30 décembre 2016

Celle qui revient

Marie-Anne Perreault (madame Elphège Croff), Celle qui revient, Montréal, Édouard-Garand, 1930, 30 pages (Illustrations d’Albert Fournier).

Ce fascicule est le 70e publié dans la collection « Le roman canadien » chez Garand. En plus du roman, il contient un supplément littéraire de 18 pages intitulé « La vie canadienne ».

Le récit est divisé en trois parties.

Celle qui revient
Louise Lajoie, fille unique, a épousé Claude Gagnon contre le gré de son père, un riche cultivateur qui n'admet pas que sa fille se marie avec un pauvre habitant-journalier. Leur amour se gâte assez vite: Louise est une jeune femme capricieuse qui ne pense qu'aux beaux vêtements et aux colifichets et qui néglige l'entretien de sa maison. Même la venue d'un enfant n'améliore pas la situation. Un soir qu'il a bu, son mari la gifle et elle court se réfugier chez ses parents avec son fils. 

Celle qui regrette
Elle croyait que Claude accourrait pour la supplier de rentrer, mais celui-ci s’y refuse. Ses parents, et même sa mère qui l'a toujours appuyée, n'admettent pas qu'elle déserte son foyer. De peur qu'elle s'incruste, on ne lui fait aucune place dans la maison. Ses anciennes amies la fuient, bref on la traite comme une brebis galeuse. Isolée, désœuvrée, et de plus en plus repentante, elle s’ennuie. Elle découvre qu'elle aime toujours Claude, mais orgueilleuse, elle ne veut pas rentrer au logis la tête basse. 

Nouveauté
Arrive en visite sa cousine Sophie, qui est d'une jovialité conquérante. Elle décide de remettre sur les rails le mariage de Louise et Claude. Elle sonde leurs sentiments et découvre que la flamme brûle toujours entre eux. Sûre d’être bien accueillie,  Louise décide de rentrer, consciente des tâches qui l'attendent et heureuse de retrouver son chez-soi. Le père de Louise décide d'aider le couple en lui offrant un petit pécule qui lui permettra d'acheter une terre plus grande et une demeure plus spacieuse. Et pour Sophie, amoureuse du frère de Claude, il lui offre de s'installer avec eux quand elle se mariera. Bref, le pater familias règle les problèmes de tout le monde. 

Ce qui étonne, de la part d’une femme peu conventionnelle (voir Marie-Anne Perreault),  c’est la vision patriarcale très appuyée qu’elle nous sert dans son roman. L'homme est plus qu'un pourvoyeur, il est le gardien de la morale, la seule figure d'autorité dans la famille. Il faut même avoir son assentiment pour épouser son amoureux. Les femmes lui doivent soumission. Elles doivent accomplir certains travaux domestiques mais surtout sont responsables de l'atmosphère qui doit régner dans le foyer et même de l'harmonie qui doit exister dans le couple. Et pour ce, elles doivent se sacrifier. Ce qui étonne encore plus, c’est la vision très négative de la mère (icône intouchable dans la littérature de l’époque), qui cède à tous les caprices de sa fille, qui est blâmée pour sa faiblesse morale et qu'aucune redemption ne vient racheter à la fin du roman. Enfin, dernière surprise : l’absence  de la religion. Jamais on ne fait intervenir un curé ou un argument religieux pour inciter Louise à rentrer au bercail, lorsqu'elle quitte son mari.  

Très moralisateur, le roman sent la thèse de bout en bout, mais encore plus dans la dernière partie quand l’auteure introduit le personnage de la nièce orpheline qui est l'antithèse de Louise.

L’histoire compte son lot d’invraisemblances, mais c’est surtout le fait que Louise habite au fond d'un rang mais s'achète des robes, des bijoux qui ne devaient se trouver qu'en ville, qui nous laisse pantois. 

L’auteure se tire un peu dans le pied en dénonçant les romans légers pour expliquer la faiblesse morale de Louise (d’ailleurs, encore une fois, où se les procure-t-elle, ces romans ?).


