12 mars 2007

Le Rêve de Kamalmouk

Marius Barbeau, Le Rêve de Kamalmouk, Montréal, Fides, Nénuphar, 1962, 231 p. (1re édition : 1948) Le livre est illustré par Grace Melvin (1896-1977). Il est d’abord paru  en anglais en 1928 : The Downfall of Temlaham (Macmillan, 1928). L'édition française est plutôt une version remaniée qu’une traduction.

L’action se déroule vers les années 1887-1888, le long de la rivière Skeena dans les montagnes Rocheuses, chez les Tsimsyans. Kamalmouk, membre du clan du Loup, a fait le pari de devenir un Tronc-Pelé (un Blanc). C'est là son rêve. Il a travaillé pour eux comme guide, et il est sûr que cette civilisation va éclipser la sienne, comme c'est déjà le cas sur le littoral du Pacifique. Pour lui, il semble « futile de tenir plus longtemps à un affublement de peaux et de plumes fauves ». Par contre, il est marié à Rayon-de-Soleil du clan de l’Épilobe rose et ils ont deux enfants, dont Enfant-des-Bois. Cette femme croit encore à la tradition, si bien que les deux ne s’entendent plus. Gueule d’Ours, le grand chef du clan des Épilobes, est mort, et Enfant-des-Bois devient l’héritier pressenti (les enfants héritent du lignage de leur mère). Sauf que son grand-oncle, le sorcier Nitoh, veut lui aussi le titre. Par une habile manœuvre, Rayon-de-Soleil réussit à écarter ce dangereux prétendant, et à mettre son fils sur le trône.

Tout irait pour le mieux, si ce n’était que l’enfant est très malade. Avant même la fin de la cérémonie de la transfiguration (l’âme du défunt chef doit renaître dans le nouveau), il s’évanouit et meurt. Sa mère est sûre que cette mort est due à un sortilège lancé par le Chaman. En fait, la tribu est victime d’une épidémie de variole : les enfants meurent presque tous. Rayon-de-Soleil continue pourtant de prétendre que le sorcier a tué son fils. Elle ne cesse de tarauder Kamalmouk pour qu’il applique la loi du talion. Il refuse, parce qu’il sait que ce meurtre l’empêcherait de réaliser son rêve : devenir un Tronc-Pelé. Pourtant, un jour, voyant le mépris affiché par le sorcier, il n’y tient plus et l’exécute.

Les chefs des différents clans se réunissent : ils sont divisés sur l’attitude à prendre. Certains veulent livrer Kamalmouk à la justice des Blancs ; d’autres, appliquer la loi du talion, c’est-à-dire punir de mort le coupable et peut-être aussi certains membres de son clan. Finalement, ils optent pour une solution de conciliation : le clan des Loups va compenser richement celui des Épilobes, lui offrant des armes, de la nourriture, des couvertures, etc. Quant à Kamalmouk, on l’incite à se réfugier dans les territoires ancestraux en amont de la rivière Skeena.

Un an passe. Kamalmouk, incapable de vivre dans la grande solitude nordique, est revenu dans son village. Bien entendu, les Blancs, à Hazelton, sont au courant de ce meurtre et ils savent que Kamalmouk est revenu. Comme ils craignent une révolte chez les Autochtones, ils veulent profiter de l’occasion pour bien marquer leur puissance, en annulant la solution autochtone et en traduisant le meurtrier devant leur justice. Ils envoient un groupe armé qui doit convaincre Kamalmouk de se livrer. Mais ce dernier est tué bêtement par un policier. Ainsi finit le beau rêve de Kamalmouk, lui qui était le plus Blanc des Autochtones.

Pour moi, c’est une découverte. J’ai l’impression d’être en présence d’un livre injustement oublié. C’est vrai qu’il est difficile de lui trouver une place dans nos courants littéraires, sinon de le classer dans les contes et légendes. Barbeau était un anthropologue et on s’imagine que son livre sera celui, un peu froid, d’un scientifique. Rien de tel : on est en présence d’un véritable écrivain. On regrette même que son œuvre littéraire ne soit pas plus abondante.

