28 février 2011

Les Rôdeurs de minuit

Caron, J.-R., Les Rôdeurs de minuit, roman du terroir, Montréal, Garand, 1932, 265 p.

Un groupe de criminels sème la terreur. Ils se sont attaqués à deux reprises au juge de Beaujean. Celui-ci est très riche et, depuis quelque temps, traque ces criminels qui veulent le faire taire. La première fois, il s'en est sorti grâce à l’intervention d’un mystérieux Jules, lequel est devenu l’ami de sa fille Lucette. La seconde fois, ils lui ont dérobé une pierre précieuse. Et maintenant ils menacent le juge de mort. Il faut dire qu’il habite une immense maison, avec valets, gouvernante, serviteurs. Tout tend à prouver que ces criminels ont au moins un complice sur place. Un peu tout le monde est soupçonné. L’inspecteur Duclos, de concert avec le procureur Jeannot et le détective Pallachio, mènent l’enquête. Le reste de l’histoire est d’un embrouillamini indescriptible. Il y a à peu près un revirement de situation à toutes les trois pages! Plusieurs personnages portent des déguisements, donc jouent deux rôles. Ce sera le cas du beau Jules lequel, déguisé en inspecteur, résoudra l’affaire, au grand plaisir de Lucette. Finalement, on comprend que les rôdeurs de minuit sont eux-mêmes attaqués par quelques policiers véreux qui s’étaient immiscés dans l’enquête pour mieux réaliser leurs coups.

Sur la couverture, il est écrit : « roman du terroir ». À quoi rime cette mystification, je ne saurais le dire. Il n’y a même pas le début d’un roman du terroir dans ce livre! C’est un roman policier, un mauvais roman policier, entre le roman d’enquête à la Agatha Christie et le thriller, mais ni l’un ni l’autre. L’action est répétitive (les lumières qui s’éteignent, un personnage qui disparaît tout à coup, Lucette qui est enlevée…), c’est mal édité, plein de fautes. L’auteur s’est même cru obligé d’ajouter un épilogue pour expliquer quelques-unes des invraisemblances de son livre.

Extrait
Tout à coup, le juge fut immobilisé par un bruit insolite provenant de l'escalier. Tous imitèrent son geste, et regardèrent avec effroi vers l'entrée.
Un battement de porte étrange vint de nouveau troubler le silence glacial qui régnait. Tout bruit ces-su, personne n'osait respirer de crainte de troubler ce silence. De nouveau, le même bruit reprit. Cette fois, l'on aurait dit un bruit de pas, s'avançant lentement, frappant lourdement sur le parquet. Le bruit devenait maintenant plus distinct. Tout à coup, ce bruit mystérieux cessa de nouveau. A cette phase, un moment d'anxiété terrible existait dans la bibliothèque. Les yeux qui, il y a un instant, étaient rivés vers l’étage supérieur, se portaient maintenant vers l'escalier. Le bruit avait recommencé de nouveau, mais, cette fois, il était plus perceptible.
La situation devenait de plus en plus intenable. Tout à coup un cri strident s'échappa de la bouche de Gertrude:
— Aie ! Aie !
Ces cris furent le déclenchement d'une scène indescriptible. En un seul mouvement, tous s'étaient transportés vers la porte, pour se porter au secours de cette forme humaine qui venait de s'écrouler dans l'entrée de la bibliothèque. Le juge, plus mort que vivant, se précipita à genoux, devant la victime. Tout en lui relevant lu tête, il s'écria:
— LUCETTE! ma chère enfant, parle moi, chérie... dis-moi que tu n'as pas de mal... m'entends-tu?... c'est ton père qui te parle.
Puis le juge, d'un élan suprême, l'enleva dans ses bras pour la transporter sur la divanette:
— Ah! quelle horreur, dit-il, elle ne bouge pas. . . serait-elle morte... Ah! non, je ne le veux pas... Non ! Non !
Le juge, se relevant, recula de quelques pieds, dardant le corps inerte de sa fille de ses yeux fixes. Se passant les mains devant la vue, à deux ou trois intervalles différentes, il s'écria farouchement:
— Mais non ! elle n'est pas morte ! C'est un cauchemar. . . c'est de la folie. . . je divague. . . Ah! Dieu, que vais-je devenir? (p. 174-175)

