2 décembre 2007

La Ferme des pins

Harry Bernard, La Ferme des pins, Montréal, L’Action canadienne, 1930, 206 p.

James Robertson a immigré, directement d’Angleterre. Il s’est d’abord installé en Ontario, puis au Québec, dans les Cantons-de-l’est, où il a épousé une Canadienne française qui lui a donné trois fils et une fille. La ferme a prospéré et constitue, aujourd’hui qu’il est vieux, un beau petit domaine. Sa fille est mariée, sa femme est décédée. Il est seul avec ses trois garçons célibataires. Il voudrait que ceux-ci perpétuent sa race, donc épousent une Québécoise anglophone. Or, les Québécoises anglophones sont plutôt rares dans le coin, les Anglais ayant quitté les Cantons, remplacés par des Canadiens français et leur nombreuse famille. Son fils aîné, quand il lui présente sa fiancée canadienne-française à son père, essuie un refus. Il se rebute, quitte la ferme, va vers l’Ouest et est happé par un train. Le deuxième, lui aussi amoureux d’une Canadienne française, attend, espérant obtenir le consentement du père. Finalement ce dernier, se sentant coupable de la mort de l'aîné, finit par céder. Il lui abandonne sa terre et, à 65 ans, décide de retourner en Ontario pour que le plus jeune puisse embrasser sa nationalité.

Roman du terroir à l’envers : habituellement, c’est le Canadien français qui est le minoritaire menacé dans son identité. C’est lui, le patriote, qui ressent « l’appel de la race ». Ici, c’est un anglophone qui se sent brimé dans sa nationalité. Robertson ne déteste pas les Canadiens français. Il en a même épousé une! Si les mariages mixtes s'avéraient catastrophiques dans L'Appel de la race ou La Campagne canadienne, dans ce roman tout se passe pour le mieux.

Robertson ressent tout simplement le besoin de perpétuer son identité. Le roman montre l’importance des racines. Dans le fond, c’était très habile de la part de l’auteur, lui-même natif de l’Angleterre, mais fidèle de Lionel Groulx. Il montre les Canadiens français sous un jour très favorable, pas du tout comme des oppresseurs des minoritaires.

Extrait
Dans le train qui le ramenait à Montréal, Robertson pensait à ces choses. Comme il se reprochait de n'avoir pas vu clair ! De plus en plus, il voulait amener Robert à Kingston, pour que Robert pût y continuer, selon la tradition, la famille Robertson. Libre à Thérèse de s'être donnée, corps et âme, aux Canadiens-français. Libre à Georges, puisqu'il l'entendait ainsi, d'épouser une Canadienne, et d'avoir un jour des enfants dont l'âme ne saurait vibrer en face de l'Union Jack. James Robertson n'interviendrait sûrement pas dans les affaires de cœur de son fils aîné. Mais il arracherait le troisième, s'il était possible, aux influences qui lui avaient enlevé ses autres enfants. Ces idées, toujours les mêmes, ne cessaient de le harceler. Il les caressait en lui comme des bêtes familières, les cajolait dans son cœur. Il les choyait et les redoutait. Il se disait qu'elles ne proposaient à son problème qu'une solution brutale, dont il ne serait pas sans souffrir. Déjà il s'apercevait, arraché d'un coup à tout ce qu'il aimait, à tout ce qui avait été sa vie: sa campagne et ses travaux, le milieu qui l'avait accueilli, ses manies d'homme vieilli, qui a pris des habitudes. Il quitterait des amis de trente ans et plus, des gens devenus ses parents, d'autres qui lui étaient peut-être antipathiques, mais qui tous étaient nécessaires au décor de son existence. Et il y avait le coteau des Pins, la rivière rocheuse aux eaux noires, les paysages, variés selon la saison, qui bornaient sa vue depuis tant d'années.
Quand il s'abandonnait sur cette pente, Robertson se sentait attendri. Alors, il se laissait gagner par le charme paisible de son pays d'adoption, se disait qu'un peuple en vaut un autre, et que les Canadiens-français étaient d'excellentes gens, dont il n'avait qu'à se louer. Robertson ne leur pouvait rien reprocher. Ils l'avaient reçu jadis, quand il était seul, quand il était pauvre, et une de leurs filles n'avait pas dédaigné de l'aimer. Il aurait mauvaise grâce à les renier, à élever en marge d'eux, sinon contre eux, ce fils qu'il leur voulait disputer à tout prix, et qui souffrirait lui-même, plus tard, d'avoir été déraciné. Mais l'autre sentiment, celui qui incorporait l'orgueil de la race dans la survivance, reprenait le dessus. Le fermier se reprochait sa faiblesse de caractère. Partagé entre ses deux pays, il se disait qu'il avait assez donné à l'un, sa vie durant, pour se croire justifié, arrivé à la vieillesse, de pencher un peu vers le second. Partagé entre deux manières de penser, de sentir, il concluait qu'il avait assez sacrifié à l'une, à l'encontre même de ses préférences, pour n'être pas blâmable de se rapprocher de l'autre. (p. 180-182)

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