Il est difficile de rendre justice à ce roman. Barbeau n’a pas tout inventé. Il est allé plusieurs fois sur le terrain, a inséré des chants et des rituels des Tsimsyans dans son récit, ce qui lui confère une très grande qualité poétique et symbolique. Cela permet au lecteur, qui accepte de perdre ses repères culturels pendant un temps, de plonger tête première dans cette civilisation, très différente de la nôtre. Ses lointaines origines sont asiatiques. On découvre le pouvoir du chant et de la parole chez ce peuple dit sauvage, on est étonné de constater l’importance de l’élément symbolique, dans la transmission des rituels mais aussi dans la résolution des conflits.


Par ailleurs, on assiste aux derniers soubresauts d’honneur d’une civilisation qui sait que la partie est déjà perdue, que son temps est révolu. Barbeau termine son roman par la reprise du chant de Kamalmouk, le Tsimsyan qui voulait devenir Tronc-Pelé. On peut y lire toute la détresse de tout un peuple. **** ½

Extrait :
Là s'effacent les derniers vestiges de la résistance trois fois séculaire des naturels américains, dont la horde préhistorique n'a guère connu de pitié auprès de l'accapareur. L'opprobre de Kamalmouk et des siens, toutefois, ne perdra pas sa flétrissure tant qu'un spectre nostalgique traînera sa souillure ensanglantée sur les aurores et les crépuscules de son pays, que le vent sifflera son grief dans les nuages tourmentés, et que la complainte de la victime immortalisera la clameur des âmes perdues dans un monde sans merci :
— Hay hâmidé ! Ils m'ont laissé seul, tout seul. L'oubli les a éloignés de moi. Comme un orphelin, je suis resté en arrière, je suis abandonné, sans amis, sans parents aucuns, solitaire et pauvre à jamais.
Avec quelle cruelle indifférence ils m'ont livré à mon sort ! Jeunes et vieux s'en allaient sur la route, m'oubliant dès le premier jour, moi qui naguère étais leur frère, leur ami. Ils ont méprisé ma détresse, pendant que je languissais, les mains vides, en proie à la faim, à l'angoisse.
Mes membres sont tellement affaiblis que je suis à la veille de choir au bord du sentier creusé par les nomades. Mes yeux s'obscurcissent ; ils ne distinguent plus les anciens amis des ennemis nouveaux. En marchant, je me heurte aux arbres, que je prends pour des ombres.
Toute ma vie a été une amère désillusion. Mon rêve fut une lame à deux tranchants. Ma fantaisie ne pouvait avoir de lendemain. La route tracée sur le sol ancestral n'était pourtant pas difficile à suivre. D'autres avant moi l'avaient parcourue les yeux fermés. Je n'avais qu'à me laisser entraîner par la foule.
Au lieu de m'attrouper avec mes pareils, j'ai eu le tort de m'en aller seul, dans la jungle de l'imprudente nouveauté. J'ai tout connu, j'ai tout fait et, comme tant d'autres, j'ai moi-même tué l'homme.
Oh ! pourquoi suis-je né, moi qui n'aurais jamais dû voir le jour !


Quelques images de The Downfall of Temlahan


Édition de 1973





8 mars 2007

La dame blanche

Harry Bernard, La dame blanche, Montréal, Bibliothèque de l’action française, 1927, 222 pages.

Quand il publie ces nouvelles, Harry Bernard avait déjà fait paraître trois romans et remporté deux fois le prix David. Dans une courte préface, il présente ainsi son livre : « Les nouvelles de ce recueil forment un tout. Elles s'inspirent d'une même idée, suggérer des aspects variés, à des époques différentes, de la vie canadienne. Dix d'entre elles, sur quatorze, s'apparentent au genre qu'il est convenu d'appeler historique; elles sont écrites en marge d'ouvrages d'histoire ou de la légende. Quelques-unes, La Dame blanche, La Mort d'Oendraka, Le Petit Chesne, respectent absolument la tradition; la seule mise en scène, si l'on peut dire, est appropriée au cadre choisi. D'autres, comme D'une ordonnance de 1706, ont leur point de départ dans une donnée historique; le gros du récit est inventé, mais les gestes des personnages, le milieu où ils se meuvent, les objets qui les entourent, restent en harmonie avec l'époque évoquée. D'autres encore, Capuchon tourne, par exemple, suscitées par une lecture, sont prétextes à peindre un décor, des hommes, des mœurs d'un autre temps. Enfin, dans la dernière partie de l'ouvrage, quelques scènes d'aujourd'hui. Le tout pour faire connaître davantage, et le mieux aimer, notre pays. H. B. »


La dame blanche : Une mère, partie à l’église, apprend à son retour qu’une mystérieuse dame blanche s'est occupée de ses enfants en son absence.