25 février 2011

Le Trésor du géant

J. H. H. Lapointe,  Le Trésor du géant, Longueuil, Chez l’auteur, 1929, 264 pages. (Avait paru en feuilleton l’année précédente dans Mon Magazine)

Paul Allaire et David Béland ont quitté Montréal pour trouver un trésor près de la rivière du Chien. Les deux hommes vont rejoindre le chantier de la compagnie Anderson tout près et espèrent s’y faire engager, quitte à consacrer leur dimanche à la recherche du trésor. En chemin, ils sont surpris par la nuit et la pluie et ils finissent par trouver refuge chez Pierre Larisière et sa femme, deux vieux qui entretiennent la ferme de la compagnie à quelques milles du camp.

Deux jours plus tard, ils arrivent au chantier et ils font la connaissance des deux enfants du couple Larisière, Jean et Marcelle. Au camp, un matamore polonais du nom de Polsuk sème la terreur. David Béland, qui est lui-même un géant de sept pieds, a tôt fait de le mâter. La vie s’organise, les deux hommes ayant été embauchés sur le champ. Les bûcherons, répartis en équipe de travail, compétitionnent pour obtenir une prime que méritent les plus rapides. L’équipe de Béland détrône celle de Polsuk. Tranquillement se développent les amours de Marcelle Larisière et David Béland. Un incendie, dont Polsuk est involontairement responsable, rase la ferme des Larisière. Polsuk, sauvé in extremis par Béland, change du tout au tout et fait la paix avec tout le monde. Finalement, Béland et Marcelle profitent de la présence d’un missionnaire pour se marier. Le roman se termine par la recherche du trésor. Ce dernier a été caché par un homme qui partait à la guerre. Ce qu’il fallait trouver, c’était un code écrit à partir d’entailles faites sur les arbres (première lettre de chaque arbre). Dans l’épilogue, on apprend que la ferme a été reconstruite et qu’on s’apprête à ouvrir à l’agriculture ce qui n’était jusqu’ici que forêt. Mêmes riches, Marcelle et Béland ont l’intention de continuer à travailler au chantier, du moins pour l’année qui vient.

Le Trésor du géant est présenté par l’auteur comme un roman du terroir. En fait, il y a, un peu plaqué tout de même, un discours agriculturiste lié à la survivance du peuple canadien-français.  Roman du terroir? Douteux. Le titre pouvait nous laisser croire à un roman d’aventures. Pourtant, l’intrigue qui relie le début et la fin (la recherche du trésor) est laissée de côté tout au long du roman. Ce n'est pas non plus un roman de mœurs, même si on découvre le fonctionnement d’un camp de bûcherons dans les années 20. Il n’y a pas non plus une intrigue amoureuse assez consistante pour qu’on puisse parler d’un roman sentimental. Comme vous le devinez, le roman va un peu en tous sens, comme si l’auteur se cherchait.  Il faut dire aussi que l’écriture n'est pas tellement achevée ; entre autres certaines ellipses temporelles nous amènent à vérifier s’il manque des pages. Ce roman est nettement inférieur à La Terre que l’on défend du même auteur. Un site internet a été consacré à Henri Lapointe.

