26 mai 2010

Le Gouffre a toujours soif

André Giroux, Le Gouffre a toujours soif, Québec, Institut littéraire de Québec, 1953, 176 pages.

Jean Sirois a un cancer du poumon incurable, ce qu’il ignore. Il travaille dans une boîte d’ingénieurs. Un peu par orgueil mal placé, un peu parce qu’il a peur d’être mis à la retraite, il n’ose s’absenter. Il est apprécié par ses compagnons de travail à cause de sa grande compétence, mais moins de son patron, qui déplore son esprit caustique. Il faudra qu’il s’évanouisse au travail avant qu’il consente à rentrer à la maison. Les relations sont un peu tendues entre lui, sa femme et son fils. Le médecin le visite, mais ne lui communique pas son diagnostic. Sa femme connaît la vérité, mais elle essaie de la lui cacher. Il voit bien qu’une comédie se joue autour de lui : au début, il s'en offusque mais il finit par concéder qu’il vaut mieux qu’il en soit ainsi. Son médecin le visite au quotidien et le curé, avec qui il est ami, se rend à son chevet. Ses compagnons de travail ainsi que sa sœur et son beau-frère viennent aussi le visiter. Sa santé se dégrade, il sombre dans un délire assez éprouvant. Il meurt en prononçant le nom de son fils.

Giroux a écrit un roman qui traduit bien le Québec religieux des années cinquante. Il nous décrit un type humain qui est devenu l’exception plutôt que la règle : en racontant les derniers jours d’un homme intègre, très rigoureux au plan de la morale, il nous donne la juste mesure de la religion à cette époque. La question de la foi pèse si lourdement sur les derniers jours de Sirois qu’elle finit par occulter d’autres éléments tout aussi importants. Il se tourmente jusqu’à la fin, doutant de sa foi, de son repentir, de la bonté divine :

« Jean Sirois ne s'illusionne ni sur sa valeur ni sur ses mérites. Souvent même, le père Etienne s'est alarmé du sens aigu de l'indignité que possède son pénitent.
Quand il n'était pas en état de grâce, Jean assistait à la messe dominicale, mais gardait la tête inclinée depuis "Qui pridie quam pateretur..." jusqu'à "Unde et memores, Domine, nos servi..." Tout le temps que durait le Saint Sacrifice, son regard fuyait l'autel. Il assistait au divin Mystère afin de ne pas ajouter à ses fautes, mais se refusait à tout acte d'adoration, à toute supplication.
Son confesseur avait vainement tenté de lui démontrer l'orgueil de ce comportement.
- Je L'ai offensé, s'obstinait Sirois, je ne suis tout de même pas assez couillon pour aller Lui faire des déclarations d'amour! C'est une question de propreté. Mon père, comprenez-moi: je préférerais suivre vos conseils, mais j'aurais la certitude d'ajouter la veulerie à l'offense.
— Pourtant, un peu d'humilité arrangerait tout !
- Quand j'ai posé des actes qui rompent les ponts avec Lui et que je demeure dans cette disposition d'esprit, je joue le jeu, j'accepte le risque épouvantable de la damnation. Parfois, j'en ai des sueurs dans le dos. J'ai peur, mon père, j'ai peur, à un point qu'il vous est impossible d'imaginer, vous qui vivez toujours en état de grâce. Mais je ne trompe pas Dieu, je ne Lui joue pas la comédie. Peut-être est-Il sensible à une certaine forme d'honnêteté ?
Lorsqu'il pensait au danger effroyable que courait parfois Sirois, le père Etienne sentait finalement la confiance dominer ses hantises: Dieu n'abandonnerait pas cet homme qui n'avait rien d'un tiède et dont l'humilité était sœur de celle du publicain.
- Je ne demande pas de ressentir la joie d'aimer Dieu, lui avait déjà dit Sirois, ce serait trop beau, je serais trop heureux et je ne mérite pas un tel bonheur. Tout ce que je souhaite, c'est de ne plus jamais L'offenser. » (p. 86-87)


Le Père Étienne, son confesseur, semble plus large d’esprit que lui : « L’arme du démon, contre vous, vous la connaissez, c’est le scrupule. Par ce moyen, il sème le doute dans votre âme, et quand le doute est solidement implanté, le découragement suit, parce que vous oubliez de vous en remettre à la Providence. Alors, vous abdiquez, Comme chez tous les scrupuleux, la peur du péché vous conduit au péché. »

Ce Jean Sirois, déçu de la mesquinerie des humains, meurt sans révolte :