La mort d’Oendraka : Une vieille Huronne, chassée avec son peuple des rives du Saint-Laurent par les Iroquois, attend la visite d’un missionnaire qui pourra la baptiser. Récit basée sur une relation des Jésuites.

Le petit Chesne : Pour une raison inexplicable, un enfant, au sortir de l’école, prend la direction inverse, traverse Montréal d’ouest en est, se dirigeant vers Longueuil. On le retrouve mort gelé.

Le fournisseur Perrault : On est en 1757. Toussaint Perrault fournit l’armée en garnison au fort Chambly. Quand les effectifs grossissent, il doit faire appel à Cadet. Quand Bigot et Vaudreuil imposent un embargo sur toute vente de marchandises, c’en est fait de Perrault. Cadet exige qu’il lui rende trois fois la somme due.

D’une ordonnance de 1706 : Un chicanier qui a intenté maints procès est bastonné, ce qui le guérit de sa manie de faire des procès à tout le monde.

Capuchon tourne : Un petit chien a été entraîné à tourner une broche pour faire rôtir des poulets dans un foyer.

La bataille de Jérémie : Jérémie a décidé de participer à la Rébellion des patriotes contre l’avis de son père.

Le professeur d’italien : Un mystérieux professeur d’italien, sans le sous, fait fureur à Montréal, à cause de ses bonnes manières. Quand on apprend qu’il est un ancien marquis espagnol qui attend qu’on lui rende sa fortune, son prestige est encore plus grand. Il séduit la fille d’un riche bourgeois, organise un super bal dans le plus riche hôtel, abandonne ses convives en plein repas en leur laissant l’addition.

Les vitres du missionnaire : Deux missionnaires du grand Nord souffrent du fait qu’il n’y ait pas de vitre aux fenêtres de leur cabane (ils utilisent des parchemins). On leur promet de leur en envoyer. Ils attendent des années et quand les vitres arrivent, ils y renoncent.

Hommes du nord : Un trappeur voue une haine à un homme qui lui a volé sa fiancée, une trentaine d’années plus tôt. Il veut se venger. Quand ce dernier devient son bienfaiteur, il renonce.

Périls de la Gat’ : Un jeune fanfaron d’Ottawa s’aventure en Gatineau pour courtiser une jeune fille. Ses amis lui tendent un piège.

Vers la gloire : L’ambitieuse madame Dieudonné Beaubien est malheureuse dans son petit village de 800 habitants. Elle pousse son mari récalcitrant à devenir député du comté. Son bonheur ultime est atteint lorsqu’un journal publie sa photo.

Billets de faveur : Un couple offre des billets de spectacles à un couple qui habite l’étage supérieur. La dame incommodé laisse partir son mari, seul. En soirée, elle découvre que ces gens voulaient les voler.

Le chien : Une veuve, désireuse de quitter Saint-Hyacinthe, hésite à cause de son chien qu’elle adore.

Harry Bernard sur Laurentiana
Dolorès
Juana mon aimée
La Dame blanche
L’Homme tombé
La Ferme des pins
La Maison vide
La Terre vivante
Les Jours sont longs

6 mars 2007

L'Héritier

Simone Bussières, L’Héritier, Québec, Les éditions du Quartier latin, 1951, 195 p.


Louise Breton est seule dans la vie : plus de parents, pas d’amoureux et deux amis qui vont mourir, l’une dans un sanatorium, l’autre de vieillesse. Elle a rencontré, voici cinq ans, Pierre Laurent, un jeune architecte de Montréal. Elle en était très amoureuse, même s’ils se voyaient seulement lorsque le travail de Pierre l’amenait à Québec. Leur relation demeurait parfaitement chaste, il faut le dire. Celui-ci en a épousé une autre, Jeanne Simard, mais il n’est pas complètement heureux : il veut transmettre le nom des Laurent, mais son épouse est stérile (à moins que ce soit lui, éventualité même pas envisagée à cette époque…) Sa femme voudrait qu’ils adoptent un enfant, ce qu’il refuse, craignant d’abâtardir le nom des Laurent.