Extrait
Nos voyageurs arrivèrent au campement Alderson à midi et demi.
Il y avait là sept constructions : la grande hutte des bûcherons, reliée à la cuisine par un court passage couvert : une autre longue hutte servant d'étable à proximité d'une quatrième bâtisse où logeaient les charretiers : une cinquième habitation servait d'hôpital et la sixième était la buanderie. Six de ces édifices étaient faits de bois équarri et ensuite blanchi à la chaux. Les murs, épais de plus de deux pieds, ne permettaient pas au froid, grâce à un calfeutrage soigné des interstices, de pénétrer à l'intérieur. De larges fenêtres dans la demeure des bûcherons et la cuisine y laissaient entrer à flot la lumière et, dans le toit, plusieurs ventilateurs assuraient une bonne circulation de l'air. Le septième édifice était une coquette maison de planches. C'était le château du patron et de sa famille, famille composée de trois personnes : M. Alderson, Madame Alderson, Miss Sarah Alderson. Marcelle Larisière avait sa chambre dans cette maison.
Allaire et Béland furent séduits par le riant aspect de ces habitations rustiques et, le cœur joyeux, pénétrèrent dans la hutte des bûcherons. Ils la trouvèrent presque vide, car, en effet, il ne s'y trouvait qu'un jeune homme qui commençait à guérir d'une blessure de hache à un pied et le chauffeur de poêles.
Le blessé salua avec joie les visiteurs et leur confia :
— Notre contremaître, monsieur Laplante, va être enchanté de vous voir car, pour former une nouvelle équipe, il lui manquait deux hommes.
— Alors, nous tombons comme marée en carême ! fit Paul Allaire.
— Vous arrivez au moment propice mais je suis certain que le patron eut préféré deux gaillards comme votre compagnon, car vous me semblez bien fluet pour nos durs travaux.
— Vous badinez puisque vous êtes plus petit que moi! répondit Paul.
— Je connais le métier et je mettrais nia main au feu que c'est la première fois que vous venez aux chantiers.
— Ce n'est pas ai difficile que cela de manier la scie.
— Vous verrez que c'est rudement fatiguant!
— Mon ami possède une grande endurance, déclara Béland.
— Je n'en doute pas, mais je parierais que le contremaître ne donnera à votre ami qu'une position de coupeur de chemins, poste le plus humble.
— Pourquoi ? questionna Paul.
— Pour la raison que, chez nous, les hommes qui abattent les arbres et les coupent ensuite en longueurs, sont choisis parmi les plus robustes. Comme M. Alderson accorde une prime de vingt-cinq piastres à l'équipe qui mensuellement, empile sur le grand chemin le plus grand nombre de billes, il faut voir avec quel entrain fougueux les bûcherons travaillent pour remporter la victoire.
— Les vainqueurs ont-ils gagné par une forte marge, le mois dernier! s'informa David.
— Une cinquantaine do longueurs de bois.
— Je vais demander au patron la charge de l'équipe nouvelle et détrôner ces champions! proféra gravement David.
L'éclopé éclata d'un rire incrédule et s'écria:
— Vous entreprenez là une lutte impossible car l'équipe de Polsuk est invincible.
Au nom de Polsuk, David Béland avait sursauté.
— N'est-ce pas un émigré Polonais? s'enquit-il en serrant nerveusement ses formidables poings,
— Oui, monsieur. J'ajouterai qu'à l’rencontre de ses compatriotes, fervents amis des Canadiens-Français, il a pour notre race une aversion profonde.
— Comment pouvez-vous expliquer cela?
— Son premier stage, en notre pays, fut en Ontario, et je présume que le hasard l'a fait, tomber chez l’un de nos plus violents persécuteurs. (p. 29-41)

21 février 2011

Figures et Paysages

Louyse de Bienville (Marie-Louise Marmette), Figures et paysages, Montréal, Beauchemin, 1931, 238 pages. (Préface d’Edouard Montpetit)

Marie-Louise Marmette est la fille de Joseph Marmette, auteur de François de Bienville. On comprend d'où lui vient son pseudonyme. Elle est aussi la petite-fille de François-Xavier Garneau. Elle a collaboré à différents journaux où elle a publié poèmes, critiques littéraires, écrits d’actualité... C’est sa fille Marguerite qui a rassemblé la trentaine de textes de Figures et Paysages.

Figures et paysages contient des critiques littéraires et artistiques qui n’en sont pas vraiment : ce sont plutôt des articles admiratifs qui veulent attirer l’attention des lecteurs sur les écrivains, les sculpteurs ou les musiciens. Ainsi en apprend-on  bien peu sur les oeuvres de Philippe Hébert, Joseph Marmette, Henri de Puyjalon, Ernest Choquette, Adolphe Routhier, Françoise, Albert Lozeau, Alfred Garneau, Louis Fréchette et François-Xavier Garneau à qui elle consacre un article. Quant à ses « Paysages », ils sont plus intéressants : on a droit à un reportage sur l’Île d’Anticosti du temps de Meunier et à une présentation de Montmagny, sa ville natale. On trouve aussi quelques écrits plus impressionnistes qui font une large place à la nature. Le texte qui m’a semblé le plus intéressant s’intitule « Hall d’hôtel pendant la guerre » : Marmette, dont les fils se sont enrôlés, développe une réflexion sur la légèreté de l’être humain (voir l’extrait).

