6 décembre 2007

Au Cap Blomidon

Alonié de Lestres (Lionel Groulx), Au cap Blomidon, Montréal, Granger frères, 1943, 239 p. (1re édition : 1932)

Juin 1923. Jean Bérubé possède une petite ferme à Saint-Donat de Montcalm. Il vit surtout de la forêt. Il est le dernier membre vivant d’une famille qui a été décimée par une épidémie de consomption. Il est instruit (il a fait 6 ans de cours classique). Il est amoureux de Lucienne Bellefleur, la fille de ses voisins. Le père de celle-ci voit d’un mauvais œil cette union, les deux familles s’étant fait des procès pour des raisons de limites de terrain. Jean a aussi un vieil oncle qui, sa vie durant, a nourri le rêve de reprendre la terre de ses ancêtres acadiens à Grand'Pré, rêve qu’il n’a pu réaliser. Quand il meurt, il laisse tout son avoir à son neveu Jean, espérant que ce dernier accomplisse son projet. C’est effectivement ce qui se produit. Jean décide de partir pour Grand'Pré, demandant à Lucienne de l'attendre.

Pendant les deux premières années, il travaille comme manœuvre agricole chez des fermiers, étudie l’agriculture, se fait un nom et devient l’intendant de Hugh Finlay, l'Écossais dont la famille s'est emparée de la terre des Bérubé (autrefois Pellerin) lors du Grand Dérangement. Évidemment, Jean veut racheter cette terre. Mais le jeune homme a des ambitions beaucoup plus grandes : il se voit comme la tête de pont du grand retour des Acadiens à Grand’Pré. Il fait d’abord venir son ami Paul, essayant de l’associer à son rêve. Les nouvelles concernant Lucienne sont souvent inquiétantes pour lui. Va-t-elle, lassée d’attendre, épouser un gars de la place?

Les Finlay ont 70 ans et sont prêts à léguer leur domaine à leur fils Allan, une espèce de vagabond alcoolique. Fleurant la bonne affaire, celui-ci est revenu après sept ans d’absence, laissant croire qu’il allait épouser une fille de la place et reprendre la terre. Mais en plus de son alcoolisme, il est épileptique et sa santé mentale est très fragile. Malgré tout, son père croit qu’avec l’aide de Jean, il pourrait réussir, mais Allan déteste Jean qui lui rappelle vaguement un personnage qui hante ses cauchemars.

Jean est désespéré : son beau rêve semble s’écrouler, mais il fait quand même une offre au vieux Finlay. Celui-ci ne comprend pas ce soudain intérêt, mais finit par découvrir que Jean est Acadien, qu’il a de l’argent... Il se rappelle une ancienne prophétie d’un vieille Acadienne un peu sorcière : les chiens seront chassés du domaine et le maître reviendra. Le fils Finlay, à bout de nerfs, ayant finalement refusé la donation, tombe malade. De vieux démons s’éveillent en lui : l’ancêtre Finlay aurait abattu le père et les trois fils acadiens dont il aurait usurpé la terre. Il est hanté par ce cauchemar, récurrent dans la famille Finlay. À moitié fou, il tente de tuer Jean et s’enfuit. Épuisé et malade, Jean entre à l’hôpital.

Finalement tout se dénoue pour le mieux. Le vieux Finlay, pour conjurer le mauvais sort qui plane sur ses descendants, décide de racheter le crime familial et de céder la terre à Jean. Lucienne, dont le père vient de mourir, viendra le rejoindre. Paul, lui, est amoureux d’une Acadienne.

Groulx décrit ce roman comme un « divertissement de vacances, un dérivatif à des tâches plus austères ». Il a surtout voulu montrer un jeune homme de « notre race : héros de volonté et d’action, ambitieux de vastes entreprises, surhomme de la foi ».

Ce roman patriotique est un rappel du Grand Dérangement. La reconquête est au service de la foi d’abord. Le symbole en est une église qui brille au soleil. « Un peuple fidèle à son Christ a toutes les chances d’être fidèle à soi-même. Qui met la foi au-dessus de tout met à bonne hauteur tout ce qui la protège, la défend, la conserve : la tradition, la langue, l’histoire. » La stratégie patriotique est assez claire. Il suffit de se servir des morts pour motiver les vivants : « … pour éveiller la conscience d’un peuple, exalter ses énergies, le suprême moyen c'est de le tenir mêlé à ses morts, faire qu’en lui continue la poussée héroïque des ancêtres. »

Extrait

Depuis son arrivée dans la région du golfe, l'une des grandes tristesses de Jean Bérubé, c'est de constater la continuation du Grand Dérangement. Loin d'avoir pris fin, le triste exode va toujours. La seule différence avec autrefois, c'est qu'aujourd'hui les Acadiens se déportent eux-mêmes. Ils franchissent la frontière américaine comme ils franchiraient la clôture du voisin, et par nul autre motif trop souvent que l'aversion de la jeunesse pour la culture de la terre. Pourtant, se dit Jean Bérubé, les races qui vainquent et les races qui durent, ce sont les races qui épousent le sol. Peuple agricole — peuple moral et immortel ! Équation dont témoignent, selon lui, la raison et l'histoire.

Pour remédier au grand mal, avec le temps les projets du jeune homme se sont précisés, s'ajustent mieux à la réalité. Mais cet idéaliste de claire raison achève ses rêves sans les diminuer. Patriote d'espoirs toujours ambitieux, on sait quelle forme concrète il a choisi de donner au dessein de sa vie. Sur la terre des ancêtres, il voudrait dresser un clocher catholique avec une centaine de familles autour. Coûte que coûte, il entraînera la jeunesse acadienne à la reprise d'une partie du Bassin des Mines. Et pourquoi, se demande-t-il parfois, nous serait-il interdit de prendre ces terres, de préférence à de nouveaux venus, surtout quand nous ne parlons point de spoliation, nous, mais de rachat?

De ce grand et beau dessein, le jeune homme ne se contente pas de s'enivrer. Pour le réaliser, les projets affluent en son esprit. Il unira son effort au noble clergé acadien qui a déjà tant fait pour grouper, organiser les opprimés, les instruire, rallumer dans les cœurs affaissés une flamme vivante. Il se joindra aussi aux courageux patriotes qui, de toutes leurs forces, ont secondé l'action de leurs prêtres. Autour de lui, il groupera une élite de jeunes hommes, dont ce sera la tâche élue d'étudier les problèmes acadiens, d'aller, par les paroisses du Nouveau-Brunswick, de l'île Saint-Jean, de la Baie Sainte-Marie, ranimer la vieille amitié pour la terre. Pour le rachat de la patrie et l'établissement des rapatriés, il fondera un denier national: contribution annuelle de dix sous par chaque famille acadienne du Canada et des États-Unis. Il songe enfin à écrire une histoire populaire de l'Acadie, histoire illustrée, puissante en images. Il la veut capable d'aller parler au peuple, d'aller lui dire, avec des mots attendris comme ceux de la légende et vibrants comme des appels de clairon, le charme héroïque du passé, la splendeur des devoirs actuels. D'instinct le jeune homme a compris que, pour éveiller la conscience d'un peuple, exalter ses énergies, le suprême moyen c'est de le tenir mêlé à ses morts, faire qu'en lui continue d'agir la poussée héroïque des ancêtres. (p. 113-115)

Lionel Groulx sur Laurentiana

Chez nos ancêtres
Les Rapaillages
L'appel de la race
Au cap Blomidon


Sur l’Acadie
«Évangéline» dans Essais poétiques

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