Il prend alors le pari audacieux de revoir Louise Breton et de lui demander « l’indemandable » : lui faire un enfant. Celle-ci, toujours follement amoureuse de cet homme, accepte. Ils s’entendent ainsi : si c’est un garçon, Louise accepte de le laisser à Pierre sans même le voir ; si c’est une fille, elle la gardera et Pierre assurera son avenir. Louise devient donc sa maîtresse et devient rapidement enceinte. Bien entendu, à cette époque, le tout ne va pas de soi. Louise doit écarter certains problèmes de conscience. Le neuvième commandement de Dieu ne dit-il pas : « L'œuvre de chair tu ne feras, qu'en mariage seulement »? Elle finit par se rassurer en opposant à ce commandement d’autres passages de la Bible qui mettent l’amour au-dessus de tout. Elle établit même un parallèle entre son « don » et celui de la Vierge. Elle doit aussi éviter de perdre sa réputation : pour ce, elle choisit de déménager à Montréal, là où Pierre a un copain gynécologue qui va bien s’occuper de sa maternité.

Plus sa grossesse avance, plus le sacrifice qu’on va peut-être exiger d’elle lui apparaît cruel. Elle met l’enfant au monde et c'est… un garçon. Comme convenu, on le lui enlève avant même qu’elle l’ait vu. L’enfant est placé en crèche pour trois mois. Pierre dit à sa femme qu’un enfant les attend, qu’il a enquêté sur les parents et qu’il est prêt à l’adopter. Quant à Louise, elle est rongée par son amour maternel. Sa santé est maintenant menacée. Elle ne pense qu’à cet enfant, voulant à tout prix le voir. Elle appelle en secret Pierre tous les jours. Elle ébauche toutes sortes de scénarios pour le voir et finit par trouver : elle s’inscrit comme vendeuse itinérante. Avertie de l’absence de Pierre, elle se présente chez les Laurent. Jeanne finit par déduire que cette femme est la mère de l’enfant. Prise de pitié, elle la fait asseoir, lui donne l’enfant à bercer et, une parole en amenant une autre, elle finit par découvrir la supercherie du mari. Sur les entrefaites, celui-ci arrive et découvre les deux femmes. Louise, à bout de nerfs, s’évanouit. On la conduit à l’hôpital où elle meurt quelques jours plus tard, tenant son enfant dans ses bras et entourée des deux parents. Jeanne pardonne à Pierre.

Pour ce qui est de l’histoire, je pense que le résumé parle de lui-même. Inutile d’en rajouter. On a tous compris que c’est un mélo digne des romans de gare. Par contre, je dois dire que ce roman est très bien composé. J’ignore si l’auteur connaissait les théories de Robert Charbonneau. C'est un roman psychologique, avec beaucoup de monologues intérieurs bien intégrés au récit. Et les analyses psychologiques sont loin d’être bêtes : en fait, elles essaient de rendre crédible une trame événementielle qu’il est très difficile de rendre crédible. Par ailleurs, on sent une auteure qui sait qu’elle écrit sur un sujet qui la voue aux géhennes de l’enfer. Et elle essaie de composer avec cet énorme handicap, essayant de rendre acceptable ce qui ne l’était pas pour la morale catholique. Ainsi il y a une réflexion spirituelle qui me semble de haute tenue, et le salut judéo-chrétien par la souffrance me semble une idée forte du catholicisme québécois des années cinquante. Je vous en livre un passage. ***