« Puis lorsque Marie et Claude lui tinrent la main, il vécut intensément deux minutes de lucidité, il eut une compréhension douloureuse, à la fois cérébrale et physique, de sa situation. Et il se rappelle qu'à ce moment précis, il s'apitoyait sur ceux qui pleuraient. Il se sentait en paix. Les imaginations hallucinantes avaient fui; la pensée de Dieu, dépourvue de toute crainte, lui était source de joie, d'espoir, de confiance, d'attente impatiente. Oui, il a désiré Dieu, enfin! Est-ce cela, la foi? Porter tout le long de la course une inquiétude désespérante, se poser mille interrogations, accepter douloureusement l'incompréhensible et puis, soudain, au bout de la route, être comblé, au delà de toute attente, au delà de tout espoir, d'une certitude, d'une faim qui tient déjà de la possession ? Une certitude de tout repos, quelque chose comme: « C'est ton problème, mon vieux, débrouille-toi !»
C'était votre problème, mon Dieu, moi, je n'y pouvais plus rien: je regrettais de Vous avoir offensé et la crainte de l'enfer n'adultérait pas la pureté de mon regret. Ma contrition s'accompagnait bien du désir de la paix, de l'espoir de retrouver ceux qui m'ont aimé, mais plus encore, d'un sentiment de gratitude envers Vous. De pitié, aussi, pour Vous qui aviez subi le Calvaire. D'un élan du cœur. D'affection, quoi ! » (p. 132-133)

Giroux a créé un bon personnage (il n’a que 40 ans, il est brillant, frustré professionnellement, plus respecté qu’aimé, très responsable de sa famille, coupé de ses sentiments et émotions, croyant mais lucide), ce qui fait que les enjeux moraux et spirituels du roman sont bien incarnés. Il réussit aussi à bien montrer comment ce drame est vécu par les personnages qui entourent Sirois : sa femme, le prêtre (description positive, pour une fois), le médecin, sa sœur… Il varie le point de vue de narration, chacun des personnages se livrant à l’introspection.

André Giroux sur Laurentiana
Le Gouffre a toujours soif
Au-delà des visages

22 mai 2010

Andante

Félix Leclerc, Andante. Poèmes de Félix Leclerc, Montréal, Fides, 1945, 158 pages. (1re édition : 1944)

Il faut entendre ici « poésie » dans son acception la plus large. On trouve bien quelques poèmes en vers libres, mais surtout des récits et de la prose poétique.

L’émerveillement devant le spectacle de la nature est un thème récurrent chez Leclerc. Dans « Symphonie de septembre », le poète nous emmène chez les paysans et décrit une journée d’automne à la campagne, un peu à la manière d’Adjutor Rivard et de ses épigones. Dans « Les matins », il nous raconte le passage des saisons. « Pour briser la monotonie des jours, le bon Dieu a fait cinq sortes de matin : les matins d’or, les matins gris, les matin blancs, les matins noirs, les matins rouges ».

Plusieurs récits sont d’inspiration biblique. Leclerc reprend sans rien y changer un passage de la Bible et le raconte à sa façon. Par exemple, dans « Prière », il nous présente la guérison miraculeuse d’une femme malade depuis 12 ans. Dans « Ce vendredi-là » nous est raconté le vendredi saint à travers les difficultés d’un couple de paysans. Dans « La grande Nuit », c’est la naissance du Christ dans une étable. Dans « Le grade », la nouvelle la mieux réussie, c’est encore le vendredi saint : l’épisode de la flagellation est racontée du point de vue d’un officier récemment nommé et obligé d’exécuter cette sentence. L’épisode des Pharisiens, qui essaient de prendre le Christ en défaut, est le sujet de « Ils s’en allèrent chacun chez soi ».

Certains récits ressemblent à des contes. Dans « Le hamac dans les voiles », on se retrouve dans le milieu des pêcheurs et de la légende. Nérée emmène sa fille avec lui sur sa barge. On considère qu’elle porte bonheur aux pêcheurs. La fille grandit, devient une jeune fille séduisante qui tourne la tête des pêcheurs, surtout de Léonidas. Pour ne pas les déranger, son père lui construit un hamac dans les voiles (lire l’extrait). Ailleurs, Leclerc raconte l’amitié indéfectible entre deux bûcherons; l’histoire d’un homme qui vendait des rêves; le récit d’un jeune handicapé, consolé par un vieux marin, qui lui parle de l’albatros; l’histoire d’une jeune fille condamnée, partagée entre son frère qui lui vante la grandeur de l’éternité et son fiancé qui lui chante les beautés de la vie.

Finalement, ce sont peut-être les poèmes qui constituent la partie la plus faible du recueil. Il n’y en a que quatre ou cinq, parfois insérés dans un récit.