Dans la suite de ma présentation, je ne vais retenir que les trois premiers textes, les plus intéressants à mes yeux : « L’âme canadienne », « Avons-nous une littérature » et « De l’inspiration ». Ce qui retient l'attention  à la lecture de ces textes, c’est l'amour inconditionnel de Marmette pour les artistes. Une vraie groupie! On pourrait même dire que ses écrits constituent une défense des arts et de la littérature. Elle déplore le pragmatisme anglo-saxon dans lequel s’est engagée la société canadienne-française. Elle s'interroge sur l'avenir de notre société, mais ne croit pas que l'exaltation patriotique ou le rêve bucolique des terroiristes ou le messianisme des catholiques puissent être la solution. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que ces idées soient complètement absentes de son livre. Elle trace une certaine hiérarchie et pour elle, ce sont d’abord les travaux de l’esprit qui peuvent permettre à un peuple de se démarquer. C’est par les arts que la nationalité peut atteindre une grandeur qui lui fait encore défaut :
« Hélas, les jeunes Canadiens ont trop l'admiration du système américain et ils s'inspirent volontiers de cette formule anglaise d'Herbert Spencer: la première condition pour réussir en ce monde, c'est d'être un bon animal!... Cela peut se concéder chez des peuples mercantiles, qui ont beaucoup d'appétits et peu d'idéals. Mais nous, les fils de France qui relevons de « quelque chose d'ultérieur, de supérieur et d'antérieur à nous-mêmes, — dit Brunetière — pouvons-nous, surtout dans le printemps de la vie, nous laisser aller à un tel oubli des fonctions de l'esprit et des aspirations du cœur. »
À la question : « Avons-nous une littérature? », elle répond « oui »,  sans doute en pensant à son père et à son grand-père :
« De toutes les forces de mon âme, je dis: OUI! Parce que cette littérature, je la porte dans le sang de mes veines! Elle berce les souvenirs de mon cœur et je la chéris dans l’éblouissement de mon esprit... puisqu'elle m'a appris à aimer mon Fleuve, mes arbres, nos montagnes et nos prairies, et tous les grands hommes qui ont glorifié ma patrie. »
Bref, pas question de renier le passé. Elle n’y campe pas pour autant et elle déplore que ses contemporains n’aient pas été à la hauteur des aspirations de leurs devanciers :
« Ne serait-il pas temps qu'en notre monde canadien l'art eût ses fervents, ses héros et ses martyrs.
Eh ! bien, puisque Dieu fut pour nous si généreux dans la formation de notre pays, admirable d'aspects dans la variété prenante de sa majestueuse et fertile beauté, d'où vient que, moins heureux que nos ancêtres, nous ne répondions pas à ce que ce pays semble exiger de nous en retour de ce qu'il nous offre. Canadiens, d'où vient que tant de splendeur nous laisse muets, froids, indifférents?
S'il est une terre d'inspiration, ce doit être la nôtre et cependant les arts, les sciences et la littérature, sont chez nous quantité négligeable. »
Louyse de Bienville avait voulu rassembler en livre ses écrits. Elle désirait « continuer la lignée littéraire de [s]a famille », selon sa fille Marguerite. Ses écrits ne sont certes pas en mesure de lui assurer une place dans l’histoire littéraire et intellectuelle. Si cela peut la consoler, le fils de son cousin Paul Garneau, Hector de Saint-Denys, s'en est chargé.