Extrait
Jusqu’à quel point Louise avait-elle voulu nier la nécessité de la souffrance, l’utilité de la douleur, elle qui venait d’accepter d'emblée tout ce que physiquement et moralement elle pouvait supporter et cela non pour un Dieu mais pour un homme ? Ses affirmations et ses négations ne se résumaient-elles pas à un appel au secours, un cri de détresse ? Et le vieil ami, ignorant tout du drame réel qui se déroulait dans l'âme de sa correspondante, avait tout de même trouvé des mots capables de la faire réfléchir sérieusement ! Pourtant, loin d'anéantir en elle le projet conçu, elle trouve là des arguments l'affermissant dans sa résolution !
Femme autant qu'il est permis et possible de l'être, elle a un esprit de déduction doublé d'une faculté d'intuition dont elle se sert admirablement.
« Je crois surtout, a écrit le notaire, à la nécessité absolue de notre régénération dans et par la souffrance ! » Mais elle aussi y croit ! et ce qu'elle a pu en dire dans la lettre qui a provoqué cette réponse n'était bien qu'un appel désespéré ! Au fond, il est vrai qu'elle ne comprend pas qu'un saint Paul prétende ajouter aux souffrances du Christ !... mais puisqu'il a pu, lui, l'Apôtre, considérer que sa souffrance était de première nécessité, pourquoi elle, l'amante, ne pouvait-elle pas accepter la sienne sur le même plan? Bien plus, n'était-ce pas de sang-froid qu'elle envisageait la possibilité de souffrir, n'était-ce pas volontairement qu'elle s'attachait à la souffrance ? Et cela ne compterait pas ? Cela ne tiendrait pas uniquement parce que cette acceptation naissait de l'amour ? Mais ce même Apôtre ne proclame-t-il pas que « l'amour est la plénitude de la loi » et saint Augustin, plus tard, n'ajoutera-t-il pas : « Aime et fais ce que tu veux? »
Ce qu'elle veut c'est bien de payer son billet d'entrée pour là-haut !
« Le cœur est infiniment plus puissant que la raison devant le Maître. C'est là qu'il fait ses sondages... » a-t-elle lu.
Son destin était fixé... (p. 85-87)

3 mars 2007

L'Arriviste

Ernest Chouinard, L’Arriviste, Québec, Le Soleil, 1919, 253 p.


Québec, vraisemblablement dans les années 1910. Dans ce roman, on suit le parcours diamétralement opposé de deux jeunes Canadiens français. C’est un roman d’initiation, mais aussi un roman à thèse. Lorsque le récit débute, Félix Larive et Eugène Guignard terminent leur rhétorique au Petit Séminaire de Québec. Même si tout les oppose, ils sont de bons amis. Larive est issu d’une riche famille de commerçants urbains et est un étudiant plutôt crâneur, rebelle, sachant toutefois tiré ses marrons du feu lorsqu’il s’agit de se faire valoir. Eugène Guignard, issu d’une paroisse du comté de Bellechasse, est un étudiant studieux, idéaliste bien que quelque peu ombrageux. Déjà les deux noms sont assez symboliques : Larive deviendra l’arriviste qui donne son titre au roman ; Guignard, tout en méritant l’estime des gens honnêtes gens, ne réussira pas à s’imposer.

Après leurs études classiques, les deux deviennent avocat et ouvrent ensemble une étude : Guignard travaille dans l’ombre et Larive récolte les honneurs. Après avoir épousé une fille richement dotée, Larive décide que Guignard ne peut plus lui être utile, tant ses ambitions sont grandes. Guignard, de son côté, continuant son petit bout de chemin, a conquis l’estime de concitoyens influents de Bellechasse qui l’incitent à se présenter à l’investiture libérale en vue d’une élection partielle. Quand arrive la convention, il doit affronter un adversaire, parachuté par Ottawa, et c’est nul autre que son bon ami Larive (pourtant un conservateur déclaré). Larive enlève la convention et bat en élection Guignard qui s’était présenté comme indépendant.

À Ottawa, l’arriviste Larive ne tarde pas à faire des siennes. Il se permet de voter contre son parti sur la première motion présentée en Chambre. Le premier ministre conservateur a tôt fait de l’attirer dans son parti en lui promettant le poste de ministre de la Marine. Mais pour ce, il devra appuyer une politique discriminatoire de l’aile francophobe du parti conservateur : enlever au français son statut de langue officielle aux Communes. Avant la présentation de ce projet controversé, de nouvelles élections sont tenues et le transfuge Ministre Larive bat pour une seconde fois son ami Guignard. De retour en Chambre, on présente le projet de loi anti-français, mais il ne passe pas, entre autres parce qu’il se trouve encore dans ce pays quelques anglophones à l’esprit ouvert.