Extrait
« La Fabie rentra le surlendemain avec une maigre pêche et une voile déchirée.
En route, Alphée avait dit à Nérée : —Thalia nous portait chance. Pourquoi ne pas l'amener ?
— Elle est trop belle pour des morutiers comme vous autres, elle n'épousera pas Léonidas. Je la garde pour un pêcheur d'Anticoste. Je la cacherai.
Voilà quelle était la folie de Nérée. Dans les livres, il avait lu des histoires de fées qui dormaient cent ans en attendant le prince. Il disait à Léonidas :
— Voyons, réfléchis. Tu es un homme de semaine et c'est un homme de dimanche qu'il faut à Thalia, tu le sais. Quand elle passe dans les mouillures du jardin, les fleurs se courbent !
Il rêvait et rimait pendant que sa fille, Thalia l'amoureuse, se languissait, pendant que l'équipage s'ennuyait au large. Décidément elle avait jeté un sort sur la Fabie, la pêche restait petite.
— Bâtis-lui un hamac dans les voiles, si tu ne veux pas que nous la regardions, ta fille ! avait crié Alphée un soir de colère, alors que la pêche ne venait point. Il nous la faut ici dans la Fabie, entends-tu, Nérée ?
Un hamac dans les voiles !
Léonidas avait levé les yeux et tout de suite entre les deux mâts, il avait vu en esprit se balancer dans les haubans un gros hamac en toile grise, avec des glands verts qui pendaient à la tête.
Nérée s'était rais à rire en traitant ses hommes de fous ! Mais le hamac dans les voiles lui hanta le cerveau.
Il fut posé.
Nérée, le faiseur de barges, grimpa un matin dans les cordages et suspendit le hamac en toile grise.
Plusieurs curieux vinrent examiner le rêve. Le bonhomme disait aux gens :
— C'est pour l'observation, la vigie. On a vu des animaux étranges au large. Thalia sera l'étoile. Thalia nous guidera.
Et Thalia l'amoureuse, la poitrine oppressée par la joie, entra sur la Fabie, regarda sa prison qui se balançait dans le ciel et y grimpa comme vers la liberté.
L'équipage s'habitua à ne la voir qu'aux repas.
Les hommes reprirent leur gaieté, Nérée ses rimes et Léonidas qui était surveillé, pêchait du côté de l’ombre, pour observer à fleur d’eau le hamac avec sa tête de sirène que la vague essayait d’engloutir. » (p. 28-29)

Félix Leclerc sur LaurentianaAdagio
Allégro
Andante
Pieds nus dans l'aube

18 mai 2010

Allégro

Félix Leclerc, Allégro. Fables de Félix Leclerc, Montréal, Fides, 1945, 195 pages. (1re édition : 1944)

On connaît tous les Fables de la Fontaine, ces petits poèmes rimés qui mettent en scène des animaux (plus rarement des objets, des végétaux ou des humains) dont l’aventure se termine par une morale. C’est à peu près ce que Leclerc réalise dans Allégro, à deux exceptions près : ses fables ne sont pas versifiées et la morale n'est pas exprimée.

Sanctus
Deux épis de blé, amoureux l’un de l’autre, devisent avant le jour fatidique. Ils ne comprennent pas que leur vie doit s’abréger aussi vite. Un crapaud leur fait comprendre que leur mort ne sera pas inutile : ils deviendront le pain qui nourrit les hommes et qu’on bénit dans l’eucharistie.

Dans l'étable
Barbu, le chien, a perdu son compagnon, Le Noir. Les deux avaient pour mission d’emmener les enfants à l’école, une promenade de cinq milles. Il s’inquiète de son remplaçant et en glisse un mot au bœuf Samson et au cheval Sillon. C’est Le Tigre, un ancien champion de derby, prétentieux et infatué de sa personne, qui doit remplacer Le Noir.

Chez les Moutons
Mouton noir rêve d’aventures. Dans le pré voisin, une chèvre vient d’arriver. Mouton noir s’imagine que l’herbe est plus verte dans son pré, qu’elle mène une vie beaucoup plus aventureuse que la sienne.

La légende des pigeons
Un vieux couple de pigeons est inquiet. Leur fille, Falle bleue, déserte le clocher où ils habitent depuis toujours et court les pigeonniers modernes. L’intervention du père, qui confronte ses nouveaux amis, va-t-elle suffire à la ramener au bercail?

Le Rival
Poussé par un mystérieux appel, Poisson d’or veut quitter sa rivière et courir l’aventure. C’est un idéaliste en quête d’absolu. « Comme les grands oiseaux de solitude, je veux rejoindre l’infini ». Il est même prêt à abandonner Tremblante, son amoureuse.

Histoire d'une mouche
La mouche Caboche décide de quitter son milieu pour apprendre la vie. Elle veut devenir poète. « C’est trop beau ici, et il n’y a personne pour le dire. Je vais m’en aller. Il faut que je m’instruise; il faut que je sois savante; il faut que je sois forte. Je posséderai la magie des mots et des images, la puissance de créer, l’art de travailler, afin de dire ce qui brûle mon cœur. » Elle rencontre différents personnages et surtout une luciole qui éclaire son esprit.

Drame dans l'herbe
Une colonie de fourmis mène une vie austère, disciplinée, mais heureuse tout compte fait. C’est ce dont le poète l’Ermite essaie de convaincre l’ouvrier Brunâtre. (Lire l’extrait) Un jour, un trappeur échappe un sac plein de victuailles devant leur fourmilière. Cette abondance soudaine perturbe complètement la colonie. Les travaux sont négligés, on ne pense plus qu’au plaisir. Cette richesse ne dure qu’un temps. Comment accepter la pauvreté et l’austérité quand on a goûté aux plaisirs et vécu dans la facilité ?

Chez les siffleux
Roussette, une petite écureuil, a été trompée par son ami. Elle a décidé de quitter sa communauté et d’entrer au monastère. Sur son chemin, elle rencontre Marmot, une jeune marmotte, qui l’invite dans son terrier. Le soir, Siffleux, le père de Marmot, réussit à lui faire relativiser son drame.

