissiens. Il va s’exécuter quand, du haut de l’échelle, il aperçoit sa maison en flammes. Plus personne n’ose attaquer le rosier de la vierge. Quand on détruit l’église, au début du vingtième siècle, les paroissiens se partagent les boutures si bien que tous les rosiers d’Ancienne-Lorette descendent de cet ancien.

« La croix de Saint-Norbert » : Souvenir d’une croix que le narrateur voyait, l’été, lorsqu’il passait ses vacances à Saint-Norbert. Cette croix, plantée par le premier aïeul, lui rappelle sa prime jeunesse et lui permet de retrouver le souvenir de sa mère.

« Sur le renchaussage » : Le jeune Conrad passe ses étés à Saint-Norbert, chez ses grands-parents,  avec ses oncles, tous gens taquins, heureux d’asticoter le jeune urbain. Cet été-là, en boutade, ils décident de lui demander de cultiver le renchaussage de la maison. Conrad les prend aux mots, et avec l’aide de tout le monde, monte une petite ferme miniature sur le renchaussage. Il sème et tout pousse. L’été tirant à sa fin, et sa récolte étant presque mûre, un petit drame survient. Un voisin en visite oublie d’attacher son cheval et ce dernier dévaste complètement la petite récolte.

« Charles Roux » : Les gens de Saint-Norbert disent qu’il est fou. En fait, il est différent. Il passe ses journées à lire et, le soir venu, il chante des hymnes religieux. Il habite le grenier d’une maison et quand il sort, les enfants, indirectement encouragés par les adultes, s’en moquent. Un jour Conrad et ses amis profitent de son absence pour se glisser dans son antre. Mais Roux revient et Conrad n’a pas le temps de fuir. Au lieu de le quereller, Roux lui parle plutôt gentiment, espérant être compris par cet enfant venant de la ville. Un lien se tisse entre eux. Quelques années passent. Conrad est devenu grand et instruit. Quand il revient à Saint-Norbert, personne n’attend plus fébrilement son retour que Roux. Roux accumule les questions, plutôt d’ordre scientifique, et les pose à Conrad quand il le voit.

« Ne vends pas la terre » : Le vieux Félix Delage possède une terre sur le chemin Chambly. Il a consacré toute sa vie à l’agriculture. Mieux, il lui voue un culte. Mais voilà que l’étalement urbain menace sa foi agriculturiste. Un promoteur veut acheter sa terre. Félix résiste et incite son fils à faire comme lui. « Ne vends pas la terre! » lui dit-il. Trois ans passent. Son fils meurt. Il est seul avec ses deux petits-fils. Il doit vendre. Au moment de partir, alors que la pancarte est déjà installée, voyant sa peine, les petit-fils lui demandent à leur tour : « Ne vends pas la terre! » Le vieux s’empresse d’enlever la pancarte.

« Jacques Maillé » : Saint Jérôme, 1872. Le curé Labelle, désireux de promouvoir son chemin de fer, a organisé une corvée pour le lendemain. Il a demandé à ses colons d’apporter un voyage de bois à Montréal (10 heures de route) pour les pauvres. Deux cents attelages répondent à son appel. Le vieux Maillé, qui s'est querellé avec son fils Arthur, décide d’y participer. Chaque colon se voit attribuer une adresse. Le vieux Maillé atterrit chez son fils, marié et père d’un enfant, qui vit dans une grande pauvreté. Ils se réconcilient.

« Le colon Lévesque » « Il faut que la forêt recule pour que la race avance. » Jean-Baptiste Lévesque a été dépouillé du bien paternel par son frère revenu juste à temps des États-Unis. Jean-Baptiste doit donc partir avec sa femme et ses sept enfants pour le Témiscamingue. Il s’installe sur une terre de colonisation à Mont-Carmel. Deux ans plus tard, leur ancien curé vient les visiter. Trois enfants se sont ajoutés. Ils peinent dur – et c’est peu dire – mais conservent dignité et espoir en des jours meilleurs. Le curé est venu avec une mission. Son frère américain, celui-là qui l’a dépouillé, est mort et a laissé un orphelin : il demande à Jean-Baptiste de s’en occuper, ce que le colon Lévesque accepte.

« Peuple sans histoire » : Durham est en train d’écrire son rapport. Il a pour servante la fille d’un patriote mort au combat, ce qu’il ignore. Pendant qu’il est endormi, elle se permet de lire un peu le rapport et découvre la fameuse phrase « C'est un peuple sans histoire ». Elle ne peut s’empêcher d’ajouter : vous mentez et elle signe Madeleine de Verchères. Quand Durham découvre l’impolitesse, il est d’abord fâché. Puis, il pose des questions à la jeune fille qui lui raconte avec passion l’histoire de Madeleine de Verchères. Il ne peut qu’admirer cette jeune fille. On présente Durham comme un homme sensible et cultivé. Ce sont des motifs politiques (l’assimilation est la seule voie possible pour maintenir la paix) plutôt que des préjugés qui lui auraient dicté son rapport.


Je préfère les Récits laurentiens à ses modèles : Chez nous d’Adjutor Rivard et Les Rapaillages de Lionel Groulx. Il y a pour ainsi dire beaucoup plus de chair autour de l’os, en d’autres mots la trame événementielle est plus riche et les personnages mieux développés. Pour ce qui est de l’idéologie, c’est très conservateur : encore une fois, famille, passé, religion, patriotisme, campagne idéalisée, bref la recette classique du terroir. Il me semble quand même qu’on y trouve plus de diversité et moins de nostalgie du temps passé. «L'Orme des Hamel» est un classique des anthologies.

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Certains récits ont été publiés dans une édition destinée à la jeunesse.