Larive, qui croyait qu'il suffirait de quelques entourloupettes pour calmer la colère populaire, est maintenant conspué partout. C’est le début de la fin pour lui. Et quand il se permet de demander – que dis-je ? – d’exiger sous menace de démission le poste de lieutenant-gouverneur de la province de Québec, c’en est trop pour le Premier Ministre conservateur qui accepte sa démission sur le champ. En même temps, des spéculations financières qui ont mal tourné le ruinent en partie. Le voilà déchu. Ses nerfs craquent, il rentre piteusement à Québec et doit, pendant un temps, recouvrer son équilibre psychologique dans une maison de repos. Voilà qui fait réfléchir le sentencieux Guignard. Malgré sa droiture, sa probité, sa loyauté, il vient d’essuyer dix ans de revers et est toujours devant rien. L’exemple de Larive et la rencontre d’un Capucin lui font comprendre que l’argent, la gloire et même les honneurs ne sont que vanité et que seules les voies divines peuvent être à la hauteur de son âme pure et fière. Il devient Capucin.

Commençons par la facture du roman. Chouinard est sans doute le champion de la dissertation. Il n’y a pour ainsi dire pas de dialogue, pas de scènes dans son roman. Il résume à gros traits et surtout il analyse, d’ailleurs davantage le contexte socio-historique que les personnages ou les événements eux-mêmes. On lit en quelque sorte un roman-essai, un roman-traité de sociologie populaire. Cette lourdeur démonstrative, avouons-le, rend la lecture aride. Pour en avoir une petite idée, allez sur le site de la
Bibliothèque nationale et lisez le chapitre X.

L’auteur présente une vision très cynique de la politique ; pourtant ce monde politique, si on excepte la fin religieuse, apparaît comme l’ultime moyen de se réaliser dans la société. On devient avocat un jour, seulement pour éventuellement guider le peuple, défendre la nationalité canadienne-française. Bien entendu, les Larive arrivent plus facilement que les Guignard à tracer leur voie dans les officines du pouvoir politique. Et la meilleure arme des arrivistes, c’est la manipulation des journalistes. Comme Arsène Bessette l’avait fait dans Le Débutant, Chouinard rend compte du caractère bassement partisan de la presse de l’époque.

J’ignore si Chouinard avait des connivences avec l’Action française (fondée en 1917). Son roman annonce L’Appel de la race de Lionel Groulx. Non pas que les opinions politiques de Chouinard rejoignent en tout point celles du Chanoine, mais plutôt parce qu'on retrouve ce personnage qui rêve de se dévouer pour son peuple, prêt à mettre sa vie privée de côté pour remplir une mission providentielle. ** Pour un petit aperçu sur l’auteur, voir le site de la
Bibliothèque nationale.

1 mars 2007

La Terre

Ernest Choquette, La Terre, Montréal, Beauchemin, 1916, 289 p.

Le docteur Duvert, veuf, habite avec sa fille Jacqueline au village de Saint-Hilaire. Un jour, il est appelé chez Lucas de Beaumont, descendant d’une vieille famille paysanne, au chevet d'un enfant malade. Ce Lucas est un alcoolique qui mène la vie dure à sa femme. Ses vieux parents retraités et son frère Yves habitent au village. Ce dernier s'est fait instruire et travaille dans une usine de Beloeil pour les Anglais. Il est amoureux de Jacqueline et elle l’aime aussi, mais ils n’osent pas s’avouer leurs sentiments, l’un et l’autre les croyant sans retour.

Un jour, on demande d’urgence le Dr Duvert auprès de la mère de Beaumont qui est très malade. Le docteur étant absent, Jacqueline prépare le médicament et le confie au docteur Léon Verneuil. Il se rend au chevet de la vieille, mais ne réussit pas à la sauver. Ce docteur est amoureux de Jacqueline. Pour forcer l’amour qu’elle lui refuse, il utilise un stratagème sordide : il prétend qu’elle a fait une erreur de posologie et qu’elle est responsable de la mort de madame de Beaumont. Il consent à passer le tout sous silence si elle l’accepte comme amoureux.

Yves, jeune ingénieur brillant, a découvert un nouvel explosif qui pourrait lui ouvrir bien des portes. Il essaie de faire reconnaître sa découverte, mais est trahi par ses patrons anglais qui lui volent son secret et déposent un brevet. Dégoûté de ce monde, il se porte volontaire pour la guerre des Boers.