Chez les perdrix
Perdrianne et Courlu voudraient se marier. La mère de la jeune fille rêve d’un gendre beaucoup plus distingué. Un jour passe un oiseau exotique. La mère est tellement en pâmoison et aux petits soins devant lui que le bel oiseau, le lendemain, n’en pouvant plus, la quitte en l’insultant.

Coucher de soleil
Pressé le lièvre et Poilu l’ours étaient devenus amis. Ils ne s’étaient pas revus depuis un certain temps. Pressé décida de revoir son ami. Il le retrouve, agonisant, pris au piège.

La Vallée des Quenouilles
Un couple de chevreuil, qui a perdu son enfant tué par des chasseurs, veut se donner la mort. Une petite mésange, dont le nid et les œufs viennent d’âtre détruits par l’orage, leur redonne espoir en la vie et aux desseins du Créateur.

Le Patriote
Une pie a découvert un objet insolite dans la forêt : un poteau de téléphone. Tous les animaux se pressent autour de l’objet mystérieux pour écouter la conversation des humains. Leur chef, l’orignal Patriote, décide d’intervenir et de se sacrifier pour sauver son peuple.

Ce qui étonne toujours un peu en lisant Félix Leclerc, c’est de constater son conservatisme. La religion, la nation, la famille, les vertus du travail, le respect des aînés, l’amour... Tous ceux et celles qui désirent s’écarter du droit chemin, de la tradition, doivent rentrer dans le rang. Il y a chez Leclerc une crainte du modernisme, de l’exotisme.

En même temps, un charme certain se dégage de ces fables. On découvre un auteur qui s’amuse, comme un enfant, à trouver des noms pittoresques à ses personnages; on sent sa douce ironie pour la bêtise humaine; on partage son amour des bêtes et de la nature.

Extrait
« … on ne peut pas dire que notre peuple n'est pas heureux, n'est-ce pas ? La réputation des fourmis est bonne. Nous avons des mœurs propres, des traditions respectées, des coutumes vieilles mais saines, un folklore, une belle langue. L'émancipation que tu souhaites viendra petit à petit.
Il tape l'épaule de l'enfant avec une de ses pattes, et poursuit :
— Il y a du bon dans ce que tu dis. Ça viendra. Pour l'instant, remercions Dieu de nous donner la force d'être contents de peu, c'est la sagesse. Nous gagnons notre pain à la sueur de nos fronts. Les peuples qui font ainsi, qui savent vivre sans ambition démesurée, qui s'en vont avec leurs vieux principes, éloignent d'eux guerres et immoralités, disputes et révolutions. Il ne faut pas nous agiter.
Combien d'étrangers, de touristes, de pucerons et de criquets sont émerveillés de nos villages bâtis avec goût et amour, de notre constance dans le labeur, de notre attachement au sol, de notre esprit de conservation et de prévoyance. Le jour où nous laisserons le fond de la terre pour aller vivre la vie facile en haut dans l'herbe, moi l'Ermite, je te le dis, notre peuple sera en danger de mort.
Brunâtre s'est assis et écoute :
— Que veux-tu, Brunâtre. Regarde-toi. Tu es brun comme la terre, tu es travailleur et fort, tu as bonne santé et bon caractère. N'envie pas le destin des insectes de couleur qui passent leurs journées à prendre des coups de soleil, à boire dans les fleurs, à se baigner dans les rosées, à dormir dans les parfums et à voyager dans les brises. Eux n'ont pas de but. Ils déplacent leur ennui en essayant de rire. Ce sont des errants fragiles, des traqués malheureux qui marchent devant l'hiver comme des esclaves. Ils n'ont ni attaches, ni lois, ni histoire. Ils sont la dentelle de la création tandis que nous, nous en sommes les possesseurs.
Souviens-toi de la file de parasites qui font la queue à la porte de nos greniers, l'automne, et qui donneraient toute leur fortune pour avoir leur demeure chez nous, à l'abri.
Nous vivons une vie dure et saine, mais heureuse, dans un pays à nous. A nous, Brunâtre, entends-tu ? Laisse dire et laisse faire. Continuons humblement. Tenons-nous loin des bousculades et des émeutes qui passent et souvenons-nous de la loi qui demeure : "Le pain que tu mangeras, tu le gagneras". Tant que nous travaillerons, nous serons heureux. Le travail quotidien, c'est le secret pour ne pas s'ennuyer, pour ne pas se gâter et ne pas pourrir dans des habitudes mauvaises et des mœurs déréglées. Si je voulais souhaiter du malheur à notre race, je lui souhaiterais une vie sans efforts.
Puisse le ciel ne jamais oublier de nous faire parvenir chaque jour une petite part de souffrance.
Et le vieux ne dit plus un mot. Brunâtre n'a pas envie de répliquer. Il réfléchit. Puis, soudain, il se lève :
— Bonsoir l'Ermite. Merci. » (p. 105-106)

Félix Leclerc sur Laurentiana
Adagio
Allégro
Andante
Pieds nus dans l'aube

13 mai 2010

Adagio

Félix Leclerc, Adagio. Contes de Félix Leclerc, Montréal, Fides, 1943, 204 pages.

Félix Leclerc est né en 1914. Il fait ses débuts à la radio en 1934. À partir de 1940, il écrit pour ce media différents textes qu’il publiera sous les titres d’Adagio, d’Allegro et d’Andante. Adagio est consacré aux contes et aux nouvelles.