Extrait
 — Je te l’ai toujours dit, moi, dit le vieux, tu n’aurais pas dû te mêler de ce mariage-là... Tu n’as pas voulu m’écouter, tu as pris pour ta fille sans vouloir entendre les autres. Arrange-toi avec à présent... Tout ce que je sais, c’est qu’elle est gâtée, elle n’est pas raisonnable, tu l’as élevée à tous ses caprices et ce qui arrive aujourd’hui, je l’attends depuis trois ans... Elle a mis ces gens-là qui sont meilleurs qu’elle dans le trouble, elle est malheureuse et nous autres aussi. Tu es bien payée de l’avoir toujours écoutée, de l’avoir supportée et de l’avoir rendue misérable par ta faute...
— On dirait que tu es content de la voir traitée comme une esclave, reprit la vieille. 
— Non, je ne suis pas content, répondit le père Lajoie. Cela me fait de la peine parce qu’elle n’est pas à sa place. Ce n’est pas un garçon comme Claude Gagnon qu’il lui fallait, parce qu’ils n’ont pas été élevés sur le même pied et puis Louise n’est pas raisonnable... Tu la connais, mais quand même je parlerais encore, cela ne servira à rien. Moi tout ce que je dis, cela ne compte pas... Cela n’a jamais compté, vous en avez fait de belles aussi.. Vous avez bien réussi...
— Alors tu prends pour Claude, demanda la vieille, il a bien fait de battre ta fille?...
— Je ne dis pas cela, mais Claude a perdu patience, il y a un bout à toujours plier. Je suppose qu’il n’en est pas capable et cela l’a apaisé un peu...
— Oui, il s’est vengé sur sa femme, reprit la vieille. Dis donc qu’il pourra prendre « une hart » la prochaine fois.
— Il aurait dû en prendre une, il y a longtemps... Mais si nous avions commencé par élever notre fille et ne pas la gâter, cela n’arriverait pas. Elle saurait que c’est à la femme à plier, à être prévenante et affectueuse, mais encore une fois je sais que je parle pour rien... vous ne m’écouterez pas, vous continuerez comme vous avez toujours fait... 

Lire le livre
Les éditions Édouard Garand 
Voir aussi : La petite maîtresse d'école

23 décembre 2016

Noël vécu

Gaétane de Montreuil (Georgina Bélanger), Noël vécu, Montréal, Beauchemin,  1926, 121 pages.

Gaétane de Montreuil présente 13 courts récits qui tiennent pour beaucoup du petit fait vécu, voire de l’anecdote. Il me semble que ce recueil devait viser les distributions de prix qui venaient couronner les élèves méritants à la fin d’une année scolaire. C’est vous dire que les histoires racontées ici sont, on ne peut plus simples. Il nous arrive même, en terminant un récit, de nous demander : « C’est terminé? C’est juste cela? » 

Ce ne sont pas des contes de Noël, ce que le titre pourrait laisser penser. L’auteure a tout simplement repris le titre du premier récit pour coiffer son recueil. 

On a droit : à une petite fille malicieuse qui suspend ses mauvais coups, le temps de quelques jours, pour être sûre de recevoir ses cadeaux de Noël (Noël vécu); au mariage inespéré d’une vieille fille avec un amoureux de jeunesse devenu veuf (Nadine); au mariage d’une solide paysanne qui épouse un veuf cruel pour venger son amie morte suite aux mauvais traitements que cet homme lui a infligés (Une Maîtresse Femme); à la surprise d’un homme de découvrir que le journal intime, qu’il savoure en catimini, a été écrit par  son épouse pendant sa jeunesse (Le Passé et le Présent);  aux frasques de la « Gerlot », une fille qui fait peur aux gars (Mademoiselle Théotis)  ; à l’amour-haine entre deux amies (Douce vengeance)  ; à l’inimitié d’une nièce pour sa tante qui déteste les enfants (Choses vécues)  ; aux regrets d’une pauvre servante orpheline qui a refusé d’épouser une homme beaucoup plus âgé qu’elle  (Douce flamme sous la neige); à l’amusement d’une jeune fille qui s’est trouvé un mari en écrivant des lettres d’amour au prétendant d’une amie (Pour ses Lettres); etc.    

