31 décembre 2018

LE NOUVEL AN

J’entends sonner minuit, encore un an qui tombe
Dans le gouffre béant qu’on nomme éternité ;
L’aiguille a fait un tour au grand Cadran du Monde ;
Douze mois révolus comme une ombre ont passé.

Mais quels sont les présents de la nouvelle année ?
Dans les plis de sa toge est la guerre ou la paix.
Ou bonheur ou malheur, c'est notre destinée :
Caressant l’avenir, faisons mille souhaits !

Voyez le temps qui fuit comme l’onde qui roule
Sur le lit émaillé du limpide ruisseau ;
Tel encor le navire, en courant sur la houle.
Trace un sillon d’argent qui disparaît sous l’eau.

Aux mois qui ne sont plus, envolés comme un rêve.
Ma muse avec regret dit un refrain d’adieux ;
Elle bénit la main qui sans merci ni trêve
Décime en les comptant nos jours et nos cheveux.

Et moi pauvre poète, en ce jour d’allégresse,
Je chante sur ma lyre et j’implore les cieux :
Accueillez, chers lecteurs, vous à qui je m’adresse,
Mes vœux les plus ardents : Soyez, soyez heureux !

(Zéphirin Mayrand, Gerbes d’automne, 1906, p. 41)

30 décembre 2018

1841 -- LA NOUVELLE ANNÉE


Amis, d'un nouvel an nous saluons l'aurore :
L'autre a fini son cours.
Ainsi meurent les ans que le néant dévore,
Ainsi passent les jours!

Ainsi le temps jaloux sur ses pas nous entraîne
Vers le commun écueil
Où finit le bonheur, où finira la peine
De nos longs jours de deuil.

D'un souffle impétueux il flétrit nos jeunesses,
Notre espoir le plus beau,
Mais des cœurs affligés il bannit les tristesses
En ouvrant le tombeau.

Donc, ou joie ou malheur que le destin apporte
Dans l'obscur avenir,
Bénissons notre sort ; mauvais ou bon qu'importe
S'il doit bientôt finir ?

Mais il éclot souvent pour nous sur cette terre
Un jour pur et serein,
Où nous pouvons cueillir des fleurs, comme au parterre
Sur l'aride chemin.

La patrie, aujourd'hui plaintive et désolée
Par d'injustes malheurs,
Heureuse un jour peut-être, ou du moins consolée,
Oublîra ses douleurs.

Du sort des nations Dieu le souverain maître
Sait punir et venger ;
Et sa puissante main qu'on ose méconnaître
Punira l'étranger !

Silence au noir passé ! la fortune inconstante
Doit ramener enfin,
Après les tristes jours d'une inquiète attente,
Un plus heureux destin.

F. M. Derome, Le répertoire national, t. I, 1848, p. 178

29 décembre 2018

Hélas! les vieux noëls...

Lundi, 30 décembre 1895.

Hélas! les vieux noëls, les naïfs cantiques — ces émouvantes et chères traditions du passé, — s'en vont donc eux aussi !
On ne les retrouve plus que dans les récits et les contes, et c’est en vain que le cœur, ému par ces réminiscences, demande aux échos de lui répéter les chants simples et beaux, rien ne se fait entendre. . .
On crie de tous côtés que la foi s’en va, qu’elle n’est pas aussi vivace, aussi ardente qu’aux anciens jours. Eh! mon Dieu! que fait-on pour l’activer? pour ranimer l’étincelle qui luit encore au milieu des cendres refroidies?
Il faut quelque chose qui frappe droit au but, un moyen infaillible et sûr qui aille au cœur, et ce moyen, ce n’est pas tant d’éblouir l’esprit comme de toucher l’âme.
Il faut ramener l’impie ou l’indifférent aux jours pleins de foi de son enfance; à ce temps béni où il était si heureux de croire, et ce retour fera plus pour son âme que tout le reste.
Qu’est-ce que ces magistrales interprétations de classique musique, données cette année dans la plupart des églises, qu’est-ce que tous ces flonflons d’orchestre ont dit à l'homme du monde, allé à la messe de minuit pour oublier ses affaires et retremper son âme en retrouvant les émotions d'autrefois?
Ils l’ont laissé indifférent, ennuyé, éprouvant un vague désappointement de ne pas ressentir les sensations qu’il espérait.
Qu’ont-ils dit à celui qui ne croit plus? D’autres chants auraient peut-être, en évoquant les souvenirs de son enfance, éveillé des regrets, excité des remords, mais ses oreilles seules ont été amusées et son cœur est demeuré insensible.
Qu’ont-ils dit à la mondaine? Ils ne l’ont pas distraite, croyez-moi, une seule fois de sa toilette.
Et qu’ont-ils dit au pauvre? Ils ne lui ont certes pas fait oublier sa pénible condition; ils ne lui ont pas parlé de Jésus dans sa crèche, de Dieu fait homme, humble et misérable comme lui, pour l’encourager et lui enseigner l'exemple de la souffrance.
Ah ! gardez donc vos superbes orchestrations, vos chants savants pour les autres fêtes, et donnez-nous une fois, une seule fois par année, nos chères pastorales, si poétiques et si mélodieuses, qui vont au cœur et le fondent si délicieusement.
Oh! les douces et salutaires impressions d’une messe de minuit comme celle-là! les bonnes larmes qu’elles mettent aux yeux, et les ferventes prières que murmurent les lèvres!
Comprendra-t-on jamais tout le bien moral qui résulte de ces solennités?
Je le dis parce que je le sais, je le dis parce que c’est le cri de tous, et que je suis aujourd’hui l’interprète de la grande majorité: Redonnez-nous nos antiques messes de Noël!