Le traversier
Nicholas doit épouser Marie. Survient dans le village une troupe de Bohémiens, dont la belle Guyanne qui l’ensorcelle.

Violon à vendre
Hubert Thomas, violoniste réputé, veut vendre son violon au luthier qui l’a fabriqué, parce qu’il ne peut plus en jouer.

Procès d'une chenille
Une araignée tisse autour d’une chenille, accusée de vol, un cocon. Un beau papillon en surgit.

Le voleur de bois
Un pauvre voleur de bois est pris sur le fait. L’homme explique si bien son « malheur » que le fermier volé finit par l’inviter chez lui.

Cantique
Comme « quelque chose dans sa tête ne fonctionnait pas bien », il devint le fou du village. Comme il aimait par-dessus tout le chant, on le surnomma « Cantique ». « Ah! le jeudi. Il avait ce rendez-vous hebdomadaire, qui lui faisait oublier la laideur de la vie. / Comme un amant attend celle qu'il aime, il se préparait le jeudi midi, regardait souvent l'heure, piétinait dans la cour, impatient, nerveux ; et vers les trois heures enfin . . . passaient près de chez lui en riant comme l'eau des cascades, les demoiselles du couvent qui se rendaient à l'église, répéter les cantiques du dimanche. »

Le feu sur la grève
Conte patriotique. Un vieux marin enseigne à son fils l’importance de perpétuer l’héritage.

Monsieur Scalzo
De retour de l’usine, Monsieur Scalzo charme les enfants des environs avec son accordéon.

L'orage
Un homme, spécialiste en saisie, s’arrête chez des paysans pour laisser passer une tempête qui le terrorise. La tempête étant passée, il retrouve toute son arrogance. Métaphore de la guerre.

Pour ceux qui restent
C’est le 23 décembre. Tous les collégiens sont partis en vacances, sauf trois dont la famille, trop loin et trop pauvre, ne peut payer le voyage.

L'attente
Un village, qui attend un enfant parti à la guerre, se refait une âme. La guerre purificatrice.

Voyage de noces
Deux paysans, venus passer leur voyages de noces en ville, au bout de trois jours, n’en pouvant plus de tant d’inaction, rentrent à la maison.

La trace
Alban Laforêt a un fils qui veut s’établir en ville. Hymne à l’agriculturisme, à l’idéologie de conservation.

Norbert
Nortbert, après avoir goûté à la ville, est devenu colon dans le fin fond de l’Abitibi. « Je recule le bois pour faire de la place aux foyers. Je fais le ménage dans la forêt pour recevoir la race. Je prends mes ordres des défunts, ma force sur le chapelet. Je ne parle pas de tous les secrets que le bon Dieu me dit, par-dessus mon épaule des fois; qu'est-ce que vous voulez ... un continuateur de pays a de grands privilèges; d'ailleurs, c'est le seul ami que j'ai. Soyez pas inquiets pour moi. Je sais qui je suis. »

Tanis
Tanis, l’infirme, est amoureux de la belle Flora.

L'écriteau
Deux paUysans se réconcilient lorsque l’un d’eux accourt pour aider l’autre lors de l’incendie sa grange.

Banc 181
Incapable de secouer ses paroissiens, tous gagnés à la modernité, le curé décide de fermer l’église. « Le vent avait soufflé ses germes de mort sur la paroisse, vieille de soixante-dix ans. Par toutes les portes du village, le modernisme entrait avec ses méthodes-éclair de s'enrichir, son dédain affiché des vieilles choses, sa soif de sport et de volupté, son "je m'en foute" à propos des questions religieuses ; le modernisme entrait au village au son d'une musique impure et sensuelle, et il n'y avait pas de murs pour l'arrêter. Symptômes de décadence ! »

Religion et travail
Jean-Pierre va faire sa communion solennelle.

Par intérim
Un grand-père (la France) demande à son petit-fils (le Québec) d’assurer la continuité pendant qu’il soigne sa maladie (la guerre). Critique de la société canadienne-française qui vit dans une torpeur sécurisante.

Ce qui étonne en lisant ce recueil, c'est la posture de Leclerc. On est surpris de voir qu’il défend l’idéologie de conservation de la façon la plus conventionnelle qui soit : la terre, la religion, la famille, l’héritage français.

Les contes de Leclerc, comme le veut le genre, sont souvent didactiques. La plupart du temps, la morale demeure implicite; parfois, plutôt que de laisser parler son conte, l’auteur s’égare dans des développements, à mon sens, superflus.

La guerre est très présente, même si elle est toujours vue de loin : Leclerc y voit (comme c’est le cas de tous les malheurs) l’occasion pour les hommes de se parler, de se purifier, de retrouver des relations humaines fondées sur la compassion, la solidarité et l’amour.


Une des qualités de Leclerc tient à sa facilité à créer des personnages intéressants. L’écriture, qui évolue souvent par accumulation, confère un tour plus poétique que réaliste aux contes.

