1 avril 2016

L'impératrice d'Amérique


Pierre Aldan  (Lefebvre, J. A), L'impératrice d'Amérique, Montréal, LeFebvre, 1928, 326 p. (Illustrations de Serge Lefebvre)

« Ce livre n’est pas une œuvre littéraire proprement dite ; ses auteurs n’ont pas visé à la perfection du style, au coloris des expressions, à la richesse de la langue. Ils ont travaillé à la hâte, sachant qu’ils ont devant eux une tâche longue et ardue. En effet, ce livre est le premier d’une série de douze volumes. » À ma connaissance, ce sera le seul volume qui sera publié.

Plus loin dans « l’avertissement des auteurs », Aldan, comme tout romancier historique, prétend faire œuvre « patriotique et nationale » en facilitant l’étude de l’histoire. Il avoue s’être largement inspiré de documents historiques qu’il cite. Il en aurait même reproduit certaines parties. On retrouve deux textes en appendice : un texte de l’abbé Morel sur Roberval et un extrait du voyage de Jacques Cartier.

Comme c’est souvent le cas dans le roman historique, l’histoire, l’aventure et l’amour se coudoient.  Dans le cas présent, les amoureux ont pour nom Marguerite de Magdaillan, nièce du sieur de Roberval, et Jehan de la Salle, propriétaire de chalutier et pêcheur sur les bancs de Terre-Neuve. Aldan s’est inspiré d’une histoire connue que Robert LaRoque de Roquebrune a raconté dans Canadiens d’autrefois (p. 15 et suivantes). Marguerite de Navarre s’en serait aussi inspirée. Quant à la partie historique, elle a pour sujet le voyage que La Roque de Roberval fit au Canada en 1542.

Lors de son second voyage, Jacques Cartier a ramené des autochtones, dont Donnacona, qui prétendaient qu’il y avait de l’or en Nouvelle-France. Voyant que les Espagnols avaient rapporté beaucoup de richesses d’outre-mer, Francois 1er confie à Roberval la mission de fonder une colonie chrétienne, mais surtout de rapporter l’or s’il en trouve.  Roberval a un homme de main, Noire-Fontaine (le méchant dans l’histoire). Comme il manque un bateau pour mener à bien l’expédition, Noire-Fontaine et ses hommes  s’emparent de celui de Jehan de la Salle. Pour l’essentiel, des truands et des filles de joie composent l’équipage. Mais on y trouve aussi quelques nobles, dont Marguerite de Magdaillan, nièce de Roberval. Le 16 avril 1542, Roberval et sa troupe quittent le port de La Rochelle.

Pendant la traversée, la nièce de Roberval s’aperçoit qu’on l’a trompée. Pour la convaincre de participer à l’aventure, on lui avait fait miroiter qu’elle deviendrait impératrice du Nouveau-Monde. Noire-Fontaine et Jean de la Salle sont tous les deux amoureux d’elle. Noire-fontaine va même jusqu’à l’assaillir. Jehan de la Salle réussit à l’extirper des griffes de son agresseur, même s’il est en quelque sorte prisonnier sur son propre bateau. Frustré, Noire-Fontaine jure de se venger : il convainc Roberval d’abandonner la jeune fille avec sa duègne, sur l’Ile de Brion. Un marin ivrogne doit les accompagner. Heureusement, un allié de Jean de la Salle se joint au groupe.

Roberval croise Cartier à Terre-Neuve et lui ordonne (il a été nommé vice-roi de la Nouvelle-France) de se joindre à son expédition. Cartier, dont les cales de ses navires sont pleines de quartz et de pyrite (l’or du Canada), s’enfuit et rentre en France. Roberval se rend à Québec à l’endroit où Cartier a hiverné. Il explore les alentours. De la Salle profite d’une expédition au Saguenay (à la recherche de l’or) pour reprendre son bateau et vole au secours de sa bien-aimée. Noire-Fontaine est tué dans l’affrontement. Jehan et Marguerite rentrent en France et se marient. Bientôt, ils sont convoqués par le roi qui est touché par le récit de leurs aventures. Il nomme Jehan chevalier et lui confie comme mission de voler au secours de Roberval, ce qui est fait en 1543. Quant à Roberval, l’hiver et le scorbut ont décimé sa troupe et c’est en oncle repentant qu’il accueille sa nièce et son « nouveau » neveu.

Les Indiens jouent un rôle secondaire. On y voit surtout les deux fils de Donnacona qui se battent pour la succession de leur père mort en France. L’un est ami des Français et l’autre, leur ennemi. L’auteur décrit de façon très positive les liens des Indiens avec leur environnement.

Comme Aldan l’annonce dans l’« avertissement des auteurs », il a tiré de larges extraits de documents historiques, extraits, il faut bien le dire, sans aucun lien avec l’intrigue qu’il nous sert. Ces passages (dont l’un de 23 pages) sont entre guillemets et la source apparait en note de bas de page. Peut-être que cela pourrait expliquer l’échec de son entreprise : le récit d’aventures et l’histoire amoureuse sont trop rapidement expédiés pour retenir le lecteur.

Extrait
« Les assertions de Donnacona, sur l’existence de l’or et le nombre des tribus sauvages, dans le lointain pays, étaient venues ajouter encore aux affirmations de Noire-Fontaine. Il n’en fallait pas tant pour con- vaincre l’esprit enthousiaste et léger de Roberval. Mais la question de subsides se posait. Malgré son faste, et à cause de cela même, le gentilhomme était pourri de dettes ; ses terres étaient grevées d’hypo- thèques, quelques-unes mêmes avaient pris la route de la vente aux enchères. Bref, l’aide royale était nécessaire.

Pour l’obtenir, il fallait encore supplanter Jacques Cartier qui, quelques mois auparavant, avait obtenu des lettres patentes lui donnant droit de commerce et d’autorité sur les terres de Terre-Neuve et du Canada. Le prestige de Roberval et la ruse de Noire-Fontaine suppléèrent à tout.

On représenta au roi tout l’avantage qu’il pourrait retirer, dans ses guerres avec Charles-Quint, de l’or de l’Amérique et même des robustes et infatigables guerriers peaux-rouges, stylés à l’européenne. Le roi, devant les assurances qu’on lui apporta, trop heureux de trouver ainsi le moyen de relever le trésor français et de combattre l’Espagnol avec plus de vigueur, tout en faisant plaisir à un de ses très chers sujets, se laissa facilement convaincre et, le 15 janvier 1541, Roberval recevait des lettres patentes qui le constituaient lieutenant-général de l’expédition dans la Nouvelle-France, 300 livres étaient accordées comme subsides, dont 300 livres à Roberval et le reste à Cartier, nommé pilote général.

Les lettres patentes donnaient le droit d’embarquer sur les navires, les prisonniers et détenus des îles de Sa Majesté et toutes autres personnes qui désireraient partir; ces gens devaient former le noyau la colonie.

L’esprit fertile et peu scrupuleux de Noire-Fontaine avait élaboré les plans de voyage et avait inclus au nombre des passagers Marguerite de Magdaillan, sa duègne et la jeune nièce de Donnacona. La pupille de Roberval attirait étrangement cette âme de forban par sa grande beauté virginale et surtout par les attraits de sa fortune considérable. Il espérait que, pendant le voyage, un hasard providentiel la jetterait dans ses bras, elle et ses millions. » (p. 31-32)



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