* * *

En certaines églises, on serait tenté de croire, si l’on en juge par les prix exorbitants, demandés pour les sièges, que la messe de minuit est une spéculation.
C’est le même prix qu'au théâtre, et la comparaison ne s'arrête pas là, puisque j’ai vu des hommes se rendre à l'église en cette occasion, vêtus de leur habit de gala.
Eh ! quoi, tout cela pour honorer celui qui eut pour abri une étable, pour édredon, un peu de paille? Ah! que le contraste fait réfléchir.
Oui, c’est pour ce même Dieu qui n’eut jamais une pierre pour reposer sa tête, lui qui est venu surtout pour les pauvres, qu’il faut payer à prix d’argent le privilège de venir l’adorer dans sa crèche? Étrange paradoxe!
Aussi, les déshérites des biens de ce monde se trouvent-ils bannis de ces lieux.
Dans ces nefs resplendissantes de richesse et d’élégance, l’humble blouse du savetier ferait tache. Et le charpentier Joseph frapperait en vain à la porte: « Ils n’ont plus de place, » pourrait-il répéter comme autrefois, il y a deux mille ans, en une pareille nuit...
Il y a de nobles exceptions.
À la cathédrale, notamment, le prix très modique des places ne varie en aucune occasion. C’est toujours dix sous pour le meilleur siège, en quelque endroit que vous le choisissiez.
Et pourtant, sur cette coupole de la grande cathédrale, une dette de deux cent mille dollars demanderait à être amoindrie...
Mais on a raison, la maison de Dieu ne doit être qu’un lieu de prière, où le pauvre et le riche puissent également se présenter devant Lui. (Françoise [Robertine Barry], Chroniques du lundi, p. 323-325)

28 décembre 2018

Noël canadien

Noël, au Canada, c’est la neige qui tombe,
Enveloppant le sol du blanc de son manteau;
C’est la neige couvrant d’un duvet de colombe
La plaine et le coteau.

Dérobant à nos yeux les flots de sa crinière,
Le Saint-Laurent, courbé sous le joug des frimas,
Se cabre dans le givre et rugit de colère,
Ainsi qu’un coursier las.

Du Sauveur évoquant la naissance lointaine,
Noël fait retentir l’écho des carillons:
À l’appel de l’airain, la famille chrétienne
Se lève en bataillons.

Une foule pieuse,
Qu’électrise la foi,
S’écoule harmonieuse
Vers Jésus, l’Enfant-Roi.

Au fond de la chapelle,
Sous un dais de sapin,
Sourit l’image frêle
Du Rédempteur Divin.

À côté de leur mère,
Les petits, à genoux,
Disent une prière
Au Dieu qui vient à nous.

Des poitrines soudain jaillissent les cantiques,
Qui montent jusqu’au ciel, comme un encens d’amour ;
Un souffle du passé vibre en ces airs antiques
Annonçant un grand jour.

Le vieillard qui chancelle, au terme de la vie,
Près du berceau riant sent son cœur rajeunir:
De la crèche où renaît l’immuable Messie,
Surgit maint souvenir.

Enivrant de bonheur l’enfance et la vieillesse,
Dont les cierges ardents illuminent les traits,
Noël exhale au temple un parfum de jeunesse
Où rayonne la paix.

Montréal, décembre 1901.

(Oswald Mayrand, Fleurettes canadiennes, 1905, p. 29-31)

À qui la bûche de Noël ?

Louis. — À qui donnerons-nous la bûche de Noël,
cette année, maman ?
Jean. — Quelle bûche de Noël ?
Louis. — Tu ne connais pas ça,
parce que tu viens d'arriver avec nous autres ;
mais tu vas voir !
Quand maman prépare les pâtisseries des fêtes,
elle fait une belle bûche en gâteau,
avec beaucoup de glaçage au chocolat dessus,
pour faire comme l'écorce des arbres.
Ça ressemble à une vraie bûche,
c'est fait pareil !...
La belle petite hache qu’elle entre dedans,
c'est, pour nous faire penser
que cette bûche-là est, comme on dirait,
taillée à même nos bonnes choses
du temps des fêtes.
Aussi, ne cherche pas de plus beau gâteau
parmi ceux qu'on garde,
il n'y en a pas. La bûche de Noël,
on la donne à un pauvre ; et c'est tout comme
si on la donnait au petit Jésus,
pour le consoler des mauvaises idées
que le roi Hérode a eu à son égard.
Il y en a encore des sortes de roi Hérode
sur la terre, tu sais . . .
c'est pour le consoler de ceux-là aussi . . .
Jean. — La bûche de Noël, c'est une autre part-Dieu ?
Maman. — C’est cela.
Jean. — À qui la donnerons-nous, cette année, maman ?
moi, j'ai une idée . . .
si on l’envoyait au petit garçon
qui nous a insultés, l'autre jour,
sans qu'on lui ait rien fait de mal . . .
le petit Jésus aurait fait comme ça !
pas vrai, papa ? il faut pardonner
à ceux qui ne savent pas ce qu’ils font !

(Alberte Langlais-Campagna, Petits poèmes domestiques, 1942, p. 126-127)