3 mars 2008

Dominantes

René Chopin, Dominantes, Montréal, Albert Lévesque, 1933, 164 pages. (Avec deux illustrations d’Adrien Hébert)

Chopin a divisé son recueil en quatre parties. Dans un poème liminaire, « Comme ces fous… », qui n’est pas sans rappeler « Le Pélican » de Musset et « L’Albatros » de Baudelaire, Chopin définit la place du poète dans la société. Place peu enviable, vous l’aurez deviné. La vie se charge de punir cruellement ce « dérobeur de feu » et son « idéal impie ».

Mon âme en robe de souci
Un climat délétère enveloppe tous les poèmes de la première partie. Les regrets, la mélancolie, les retours sur un passé heureux, les déceptions amoureuses, la mort, la recherche de la solitude sont quelques-uns des motifs exploités par l’auteur. Deux poèmes me semblent assez représentatifs. Dans « Je songe avec douceur », il évoque avec beaucoup de tendresse son enfance, vraisemblablement bercée par sa mère et ses sœurs. « Par ce geste à jamais dont mon cœur s’illumine / Mon jeune âge a compris la douceur féminine. » Le second poème, c’est « La mort d’un hêtre », un arbre plus que tricentenaire : après avoir raconté tout ce que cet arbre a vu, tous les périls auxquels il avait échappé, après avoir raconté comment les « cités rampantes et lépreuses » l’ont emprisonné, il conclut : « J’aurai moins d’amertume à vivre dans la ville / Si je prends pour conseil un arbre dans la cour ». Chopin rêve de paradis perdus, celui des premiers émois amoureux, celui de la nature vierge, celui de l’enfance.

Poèmes épigrammatiques
Le ton change complètement dans la seconde partie. On se retrouve devant un Chopin beaucoup plus audacieux, qui utilise la raillerie, l’humour, le sarcasme. Rappelons que l’épigramme est un petit poème satirique. Sur quoi ou qui va se pencher l’esprit mordant de l’auteur? D’abord, sur la poésie elle-même. Voici un conseil au poète qui veut plaire à « l’honnête lecteur » : « L’art n’est plus aujourd’hui qu’un rébus compliqué, / Toujours sur le bon sens que ton vers soit calqué. » Ou encore, il raconte avec beaucoup d’humour, les mésaventures aux douanes de son Cœur en exil, publié en 1913 : « Plus de cent exemplaires / De ce Cœur en exil / Qui par trop sut plaire » ; « Voici qu’à la douane / Où tu me vois sur pieds / Un commis anglomane / refuse mes papiers… » Ou encore il ironise sur ses rencontres avec son ami Paul Morin (voir l’extrait); ou encore sur la foire d’empoigne des écoles littéraires : « Je me plais aux combats du cirque littéraire / Qui ne sont maintes fois que des riens palpitants / Et j’écoute, oublieux du marasme du temps, / Le critique y meugler et le poète braire. » Il ne craint ni le grotesque (« La vache lente au regard doux / Broute mon cœur, mon grand cœur fou ») ni l’autodérision : « Un soir, lorsque du Temps auront fui les décades, / Un vieux bibliomane, un savant avisé, / Dont on aime à flatter l’innocente toquade, / En m’exhumant, voudra me conférencier. »

Échos et résonances
La dernière partie est dédiée à Marcel Dugas, qui avait défendu son premier recueil contre les attaques des régionalistes. C’est davantage le Chopin parnassien qui s’y révèle. L’humour est encore présent, sans la satire. En fait il décrit un peu n’importe quoi, sans implication émotive, avec un grand sens du rythme. On sent qu’il écrit pour jongler avec les mots, pour éblouir. Le premier poème s’intitule « Le plaisir d’entendre les grenouilles dans la campagne » et il commence ainsi : « Sur la grève un brouillard flotte, / L’eau clapote / Et soulève les copeaux frais… » Un autre, « Fumées », commence par une vingtaine de vers très courts : « Comme Borée / Le Vent farouche, / Qui fond / Du ciel, à l’horizon, / Et dans sa corne, à plein poumon, / La bouche / En rond / Les yeux en boules / Souffle / Sa rafale / Irritable fumée … »

Diptyque
Il présente dans la quatrième partie deux poèmes qu’il dédie à sa mère. On y parle de naissance et de mort.


Je n’avais qu’une connaissance d’anthologie de René Chopin. Ce recueil constitue pour moi une belle surprise. J’aime bien la deuxième partie, même si je sens qu’il y a parfois un intertexte qui m’échappe. Je suppose que l’écriture de ces poèmes s'est échelonnée sur les vingt ans qui séparent les deux recueils du poète. C’est dire que certains datent des années 1913-1920, quand s’affrontèrent les régionalistes et les exotistes. Je l’avoue, j’ai un peu de difficulté à saisir exactement la pensée de l’auteur : pousse-t-il l’autodérision jusqu’à renier ses premières allégeances poétiques?


A PAUL MORIN

Jours clairs où nous fartions d'Ionies et de Thraces ! O bar où le bock blond coudoyait le bock brun ! (Poèmes de Cendre et d'Or)

Ton esprit n'est pas mince, encore qu'effilé,
Joyeusement que ses malices fraternelles
Nous parlent d'Or et n'aient que peu de Cendre en elles
Un paysage, sous l'averse, ensoleillé.

Poète, souviens-toi ! Ce vieux vin endiablé
Que tu chipas un jour aux caves maternelles,
Dans un bar, écoliers dont flambaient les prunelles,
T'avait-il, m'avait-il, dit, hein, émoustillé !

Nous parlâmes, ah ! oui, d'Ionies et de Thraces,
Bien que dans ma mémoire il n'en soit plus de traces,
Mais me souviens toujours de ce fameux Pommard,

Et puis que je lampais ma soupe à la tortue,
Et que, les doigts bagués, la lèvre moins goulue,
Toi, tu décortiquais ta pince de homard
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