Comme on le voit, ce sont surtout des jeunes filles qui sont au cœur de toutes ces histoires, des histoires légères, sans prétention, qui se lisent facilement et qui, parfois, ont fait sourire le vieux lecteur que je suis. 

Extrait (Mademoiselle Théotis)
Vers neuf heures, nous étions à dire le chapelet près du poêle, Sophie et moi, lorsque, tout à coup, la porte s’ouvre brusquement et... qu’est-ce que nous voyons entrer?... Le diable en personne... Et qu’il n’était pas beau, je t’assure: des cornes longues comme ça, une face charbonnée et une queue qui traînait jusqu’à terre.

À cette vue, via ma sœur qui veut se trouver mal. Mais, moi, tu sais, ma petite, j’ai toujours eu le nez fin: « Je suis une honnête fille que je pensai, je fais pas de tort à personne; donc, le démon n’a rien à faire dans ma maison. » « Aie pas peur que je dis à Sophie, ce diable-là ne vient pas de l’enfer; je reconnais ça au pendant qui s’est accroché par derrière. » 

Et c’était pas ben difficile, expliqua la Gerlot en s’attardant à philosopher un brin: « Dans ce temps-là, c’était pas comme au jour d’aujourd’hui, les « habitants » ne se ruinaient pas à acheter des belles toilettes à leurs filles. Y avait donc dans la paroisse, rien qu’une demoiselle qui portait un tour de cou en fourrure. C’était la sœur de ton grand- père. Et j’avais ti pas reconnu l’article dans la queue de ce diable. Aussitôt, je me mets à penser que puisque Satan n’était pas le propriétaire de la chose, il serait bien contrarié de me la laisser en gage. Je m’élance sur le gars et d’un coup vigoureux, je décroche sa fausse queue. « Viens la reprendre, si tu veux que je te torde le cou comme à une poule, que je fais ». Mais il savait trop ben à qui il avait affaire pour oser s’y frotter. D’ail leurs, j’avais pris un gourdin dans la cheminée et allant vers la porte: « Sortez, Monsieur le diable, que je lui dis; votre visite a été assez longue comme ça, et je vous invite à ne plus revenir sous cette physionomie-là. » Il ne se le fit pas répéter, je t’assure.

« Quand il fera jour et que vous aurez le visage bien lavé, vous pourrez venir réclamer votre queue ». (p. 49-51)

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16 décembre 2016

Une mine de souvenirs


Zacharie Lacasse. Une mine de souvenirs, St-Boniface, s. é., 1920, 178 pages.

On lit la biographie du père Zacharie Lacasse (né le 9 mars 1845 à Saint-Jacques-de-l’Achigan et décédé le 28 février 1921 à Gravelbourg, (Saskatchewan) et on se dit que ses souvenirs ne peuvent être qu’intéressants. Ce prêtre fut aux avant-postes de la société canadienne-française au XIXe siècle. Ainsi il a exercé son ministère à Pessamit sur la Côte-Nord avec les Innus et les Nascapis, il a participé à l’ouverture de paroisses en Beauce (Saint-Zacharie) et au Lac-Saint-Jean, il a suivi ses compatriotes dans l’Ouest canadien et même au nord des États-Unis. Voilà qui aurait dû fournir une riche matière pour des mémoires.

Pourtant,  on en apprend très peu sur l’effervescence de l’époque et sur l’adaptation de Lacasse à tous ces déplacements et tournants de vie. Presque rien sur les gens qu’il a côtoyés et les lieux qu’il a visités. Quelques anecdotes tout au plus. Le problème : il ramène tout à la religion.  Il se pose continuellement en défenseur de l’Église, comme si elle était attaquée de toutes parts, comme si Satan, le mal ou même les autres religions étaient toujours à l’affût de petits catholiques à la foi vacillante. Il essaie de nous prouver qu’il est juste que  le curé ait son mot à dire aussi bien au plan personnel, que familial, social et politique. En fait, souvent il prêche en brandissant l’action de Satan et le péché comme argument ultime.

