17 août 2018

Dans les jardins de la vie et de l’amour


Claude Bernard Trudeau, Dans les jardins de la vie et de l’amour, Montréal, Beauchemin, 1953, 85 p.

« Chaque miroir que je tiens retient un moment du monde et de ma sensibilité ». Ce petit texte non signé, en exergue au poème « Les six miroirs », traduit bien la démarche de Claude Bernard Trudeau. Il entend témoigner des instants furtifs de la vie, des émotions suscitées par un soir en ville, un concert, un jardin… « La Beauté seule demeure » écrit-il après avoir évoqué quelques-unes des grands malheurs — dont la guerre — qui ont marqué la première moitié du XXe siècle. À l’apitoiement sur lui-même ou l’humanité, le poète préfère l’éblouissement, par exemple celui que peut susciter la musique de Ravel : « Ah! Cette blonde lutinerie de rayons / Dans toutes les chevelures! / Cet envol frénétique, ruisselant d’oiseaux / Surpris au fond du jardin d’hiver! Et de partout / Ces éclats, ces trilles / En bouquet de notes claires… » En fait, tout est susceptible de nous enchanter, à commencer par la nature, si on sait regarder, semble-t-il nous dire.

On a droit à un poème intitulé « Qu’est-ce qu’un poète » qui doit bien faire une centaine de vers. Trudeau nous offre de multiples définitions du poète, comme en font foi ces quelques vers pigés ici et là dans le poème : « Chantre de la paresse fertile du soir »; « Arlequin en marge de la vie »; « Monstre d’idéals »; « Pâtre des grands soleils, porteurs de joie ». Le paroxysme de l’émerveillement est atteint dans le long poème « Ensorcellements ». Au début de chaque strophe, le poète salue un élément, le plus souvent de la nature, élément qu’il développe par la suite. Par exemple, à propos du fleuve : « Bonjour, fleuves, / Magnifiques bras de fraicheur et d’ivresse / Encerclant la terre entière, / Larges bras de santé victorieuse, / Chargés de navires, de nymphes / Et de pirogues palpitantes comme des oiseaux… »

Les poèmes sont longs, la parole est plus que généreuse, et sa portée est large. Comme le dit le cliché, l’auteur a du souffle. Sans qu’on soit dans le haut lyrisme, ces poèmes ont pour but de susciter une émotion chez le lecteur, ne serait-ce que par accumulation. Une émotion qui devrait mener au ravissement. Au fil des poèmes, se tisse une hymne à la beauté du monde, ce qu’un des courts poèmes du recueil dit assez bien :


AUX EXILÉS SUPERBES
Vous qui avez saisi la Beauté
Dans toute sa puissance
Et sa terrible extase,
Possédez, exilés superbes,
Une clé
Qui vous fera vous reconnaître par delà la mort.
C’est alors que vous pourrez ouvrir
La porte d’extrême bonté
Qui dévoile des infinis de transparence
Et de ravissements !

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