Extrait
[…] Ici, sur la haute terrasse, les promeneurs marchent à pas hâtifs; il fait froid et Cupidon circule en vain de groupe en groupe! Il semble qu'on lui fait grise mine, que le bandeau délectable tombe des yeux, comme lorsque l'âme laisse tomber son rêve et que la réalité surgit banale, indésirable, faite d'angles, d'ombres, de solitude.
Seuls, durant la promenade, je vois les vieux couples se resserrer, habitués à la mauvaise humeur des fins de saisons; ils en ont tant vu que leurs regards se sont habitués aux changements des décors à la chute des feuilles qui est moins triste que le tourbillonnement des illusions qui tombent dans le néant. Mais ils sont de même contents, les vieux, de se sentir encore là ! les uns près des autres, ils se rapprochent de plus près, afin d'unir ce qui reste de jours, de chaleur, de soirs mélancoliques comme celui-ci et qu'ils redoutent tant de ne plus revoir, une autre année. . .
Mais, décidément, ce soir frileux n'est pas propice aux jeunes; il semble que la brise brutale désunit leurs lèvres, amortit le désir des étreintes et bientôt ils désertent la terrasse pour la rotonde de l'hôtel, d'où s'échappe un bruit rythmé conviant à la flânerie, au chuchotement, à la danse, suivant les âges, les états d'âmes, le souci de l'heure.
Nous entrons: autour des petites tables les femmes élégantes ont déjà approché les fauteuils et rapproché les coudes et les genoux; c'est l'instant des potins, des complots passionnels et de ce demi-engourdissement de l'esprit et des sens que recherchent les mondains pour les heures mornes, ternes, où il semble que la sensation d'être vus à s'ennuyer soit une sorte de félicité.
Tout auprès, nous voyons les couples s'enlacer selon les convenances suffisantes d'un monde indulgent. Ils sont bien là une trentaine qui tourbillonnent en cadence et enlacent bras et jambes, en des mouvements plutôt disgracieux qui caractérisent ces contacts d'où l'union des corps et l'harmonie des esprits sont bannies. Pourquoi cette parodie banale de ce qui est le plus doux, le rapprochement de l'être! car, ceux-là semblent des momies modernes qui exécutent gravement une saturnale sans ivresse.
Tiens! pourquoi ce couple distingué s'est-il égaré là? Elle, presque diaphane en sa robe de tulle blanc, gracieuse et chaste en sa tenue; lui, impeccable en son habit noir, le véritable homme du monde: des jeune» mariés américains, dit-on. […]
Parmi les danseurs, il est un autre couple qui retient l'attention. Le monsieur n'a qu'un bras, il est élégant quand même et se livre avec une satisfaction évidente au plaisir lent de cette danse morne. La jeune fille confiante, compatissante, doucement femme, est tellement proche que ce manchot oublie la boucherie de la guerre dont il a subi la terrible amputation... On peut donc danser encore après avoir vu ÇA! après y avoir laissé un membre? Ou peut donc être futile encore après avoir touché à la barbarie, aux horreurs des nuits sanglantes, après avoir entendu siffler les obus et gémir les agonisants.
On peut revenir en ces salons et reprendre contact aux banalités stupides des Halls à la mode?
.le ne le croirais pas si je ne voyais autour de moi de braves militaires revenus du front, qui flirtent ainsi que leurs camarades qui, eux, ne sont pas allés "somewhere in France..."
C’est donc ça la vie! les grandes catastrophes ne changent rien aux êtres et aux choses; on reprend si facilement, où ou avait quitté, ni plus ni moins, et puis, on continue jusqu'à la fin — comme les autres — ni plus grands, ni autrement, pourquoi? Les plus rudes sacrifices sont donc vains et inutiles; à qui profilent-ils donc?
Tout de même, ces salons des grands hôtels pendant la guerre, sont lugubres ! ils donnent un spleen terrible, ils dépoétisent ce que la mondanité a de grâce, d'esprit, de volatile séduction.
On ne devrait, pas danser quand il y en a tant qui agonisent là-bas.
C'est inhumain, c'est féroce cette frivolité-là! quand on songe à l'éclosion des obus, à la course des chevaux traînant les lourds chariots qui font craquer les os des mourants.
Petits souliers de satin, vous piétinez la dignité de la femme, vous écrasez la bonté, vous mutilez la beauté.
(22 septembre 1917)