Et c’est malheureux parce qu’il aborde des sujets importants, comme l’éducation des enfants (le fouet n’est jamais loin), le lien avec les premières nations (de la matière à évangéliser), l'ultramontanisme (les gouvernants ne peuvent pas faire abstraction des représentants de Dieu sur terre), le problème des écoles catholiques en dehors du Québec (l’action de Satan)...

On lira quand même avec un certain intérêt quelques scènes humoristiques, dont celle du  chapitre 6 : « Ma visite dans la haute société ».

Trois contes sauvages

Zacharie Lacasse, Trois contes sauvages, Québec, Imprimerie de « La Vérité », 1882, 53 pages.

Le père Zacharie Lacasse a vécu sur la Côte-Nord de 1873 à 1880.  Il en a ramené trois « contes » lesquels, si on se fie aux textes, lui auraient été racontés par les Amérindiens. Lacasse ne les présente pas comme des récits imaginaires mais plutôt comme des histoires qui se sont réellement passées.

Peut-on parler de littérature? Disons que les procédés littéraires sont très primitifs, proches du conte oral : interpellation du lecteur, appel sans détour aux sentiments, déficience dans la mise en texte des dialogues. Les récits ne dépassent pas le niveau anecdotique. L’auteur raconte la vie difficile – mais heureuse quand l’épreuve ne frappe pas - des Amérindiens sur la Côte-Nord. « Ces peuples évangélisés, pratiquant notre sainte religion, seraient les plus heureux mortels du dix-neuvième siècle. Un proverbe dit : le bonheur qu’on veut avoir en ce monde, gâte celui qu’on a. Ces paroles ne doivent pas être à l’adresse des sauvages qui se contentent de bien peu. Un peu de caribou, du poisson et une écorce de bouleau peur faire un canot, voilà toute l’ambition des Rothchild des bois… »

« Une famine chez les sauvages » et « Tous morts de faim excepté une ou le récit d’une sauvagesse » racontent un peu la même histoire : c’est l’hiver, la chasse n’arrive pas à les nourrir et les Indiens meurent… à moins qu’une intervention divine ne vienne les sauver. L’un est raconté par une mère qui voit ses enfants mourir sous ses yeux. L’intention de l’auteur est assez transparente : il s’agit d’attirer la sympathie sur eux en certifiant leur grand attachement à la religion catholique.

Le troisième conte, « Deux enfants sauvages », est très dramatique : deux jeunes Indiens, dont les parents viennent de mourir, doivent affronter une féroce mère ourse accompagnée  de ses petits.

On comprend à la toute fin que ces récits mélodramatiques visent à attirer quelques oboles dans les goussets des missionnaires qui christianisent ces « pauvres sauvages » : « Si l'on comprenait bien le prix d’une âme! Le dieu des ivrognes demande chaque année des millions qu’on lui jette en bondissant de joie; le Dieu des âmes se contente de bien peu. Chrétiens, une obole à la belle œuvre de la propagation de la foi. »

Lire Trois contes sauvages sur Wiki

14 décembre 2016

Le damned Canuck


Il y a vingt ans aujourd'hui, Gaston Miron s'en allait «amironner» dans d'autres pays. Juste pour rappel, « Le Damned Canuck », un poème extrait de « La batèche », et une mise en contexte par Miron lui-même.


« Une fin d’après-midi d’automne, en 1953. Nous sommes quatre ou cinq bougres poètes dans le fond d’une taverne à l’angle sud-est des rues Sherbrooke et Bleury. Nous dissertons sans fin sur la poésie et nous nous lisons mutuellement nos poèmes. À un moment, je remarque que tous les habitués se sont rapprochés aux tables avoisinantes et écoutent d’un air éberlué. Même les serveurs qui en font autant! Tout à coup l’un de ceux-ci nous apostrophe: « C’est pas ça, vous l’avez pas pantoute. C’est comme ça qu’on dit: “Crisse de câlisse de tabarnak d’ostie de saint-chrême...”» En un éclair, je viens de saisir l’un des éléments rythmiques de notre parole populaire, celui du juron. Je cours chez moi et, dans un état d’exaltation, me mets à écrire dans cette veine et dans cet esprit. Un titre à ces premières ébauches? J’emploie depuis longtemps l’expression « maudite batèche de vie » pour manifester tantôt ma misère ou ma révolte, tantôt ma tendresse ou ma compassion. »


