20 mars 2008

La Veuve

René Ouvrard, La Veuve, Montréal, Chanteclerc, 1955 (© 1954), 280 pages.

Saint-Léon-des Hauts. Orpha Lemire est une veuve sans enfant de 35 ans. Son mari lui a laissé une riche propriété. Elle est amoureuse d’Alidor, le fils aîné des Larose, ses voisins pauvres. Le jeune bellâtre est l’aîné de cette famille de 10 enfants.

Comment conquérir ce jeune homme, de 15 ans son cadet, sans encourir les foudres de sa communauté ? Plus encore, comment conquérir ce jeune homme peu dégourdi sans l’effrayer ? Un jour, elle trouve une idée : elle achète un tracteur et convient avec les parents d’Alidor que c’est lui qui le conduira, aussi bien pour exécuter les travaux sur sa terre que ceux sur leur terre.

Elle peut ainsi côtoyer le jeune homme tous les jours. Il finit bien par comprendre son manège, mais feint de l’ignorer. Les parents d’Alidor finissent aussi par déceler les intentions de la veuve, mais plutôt que de s’en offenser, ils s’en réjouissent puisque Orpha est une vraie mine d’or pour eux, si pauvres. Ils font même tout pour pousser leur fils réticent dans les bras de la veuve. Lui, excédé, finit par céder, mais en rompant tous liens avec ses parents. Il va trouver Orpha et lui annonce qu’il va l’épouser dans quinze jours. Entre-temps, les deux conviennent de se rencontrer à Québec pour préparer la noce. Il part seul, elle vient le rejoindre, ils achètent bagues et vêtements. Elle repart seule pour ne pas créer de scandale. Le lendemain, Alidor ne revient pas.

Dans la pension qu’il habite, il a le coup de foudre pour la servante, Louise. Celle-ci l’aime bien, mais cette fille ne veut épouser que l'homme qui la sortira de la dèche. Alidor se fait de nouveaux amis dont certains essaient d’en faire un citadin dégourdi. Il travaille, chôme, travaille. Bref, sa situation financière demeure très précaire, rien pour charmer sa Louise qui espère un riche prétendant. Pourtant, devant la sincérité du jeune homme, elle est tout près de céder à ses avances. Pour elle, c’est un signal : il lui faut s’éloigner. Elle quitte la pension et son travail sans laisser d’adresse. Alidor est inconsolable.

Il finit par s’acoquiner avec un hobo du nom d’Auguste, qui l’entraîne dans une de ses virées en Abitibi en empruntant des trains de passages. C’est un ivrogne qui vend des peccadilles aux gens pour gagner un peu d’argent qu’il dépense dans les bars. Alidor se retrouve dans une situation encore plus précaire. Et, le jour où il retrouve son compagnon mort sur le bord d’une route, lui qui en est rendu à coucher dans les granges et à manger dans les poubelles de restaurant, il n’y tient plus : il écrit à Orpha, lui demande pardon et lui demande de revenir. Elle accepte.

Ils se marient. Alidor, le bon garçon, rapidement se meurt d’ennui. Il obtient d’Orpha qu’elle lui achète une rutilante Buick. L’été venu, il abandonne pour ainsi dire les travaux de la ferme à Orpha. Il est toujours parti, tantôt à Québec et bientôt à Montréal. Un an ou deux passent ainsi. Et un jour, à Montréal, il retrouve Louise, plus malheureuse que lui. Ils ont une liaison qu’une lettre anonyme dévoile à Orpha. Elle lui pardonne encore et toujours. Des gens qui font de la spéculation minière réussissent à lui faire investir les avoirs d’Orpha (il imite sa signature). Un matin, un huissier se présente chez elle et saisit presque tout. Elle en fait une hémorragie cérébrale et meurt dans les bras de son jeune bellâtre repentant. La leçon semble avoir porté pour Alidor qui est de retour à la case de départ. Il habite avec ses parents. Il ne lui reste pour ainsi dire rien des richesses d’Orpha. Au bout d’un temps, il annonce à sa famille son nouveau départ : « Pour être franc, j’ai idée de voir du pays. Le port est plein de navires, à Québec. » Cette fois-ci, il a décidé que le vaste monde serait sa terre d’exploration (voir l’extrait).

L’action ne manque pas dans les romans de René Ouvrard. Ses personnages se déplacent, voyagent, explorent. Ils parcourent le Québec, entre autres le Nord. La Veuve est un roman initiatique : un jeune homme découvre la vie, ses aléas. L’auteur écrit bien, entre autres ses descriptions (voir celle du magasin général p. 202) sont vivantes, justes et souvent pittoresques. Ainsi Orpha : « Son académie impressionnait : cinq pieds huit pouces, une poitrine large, bien en place… » Le caractère des personnages est sans doute un peu forcé et l’intrigue quelque peu compliquée, mais ceci n’enlève rien à ce roman qui se lit encore très bien. On sent que l’auteur a du plaisir à raconter. Ouvrard a remporté le prix Laure-Conan avec ce roman : Germaine Guèvremont dirigeait le jury. ***

Extrait
Levé au petit matin, Alidor fit ses adieux à la terre, aux bêtes et aux gens. A pas lents, il contourna la maison. Le ciel se teintait progressivement et les arbres et la maison se détachaient dans la demi-clarté. Les oiseaux pépiaient hardiment. Rassemblés, ils obéissaient à un signal invisible et se levaient à la même fraction de seconde. Après un vol d'essai, ils se posaient sur le même arbre, sur le même fil.
— Eux autres aussi se préparent à émigrer, pensa Alidor.
L'unique cloche de St-Léon tintait au moment où naquit le premier rayon. Alidor embrassa d'un dernier regard toute la terre et tout le ciel qu'il put enclore. Il s'en fut à l'étable. La jument hennit; Caillette, la vache, tira sur sa chaîne ; il leur donna du foin et une tape amicale. A ce moment, il vit la fumée bleue de la cheminée, dont les volutes s'étiraient paresseusement dans le matin. Il revint par le jardin, mal protégé des poules par un grillage rapiécé, poussa la porte et trouva toute la famille assemblée autour du père et de la mère, comme sur les portraits.
Alidor fit le tour des visages, sans paraître voir les larmes. Il serra la main du père en le regardant bien droit dans les yeux, revint, à sa mère qu'il pressa une seconde contre sa poitrine. D'un geste brusque, il remonta d'un coup d'épaule le vieux sac contenant tous ses biens, puis descendit vers le village sans tourner la tête.
En passant devant le deuxième rang, il regarda son ancienne terre, la maison, la Buick rouge et beige.
Sous la remise, un tracteur, jaune comme un bouton d'or, se rouillait. (p. 279-280)

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