17 février 2011

A.-Gérin Lajoie d’après ses mémoires

Henri-Raymond Casgrain, A.-Gérin Lajoie d’après ses mémoires, Montréal, Beauchemin, 1912, 141 pages. (1re édition : 1886)

Le journal de Gérin-Lajoie n’était pas destiné à la publication. « Les confidences contenues dans ce cahier n'ont été écrites que pour mon utilité et pour l'instruction de mes enfants. Elles sont si intimes que si je n'ai pas le bonheur de laisser de postérité, elles devront disparaître avec moi. » Pour lui, il s’agit de laisser à « [s]es enfants un souvenir du jeune temps de leur père ». Selon Casgrain, les « enseignements trop utiles » et les « trop sages leçons » que ces mémoires renferment justifient la publication. Le rôle de Casgrain se limite à établir des liens entre les différentes parties qu’il a retenues.

Gérin-Lajoie est né en 1824 à Saint-Anne-de-Yamachiche. Ses parents étaient fermiers et c’est le curé de la paroisse qui décèle chez l’enfant une grande intelligence et l’envoie étudier à Nicolet. « Le passage de M. Lajoie au collège de Nicolet a fait époque dans le passé de cette institution. » À dix-huit ans il écrira Le Jeune Latour, ce qui lui vaudra une reconnaissance bien au-delà de son alma mater. C’est aussi dans les murs du collège qu’il écrira « Un Canadien errant ». Aux termes de ses études, il choisit de devenir avocat. Pour ce, il lui faut de l’argent : « Mais pour la réalisation de tous mes rêves de jeune homme, je comptais sans la fatale nécessité de gagner sa vie. Oh ! que l'on est heureux au collège d'ignorer ce que c'est que l'argent! » Il décide qu’un séjour de deux ans aux États-Unis devrait lui permettre de payer les années d’études que requiert l’obtention d’un « brevet ». Sans le sou, mal préparé, il passera 17 jours en sol américain (en 1844), se butant à toutes les désillusions. Il ira de New York à Boston, à la recherche d’un emploi, sans en trouver un : «Chaque soir, je revenais à mon logis, mort de fatigue, car la chaleur, à cette époque de l'année, était écrasante; mais mon esprit était encore plus fatigué que mon corps, j'étais complètement désillusionné; l'inquiétude s'emparait de moi, et malgré toute ma lassitude, je ne pouvais dormir. » Il doit même emprunter de l’argent pour rentrer à Montréal.

Là, il finit par trouver un travail à La Minerve, le journal de Ludger Duvernay, l’ancien « organe du parti patriote ». Mal payé, mais content d’y travailler, bientôt faisant à peu près tout, son séjour au journal dure deux ans et demis. Il trouve quand même le temps de s’impliquer dans la création de l’Institut canadien et d’agir comme secrétaire de la société Saint-Jean-Baptiste. À l’élection de 47, il appuie Papineau dans Saint-Maurice. Mais quand le tribun se tourne contre son parti, il le combat. Finalement reçu avocat, il n’exerce pour ainsi dire pas ce métier, son caractère s’y prêtant peu. Il devient fonctionnaire fédéral (le parlement est à Québec), ce qui lui donne plus de temps pour étudier et réfléchir. Dépité par la vie publique, il se dit que la vie simple du cultivateur instruit serait la vie rêvée. Il hésite à se marier, même s’il aspire à la tranquillité du bonheur domestique.

En 1852, il fait un séjour à Boston pour apprendre l’anglais et étudier les institutions américaines. Le feu du Parlement, son déménagement à Toronto (1855), puis son retour à Québec (1859) vont perturber sa routine. Il sera tour à tour secrétaire, traducteur, copiste, puis finalement responsable de la bibliothèque du parlement, un travail sur mesure pour lui. En 56, à Toronto, il rencontre la fille d’Étienne Parent. Il l’épouse en 58. Il prend une part active à la création des Soirées canadiennes et du Foyer canadien. Il publie Jean Rivard en 1862. Casgrain reconnaît que Gérin-Lajoie a en partie gâché sa carrière littéraire, trop occupé à gagner sa vie : « Au point de vue purement littéraire, Gérin-Lajoie a-t-il tenu les promesses de son jeune âge ? À cette question nous devons répondre : certainement non. » En 64, il suit le parlement qui déménage définitivement à Ottawa où il vivra jusqu’en 1882.

