15 avril 2016

L'héritage maudit

Frère Gilles,  L'héritage maudit : nouvelle canadienne,  Montréal, La Tempérance, 1919, 64 pages. 

« Ebrii gignunt Ebrios » (Plutarque) :  un ivrogne en engendre un autre, cite le Frère Gilles en exergue. Et il conseille aux mamans de mettre ce livre entre les mains de leur fille.

Céline Larrivée vit seule sur la ferme avec son vieux père, son frère, qui devait hériter du bien paternel, étant décédé. Plusieurs garçons lui tournent autour, mais c’est Cyprien Lachance qui lui tombe dans l’œil. Et quand son père meurt subitement, c’est lui qu’elle engage comme fermier. Or son père ainsi que sa tante l’ont mis en garde contre Cyprien qui a la réputation d’être un buveur.  

Céline l'épouse quand même et les malheurs ne tardent pas à venir : il est un mauvais fermier et la terre périclite. Il se rend de plus en plus souvent à Montréal où il fait la noce avec son frère. Finalement, il décide d'y déménager sa famille (3 enfants). En ville, c’est la débandade complète. Il boit, devient violent, la famille manque de tout. Dans une de ses colères, il bouscule sa fille aînée qui en meurt. Au sortir d’une de ses beuveries, il se bat, est grièvement blessé et, incapable de se laisser soigner sans boire, il succombe à ses blessures. Ne reste plus à Céline et à ses deux enfants qu'à rentrer au bercail. Le fermier qui loue sa terre, et qui est depuis toujours amoureux d’elle, est prêt à libérer la maison. Le curé, mis au courant de tout cela, nous apprend que Cyprien avait un père alcoolique qui lui avait transmis cet héritage maudit. « Aux chantiers, s'était réveillée en lui cette soif latente de la boisson qu'il avait héritée de son père; il a tout sacrifié pour assouvir cette soif de damné. Vous étiez ici à son mariage. Vous avez vu les progrès du mal, et vous en voyez aujourd'hui les conséquences funestes. C'est lui qui a reçu l'héritage maudit. »

C’est un roman du terroir, ce dont ne rend pas compte le résumé. La transmission du bien paternel, l’idéalisation du paysan qui collabore avec Dieu, l’aspect formateur et vivifiant du travail agricole, la perpétuation de l'héritage des ancêtres, la ville mauvaise sont tous des thèmes classiques qu’on retrouve dans ce petit roman. « Il dit les joies pures dont la terre avait fleuri son existence, en échange de ses soins mercenaires. Devant elle, il ne voyait ni maître ni serviteur, car après tout, la terre n'appartient qu'à Dieu. Il se reconnaissait le gérant de cette infime portion confiée à ses soins pour ce peu de temps qu'est la vie. Comme il avait reçu cette terre de ses ancêtres, de même il devait la rendre à ses enfants. Si, pour remplir ses devoirs envers elle, il avait besoin d'aides, il ne voyait pour tous qu'un même devoir dans un même intérêt et un même amour. Et d'un geste large, embrassant tout le bien : Voilà, après Dieu, dit-il, celui que nous servons! »

Par contre, et c’est en cela qu’il est différent, sa thèse principale a plutôt trait à l’alcoolisme. C’est un roman à thèse, à visée morale, qui incite les jeunes filles à éviter les beaux parleurs qui fréquentent la « bebotte » : « Il semblerait même que le malheur est promis à ceux qui renient la terre, pour se prostituer à l'amour de la boisson par exemple, comme ce pauvre Cyprien. » Inutile de dire que la démonstration du Frère Gilles ne fait pas dans la dentelle : Céline trahit la mémoire de son père, est battue, met au monde un « pauvre petit être rachitique, scrofuleux », doit mendier. Pourtant, en tant que narrateur, le frère Gilles ne semble pas scandalisé qu’une religieuse incite Céline à la résignation : « Elle dit qu'elle avait le droit de pleurer pour son mari, pour ses enfants... Mais dès lors qu'il s'agit des autres, c'est debout qu'il faut souffrir... Le sacrifice est une fête entre l'âme et Dieu... elle goûterait comme II est doux, car II a tant souffert !... » Donc, si on a bien compris, « tu dois éviter les alcooliques, mais si tu en épouses un, endure ton malheur ».

Autres romans qui prêchent contre l'alcoolisme :
L'obscure Souffrance de Laure Conan
Autour d'une auberge de A. C. de Lisbois

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