LE DAMNED CANUCK
Nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés
dans les brouillards de chagrin crus
à la peine à piquer du nez dans la souche des misères
un feu de mangeoire aux tripes
et la tête bon dieu, nous la tête
un peu perdue pour reprendre nos deux mains
ô nous pris de gel et d’extrême lassitude

la vie se consume dans la fatigue sans issue 
la vie en sourdine et qui aime sa complainte 
aux yeux d’angoisse travestie de confiance naïve 
à la rétine d’eau pure dans la montagne natale 
la vie toujours à l’orée de l’air 
toujours à la ligne de flottaison de la conscience 
au monde la poignée de porte arrachée

ah sonnez crevez sonnailles de vos entrailles 
riez et sabrez à la coupe de vos privilèges 
grands hommes, classe écran, qui avez fait de moi 
le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon 
l’homme du cheap way, l’homme du cheap work 
le damned Canuck

seulement les genoux seulement le ressaut pour dire


Gaston Miron sur Laurentiana

9 décembre 2016

Le Sorcier de l’île d’Anticosti...

Jean-Baptiste-Antoine Ferland et  J. de Villers, Le Sorcier de l’île d’Anticosti. À la recherche de l’or. Au pays de la Louisiane, Imprimerie Bilaudeau, Montréal, 1914, 68 pages.

Deux auteurs ont participé à ce recueil. Notons que l’historien Ferland est décédé en 1865, ce qui veut dire qu’on a exhumé son texte (Opuscules, Québec, Imprimerie A. Côté et cie, 1877, 181 p.). Le livre contient trois récits, quelques poèmes et quelques textes de morale.

Dans « Le sorcier de  l’île d’Anticosti », Ferland nous présente Gamache, un personnage de légende qui effrayait tout le monde et qu’on tenait pour un sorcier, alors qu’il n`était qu’un manipulateur. Dans « À la recherche de l’or », J. de Villers décrit le parcours difficile et parfois inutile qui attendait les chercheurs d’or partis vers le Yukon.  Dans « Au pays de la Louisiane », une nouvelle qui donne davantage dans l’imaginaire, J. de Villers raconte le déplacement de deux jeunes filles et de leurs frères entre la Louisiane et Saint-Louis.  Ils sont sauvés in extremis de la torture par Cœur-Vaillant.

Pour ce qui est des textes de morale, ils proposent des réflexions sur la pauvreté, la charité, la reconnaissance, le bonheur. Ce sont des idées très générales qui devaient édifier (!) le jeune lecteur.

Ces textes s’adressent à des jeunes de 13 ou 14 ans.

Extrait
De temps à autre, Gamache visitait les Montagnais de la côte du Nord, pour traiter avec eux, quoique des voyageurs ne fussent pas sans danger pour lui. Voici pourquoi : la compagnie des postes du Roi prétendait avoir le privilège exclusif de faire le commerce des pelleteries au nord du Saint-Laurent, et menait assez durement les caboteurs qui s’aventuraient sur ses prétendus domaines. Élevé à l’école des Anglais, Gamache s’était déclaré l’ennemi des monopoles ; dans les courses qu’il entreprenait avec sa goélette, légère et fine voilière, il usait, à l’exemple de ses modèles, du droit de trafiquer avec le monde entier. Comme il aimait à faire les choses franchement, il allait étaler ses marchandises à la barbe des employés de la compagnie, dont il méprisait les menaces, quand leurs forces n’étaient pas doubles des siennes. Il était d’ailleurs assuré de trouver, dans l’occasion, des défenseurs parmi les sauvages, qui favorisaient souvent les traiteurs.