Félix Leclerc sur Laurentiana
Adagio
Allégro
Andante
Pieds nus dans l'aube

9 mai 2010

Vitrail

Cécile Chabot, Vitrail, Montréal, Éd. Bernard Valiquette / Éd. ACF, 1940, 127 pages (Préface d’Émile Coderre) (Illustrations de l'auteure) (1re édition : 1939, 116 pages)

Le recueil est dédié à sa mère et à son père « parce qu’ils [lui] ont donné la joie de vivre ». Émile Coderre écrit dans la préface : « A la mélancolie habituelle des vers féminins, au désenchantement des amours refoulées ou trompées si admirablement chantées par ses compagnes, la jeune poétesse substitue le plus souvent une chanson délirante d'amour heureux. Cet immense amour qui consume toute son âme, elle le chante sur trois modes: l'amour divin qui va jusqu'au mysticisme, l'amour simplement humain dont elle redoute les jeux mystérieux, enfin, l'amour immense de la nature. Pour elle, l'amour, c'est la chanson de toute la vie, c'est la vie elle-même. »

Au début du recueil, comme l’annonce Coderre, on pourrait croire que la poésie de Cécile Chabot n’est qu’élan vers la vie, volonté de dépassement, recherche de la joie et de la beauté : « Mon cœur a sa verrière où s’irise et flamboie / La grisaille des jours. Et tout m’est une joie ». Ou encore : « Oui! C’est le même entrain fougueux et rajeuni / Qui m’emporte sans cesse au seuil de l’infini ». Cette exubérance nous vaut quelques passages d’amour mystique tout empreint de sensualité. Dans « La dernière nuit », celle du Christ, elle écrit : « Sur tes pieds de Bon Dieu, j’ose coller mes lèvres / Et d’avance j’y bois la sanglante liqueur [...] J’enroule mes cheveux à chacun de tes membres, / Pour qu’ils ne soient pas nus, livrés à tous les coups [...] Puis dans ton cœur ouvert je cache mon amour, / Pour qu’il monte vers toi jusqu’au calvaire. »

Première édition
Paradoxalement, ce surplus de joie, c’est ce qui fait souffrir la poète, comme si le bonheur était suspect : « Pour être le jardin où fleurira ce lis / Et capter le soleil dont je serai la voie, / Il faut que des sillons soient ouverts en mon cœur / Et que l’on creuse en lui des blessures profondes, / D’où mon amour pour toi rejaillira vainqueur. » On pourrait même avancer que la poète recherche le doute et la souffrance, gages de toute âme épurée : « Il faut que mon cerveau crépite sous la flamme / Des doutes révulsifs [...] Que ma chair et mon sang, que mes yeux et mes mains, / s’épurent dans l’angoisse... » Elle croit que le malheur peut nourrir sa poésie! « Et que j’éprouve en moi l’amère volupté / De mourir, si mon œuvre en doit être plus belle! »

À partir du milieu du recueil, contrairement à ce qu’en dit Coderre, Chabot se penche à son tour sur le « désenchantement des amours refoulées ou trompées ». De façon un peu naïve – ou trop prudente -, la poète aborde « l’amour humain » par l’intermédiaire de la nature. Dans sa « Suite sylvestre », qui contient trois poèmes, on lit en filigrane l’histoire d’une fille, libre en amour, qui s’est « laissée surprendre et [...] attirer dehors » par le vent, qu’elle a trompé avec un érable dont le vent s’est vengé : « C’était mon bien-aimé, le roi de ma forêt. / Mais un désir jaloux te mordit avec rage / Et tu l’assassinas à larges coups de fouets. » On trouve un autre triangle amoureux dans l’histoire des « Trois saules » : « Pendant que tous les trois, sur le bord de l’Étang, / Vous vous penchiez si bas que le bout de vos branches / Courait au sein de l’eau comme un filet de sang, / L’Hiver vous a surpris et ses longues mains blanches / Vous a paralysés dans ce geste d’amour. » Amour réel, imaginé? Petite fable?

Les derniers poèmes traitent encore et encore de l’amour, cette fois-ci de façon moins obscure : « Et malgré cette soif brûlant comme du feu / La chair de ma poitrine et le sang de mes veines / Et malgré cette faim grugeant comme un cancer... » La poète, souvent submergée par la volupté, prête à s’abandonner, finit toujours par résister à l’amour : « Demain j’aurai repris mon cœur et ma raison ».

Il me semble que le recueil de Cécile Chabot soit du même grain que ceux de ses consœurs des années 1930 (Simone Bussières, Jovette Bernier, Alice Lemieux, Éva Senécal et Medjé Vézina). J’ajouterais à la liste : Thérèse Tardif. Chacune à sa façon témoigne de la difficulté d’aimer, en ne suivant pas l’étroit chemin tracé par la morale de l’époque.

Il existe une édition de luxe tirée à 100 exemplaires de ce recueil, dont 20 exemplaires «avec six aquarelles originales», 20 autres «avec six eaux-fortes originales" et les 40 derniers «avec une aquarelle originale [...] et six hors-textes. Claudette Hould (Répertoire des livres d'artistes au Québec) considère que Vitrail est le premier livre d'artiste publié au Québec.