Pendant son année d’absence, un drame se produit. Le jeune fils de Lucas est malade. Ce dernier demande au docteur Verneuil de venir le soigner, ce qu’il refuse de faire. Fou de rage, Lucas le tue et s’enfuit aux États-Unis. De retour de guerre, Yves, inspiré par les Boers qui se battaient pour conserver leurs terres, voit d’un nouvel œil la terre paternelle que son vieux père a entretenue tant bien que mal depuis la fuite de Lucas. Après bien des détours, Jacqueline (dont le secret n’est partagé que par son père) et lui finissent par s’avouer leur amour. Yves, qui a rejeté toutes ambitions commerciales et techniques, déjà populaire auprès des autres habitants en raison de son instruction, décide de reprendre la terre et de s’investir dans sa communauté terrienne.

Ernest Choquette
Comme c’est le cas dans beaucoup de ces romans, l’intrigue doit servir la thèse de l’agriculturisme. Choquette s’inscrit dans la longue lignée des défenseurs aveugles de l’idéologie de conservation. Il affirme clairement que les Canadiens français ne sont pas de taille à rivaliser avec les Anglais dans les affaires, que leur mission en ce bas monde, c’est de cultiver le sol. « Enracinez-vous donc dans le sol, dans ce sol que vos ancêtres ont ouvert, que vos pères ont cultivé et dont le sein généreux offre à notre race la seule aisance et la seule force désirables. Une autre race s'agite dans le domaine des affaires. Trois siècles de trafic, de négoce, pendant lesquels elle a constamment dominé malgré sa faiblesse numérique, nous convainquent de son invincible supériorité naturelle sur ce terrain. Il n'y a pas à entrer en lutte contre elle. » Tout comme Gérin-Lajoie, il souhaite qu’on instruise ces agriculteurs.

Il emploie des ressorts dramatiques dignes du roman populaire pour faire évoluer l’intrigue : les amoureux de classe sociale différente, le chantage, le meurtre, le bon et le méchant docteur… Pourtant, ce même Choquette nous explique la faiblesse des œuvres « canadiennes » par la pauvreté des ressorts dramatiques disponibles : « […] l'écrivain canadien doit commencer par écarter de son esprit toutes les thèses fécondes et fines susceptibles de reposer sur le divorce, l'adultère, les liaisons libres, vu que rien n'existe suffisamment de cela dans nos mœurs pour en tirer parti avec vérité dans un livre. Il est pareillement tenu de se priver des situations intéressantes qu'il pourrait songer à faire naître des crises religieuses et sociales, des conflits entre l’élément laïque et clérical, entre la libre-pensée et l'orthodoxie, car cela aussi manquerait d'à-propos... N'as-tu jamais réfléchi là-dessus? » Et le docteur Duvert souriait narquoisement en arpentant la pièce... Il reprit : « Mais en face de quelles maigres données se trouverait-il de plus s'il désirait sonder notre âme militaire, analyser nos guerres et nos révolutions dans le dessein d'en faire surgir quelque émotion puissante... Nous n'avons pas d'histoire depuis un siècle... Rien non plus à extraire d’original et de fort des mœurs ou opinions publiques de ce pays, où les débats se livrent sur les chiffres, rarement sur les idées; […] Ici, les conflits sociaux tiennent dans un fait divers.» […] « Laisse-moi aller jusqu'au fond de la question... Pas de théâtre non plus, pas de peinture, pas d'institut, pas de prix littéraires, pas de musées, pas de laboratoires, pas de salles d'armes, pas de bibliothèques publiques, pas de Légion d'honneur, pas de duel, pas de conscription militaire, pas d'école de marine; par conséquent, pas de comédien pour personnage de livre, pas de peintre, pas d'artiste, pas d'immortel, pas d'hommes de lettres de carrière, pas de décoré, pas d'homme d'épée, pas de conscrit, pas de marin, rien, rien... »

L’intrigue est mal conçue : pourquoi avoir fait de Lucas un meurtrier? L'auteur devait s'en débarrasser : alors, pourquoi pas un déserteur? Était-il vraiment nécessaire d’introduire le deuxième docteur si c’était pour le faire disparaître de façon aussi invraisemblable? Ne complique-t-on pas inutilement l’histoire d’amour? ***½


Lire le roman

Ernest Choquette sur Laurentiana
Carabinades
Claude Paysan
La Terre
Les Ribaud