Un jour que sa goélette était mouillée dans le port de Mingan, au milieu d’un cercle de canots montagnais, et que le trafic allait rondement, une voile apparaît au loin et semble se rapprocher assez vite. L’œil exercé du vieux loup de mer a reconnu un bâtiment armé, dont il a déjà plusieurs fois éludé la poursuite. « À demain, de bonne heure, mes amis, crie-t-il aux sauvages : ne vous éloignez pas trop ; nous reprendrons les affaires, quand j’aurai donné l’air d’aller à ces messieurs. »

L’ancre est levée, et pendant que l’ennemi court une bordée pour venir tomber sur sa proie, la flotte de canots a disparu, et la goélette glisse rapidement hors du port, toutes les voiles déployées. Le croiseur se met à sa poursuite, espérant bientôt la rejoindre ; mais il avait compté sans Gamache, habile pilote, qui réussit à conserver l’avance prise au départ. Cependant la nuit se fait, et bientôt les deux bâtiments ne sont plus que deux ombres perdues sur la surface des eaux.

2 décembre 2016

Légendes et Revenants

Wenceslas-Eugène Dick et Napoléon Caron, Légendes et Revenants, Québec, L’imprimerie Nationale, 1918, 142 pages.

Le recueil est le fruit de la collaboration de deux auteurs. Il compte quatre textes : deux récits, un tableau et un essai.

Le vol au Fantôme, par W.-E. Dick
Magloire Niquet a monté un subterfuge pour obtenir un petit pactole qui lui permettrait d’épouser Hortense. Il se déguise en fantôme, se fait passer pour un ancien paroissien qui avait jadis dérobé 200$ au curé. Pour abréger son purgatoire, il demande aux villageois de  lui apporter les 200$. Mais c’est sans compter sur Prosper Gagnon qui ne croit guère aux fantômes.

Une histoire de loup-garou, par W.-E. Dick
Le meunier Jean Plante ne croit pas aux loups garous. Il habite seul dans un moulin à l’écart du village. Un jour un quêteux se présente et il le repousse brutalement. Ce dernier jette un sort au moulin : Plante n’arrive plus à le mettre en marche. Durant les nuits qui suivent, un immense loup apparait à Jean Plante qui finit par admettre l’existence des loups garous.

Légendes des Forges du Saint-Maurice, par Minié (Napoléon Caron)
Un vieillard raconte au narrateur différentes légendes, plus fantastiques les unes que les autres, qui ont cours aux Forges de Saint-Maurice. Tout aurait commencé lorsqu’une certaine demoiselle Poulin, frustrée de n’avoir pu empêcher la compagnie de couper des érables en bordure de sa propriété, aurait légué ses biens au diable.

« Mlle Poulin avait aux environs des Forges des terrains couverts de superbes érables, et M. Bell faisait couper ces érables pour en faire du charbon. Elle voulut l’empêcher comme de raison ; mais c’est en vain qu’elle fit procès sur procès, elle ne put jamais rien gagner. Mlle Poulin n’était pas des plus dévotes : « puisque, dit-elle, je ne puis pas même empêcher les autres de prendre ce qui m’appartient, je donne tout ce que j’ai au diable ! » Elle n’avait pas d’héritiers, et elle mourut sans faire de testament se contentant de répéter : « Je donne tous mes biens au diable ! Ils ne jouiront pas en paix de ce qu’ils m’ont volé ! »

Les flibustiers de salons, par W.-E. Dick
Ce n’est pas un récit mais un essai sur le donjuanisme. Les « flibustiers de salon », ce sont les Don Juan. Dick décrit les débuts du séducteur, ses tactiques, etc. Il les rend directement responsables de la coquetterie des jeunes filles. En fait, pour lui, les flibustiers de salon  sont des parasites sans envergure :

« Et c’est ainsi que de conquête en conquête, de blonde en brune, l’heureux Don Juan arrive à la satiété du succès. Son cœur blasé se cuirasse d’un triple airain. Il n’aime plus ; et, s’il continue encore son œuvre de séduction, c’est plutôt pour satisfaire une sotte et ridicule vanité, que par inclination du cœur et amour pour les femmes.  / Et c’est là une punition justement méritée ! »