On ne m’a jamais dit
On ne m'a jamais dit, comme à tant d'autres femmes,
Ces mots troublants et chauds qui fascinent les âmes;
On ne m'a pas chanté sur des airs inconnus
Ces poèmes anciens, ces serments convenus,
Aussi furtifs qu'un vent, aussi vieux que le monde.
On n'a pas comparé la nuit triste et profonde
A mes yeux grands ouverts et je n'ai pu savoir
Si le soleil parfois s'en faisait un miroir.
Mes cheveux sont-ils flous sous le feu des lumières?
Mon teint possède-t-il le rosé des bruyères?
Mon front est-il taillé dans un marbre trop beau ?
Mes sourcils aussi noirs qu'une aile de corbeau ?
Ma bouche est-elle rouge ainsi qu'une cerise?
Mon nez grec ou latin? Ai-je un pied de marquise?
Ai-je le col d'un cygne? Un velours sur ma main?
On ne me l'a pas dit. Non, jamais être humain
Pour moi n'a répété ces mensonges habiles
Que l'amour dicte à l'homme et que les cœurs dociles
Se chantent à mi-voix tout en n'y croyant pas.
Aux sauvages qui vont en étouffant leur pas
Se perdre en la forêt âpre et mystérieuse,
Ivres de liberté, de vie aventureuse,
On ne va pas offrir de la soie ou de l'or
Ou confier en paix la garde d'un trésor.
A l'être décevant, au caractère étrange,
A la fois de démon, d'enfant, de femme et d'ange,
A ce cœur indompté, farouche et trop muet
Et qui ne livre pas son intime secret,
Avec des gestes doux et des paroles vaines,
On ne va pas offrir des tendresses humaines.

Et pourtant sans comprendre au seuil de certain jour
Je sens crier en moi le nostalgique amour.

Voir aussi Cécile Chabot

Frontispice

5 mai 2010

Offrande

Jeanne L’Archevêque-Duguay, Offrande, Montréal, Fides, 1942, 108 p. (Illustrations pleine page de Rodolphe Duguay)

 Après avoir dédié son recueil à ses enfants et à son époux, L’Archevêque-Duguay invite le Christ à « jete[r] un regard sur la plus humble des gerbes, / Fleurs écloses de [s]es peines et de [s]es joies ».

Offrande, c’est d’abord un hymne à la nature : « Du sol, de la brise, des feuilles, de l’eau! Tout respire, palpite ; êtres invisibles, lumière lunaire. » Quand la nature se déchaîne, qu’elle apeure les enfants, il suffit de si peu pour qu’ils retrouvent le calme : « Et voilà qu’ils ne tremblent plus. À la lueur vacillante du cierge béni, un murmure d’ave…. » Par la nature qui exulte, il suffit de se laisser envelopper : « Partout de l’ivresse; toute la gamme des couleurs réjouit le regard embrassant ma campagne. »

Qu’ils sont à plaindre ceux qui vivent dans « la grisaille du bitume » soumis au « défilé de la ferraille sur le pavé »!

Il y a bien sûr des jours plus difficiles où tout est remis en question : « Jours pesants à l'âme, au corps, jours malfaisants ! Dégoût de la tâche, de l'humble vie. / Folles envies en tête : paresse, plaisirs faciles. Je rêve, comme les enfants, à la lune, / Au miroitement de la fortune, au voyage vers des cieux inconnus, où tout s'oublie. / Jours perdus pour le cœur, vaines songeries au malheur, faut-il tous les subir ? »

Mais, tout compte fait, accomplir son « humble […] ouvrage de femme », « partir pour quelques heures » dans la campagne éblouissante, « goûter encore l’ivresse / D’un amour rajeuni » auprès de son époux, voilà qui comble la vie.

Et suprême bonheur, il y a les enfants : Rachel qui « veut du lait », Claire dont les « yeux pervenches sourient », Monique qui « offre sa poupée à baiser », Rachel encore « devenue pain blanc de Jésus, parce qu’Il a touché [s]es lèves », Claire encore qui doute « que l’amour puisse oublier la faute », son petit gâs « espiègle, taquin, enjoué [devenu] un enfant de chœur très digne ». Et un jour, les enfants partent en pension, l’école étant trop loin je suppose, « laissant un grand vide dans les lits trop bien faits ».

Comment ne pas remercier Dieu et la « Vierge, femme de maison », la « Sainte ménagère » pour tant de bonheur : « J’aime à vous prier, humble besogneuse revêtue du tablier et servant la table […] Là vous êtes à ma portée et je ne regrette nullement mes vêtements froissés. » Toute la fin du recueil n'est que prière, appel de la grâce sur sa famille, acte de foi : « Quelle misère, quel désespoir devant la vie toute nue, sans un reflet du Ciel ? / Sans cette Foi à la parole de votre bouche, aux mystères voilés à nos yeux humains, / Trop faibles devant la lumière, qui puise ses rayons dans la splendeur du Père, du Fils et de l'Esprit, / A quoi bon vivre, souffrir, essayer d'aimer ? / Je me laisse guider par votre souffle, Esprit, / Par votre main transpercée, ô Christ, / Par la puissance de Votre bras, ô Père ».

L’Archevêque-Duguay est une poète naïve (comme on dit un « peintre naïf »). Ne cherchez pas un langage neuf, un regard original sur le monde, des idées compliquées. On a l’impression que cette poésie coule de source, que l’auteure laisse parler son cœur, sans afféteries, en toute simplicité. Les bons sentiments ont vite fait de réprimer les moments de doute. On y entend quand même une voix assez rare en poésie, celle d’une mère, très croyante, d’une autre époque bien sûr, qui consacre sa vie à ses enfants. Le livre est magnifiquement illustré par Rodolphe Duguay.

PETITS LITS VIDES
J'erre comme la mère poule en peine de ses poussins, d'une chambre à l'autre.
Plus de bruits d'enfants ! Que le bébé me suivant, pas-à-pas et qui demande:
« Où t'a mis les petites sœurs et petit frère Luc ? »
- « Au couvent, ma chérie, il le faut bien ! »
Mais je sens un vide, devant ces chambres closes et boude un peu la vie.
De me les prendre si tôt.
Les objets restent trop bien rangés et pas une voix pour me distraire, dans mes prières.
Il faisait si bon entendre, du fond des lits tout chauds : « Maman, venez m'embrasser ! » « Une histoire jolie pour m'endormir !... Papa, chantez le grand Lustu-kru ! »
Il n'y a plus qu'une frêle voix quémandant contes et chansons et c'est vraiment trop sage,
Ce soir, dans ma grande maison.
Pourquoi faut-il que sitôt les petits enfants doivent partir ?
Laissant un grand vide dans les lits trop bien faits; dans le cœur des mamans ?

1 mai 2010

Sur les routes de mon pays

Simone Paré, Sur les routes de mon pays, Ottawa-Montréal, Les éditions du Lévrier, 1944, 109 pages. (12 photos de Tavi)

Le recueil est divisé en quatre parties. Chacune commence par un poème liminaire qui donne son titre et son thème à la partie. L’inspiration religieuse enveloppe le tout. La dédicace se lit ainsi : « à ma mère, à mes sœurs guides catholiques, je dédie ces pages ». Rappelons que les éditions du Lévrier ont été fondées pas les Dominicains.

Les allées du souvenir
Un hommage senti aux aïeules, la tradition de l’eau de Pâques, les événements évoquant l’érection d’une croix sur le Mont-Royal par Maisonneuve et enfin, une nouvelle version des Béatitudes, voilà de quoi sont composées ces « allées du souvenir ».
Chemins vers Dieu
« Mon âme est ce rayon assailli de pénombre. / J'implore la clarté quand mon courage sombre, / Et le secours me vient sur des ailes de feu : / La Foi, l'Espoir, l'Amour, sont mes chemins vers Dieu ! » Tout n’est pas harmonieux en ce bas-monde. La vision de Paré est souvent tragique. Heureusement que Dieu empêche ce monde de sombrer dans l’apocalypse. On lit des poèmes-prières, donc des demandes d’interventions divines, tantôt pour les malheureux, tantôt pour ce fils parti à la guerre, tantôt pour affermir la foi, tantôt pour affronter la mort.

Grèves chantantes
Il y beaucoup de tristesse dans les poèmes qui composent cette partie. Les causes demeurent obscures, comme si la souffrance était inhérente à la condition humaine : « Sur terre tout calme est banni / Et chaque jour est fait de drames ». La poète trouve consolation et réconfort dans l’amour (« L’amour vient sur la rivière / Il brisera toute pierre! ») et la présence divine en elle (Je te sens là qui vit! »).

Les sentes laurentiennes
Après les « allées » et les « chemins », voici les « sentes ». La nature est le motif dominant dans cette partie. On comprend que l’auteure était friande des promenades en forêt. Souvent la nature est décrite pour elle-même, pour en magnifier la beauté. Et parfois, elle permet à la poète de renouer avec le passé (« Aux forêts canadiennes ») et toujours elle lui parle de Dieu, comme en témoigne le dernier poème du recueil :

Quand tu voudras…
J'ai tant aimé l'âpre marche qui grise :
Bras au soleil, lèvres buvant la brise,
Bonheur de vivre élargissant mon cœur !
J'ai tant aimé ma belle route humaine,
Où, si souvent, j'ai rencontré la tienne...
Je dormirai quand tu voudras, Seigneur...
J'ai tant chanté sur des flots d'harmonie,
Et j'ai si peur de la sourde agonie
Tuant les sons de mon suprême adieu...
J'ai tant chéri le rythme et la cadence...
Dans l'océan aux vagues de silence,
Je sombrerai quand tu voudras, mon Dieu.
J'ai tant joui du monde aux cent visages,
J'ai tant baigné mes yeux de paysages
Où revivait un peu de ta Beauté...
Quand filtrera la mort sous mes paupières,
J'accepterai mes visions dernières :
L'ombre sans traits, l'informe éternité...
J'accepterai la rançon de mon rêve :
Vers toi, mon Dieu, j'ai soupiré sans trêve,
Car rien n'est grand de ce qui doit finir !
Comme un oiseau qui découvre son aile,
Lorsque ma chair se fondra sous la stèle.
Mon âme ira près de toi se blottir !
(p. 102-103)