Extrait
Je caresse depuis quelque temps le projet de m'acheter une terre à la campagne, aussitôt que j'en aurai les moyens. L'état paisible du cultivateur me sourit toujours. Je l'ai déjà dit, je ne pourrai jamais être qu'un avocat, ou un journaliste, ou un cultivateur. D'après la manière dont j'envisage la chose aujourd'hui, je suis porté à croire que l'exercice de ma profession, qui ne m'a jamais plu, pour une infinité de raisons, ne me procurerait pas le bonheur. La carrière du journaliste pour laquelle je me sens beaucoup plus de penchant, est ingrate et stérile.



Le sort le plus désirable me paraît donc être celui du cultivateur instruit, qui n'est pas forcé de travailler lui-même du matin au soir; mais qui, après avoir passé une partie du jour dans sa bibliothèque, va dans son champ diriger les travaux de sa ferme et prendre un exercice salutaire ; qui à son retour s'entretient avec des voisins instruits sur les affaires publiques. Car je pense que, pour qu'à la longue cette vie des champs ne devienne pas ennuyeuse, il faut être entouré de quelques amis éclairés qui sachent nous comprendre et nous répondre. Il faut même, je crois, pouvoir se donner certains plaisirs de luxe, de ceux que nous avons en ville, tels que la musique, le chant, etc. On peut, par ce moyen, se délasser très agréablement de ses travaux champêtres, et couler des jours heureux dans l'innocence et la tranquillité.



Voilà pourquoi je projette d'aller m’établir d'ici à peu d'années dans la paroisse de Nicolet, entre le port Saint-François et le collège, pour être près des steamboats qui vont aux grandes villes, et du collège où j'aurai probablement toujours des amis éclairés et vertueux. Voilà pourquoi aussi je projette, avant de me rendre dans ce lieu, de m'attacher quelque jeune personne aimable et sensible, qui possède la musique et qui ait, comme moi, des goûts simples et champêtres. Mais laissons faire le temps. (p. 89-90)

13 février 2011

Les Perce-Neige

Napoléon Legendre, Les Perce-Neige, Québec, Typographie C. Darveau, 1886, 222 pages.

Le recueil est divisé en cinq parties. Les saisons donnent leur titre aux quatre premières. Cette tentative d’harmoniser le recueil me semble peu rigoureuse, car le fil est très lâche. Comme cinquième partie, la plus longue, Legendre a ajouté une suite de poèmes sans lien entre eux.

Le printemps
Rien n’est plus simple que cette poésie. Le printemps est arrivé, le soleil rayonne, les roses embaument et les oiseaux gazouillent. La nature nous invite à partager sa joie : « C’est le printemps, c’est la jeunesse, / C’est le réveil de l’univers ; / C’est la mystérieuse ivresse / Qui frémit sous les arbres verts : / Et, puisqu’ici bas tout s’enivre, / Les oiseaux, les feuilles, les fleurs, / Enfants, vous qui vous sentez vivre, / À l’allégresse ouvrez vos cœurs. » Mais le printemps, c’est aussi le début de la vie, la petite enfance, c’est une période de bonheur, d’innocence et de pureté, qu’on ne peut que regretter : « Ah ! coule, sang pur de l’enfance, / Lentement et sans te presser ; / Dérobe à l’heureuse innocence / Le feu qui devra l’embraser.»

L’été
Sa vision de l'été est assez surprenante. La première image que Legendre en donne, c’est celle de la nuit, de l’apaisement. Paradoxalement, dans un autre poème, la nuit est associée à la mort : « Pensez à Dieu ! pensez à votre dernière heure : / La mort aime la nuit ; / Peut-être elle viendra marquer votre demeure, / Quand sonnera minuit ! » Bref la nuit nous invite à renouer avec le Créateur, à prier. Cette partie se termine comme elle a commencé : « La nuit descend, la mer immense / Se fond à l’horizon parmi / Les grands nuages ; le silence / Plane sur le bourg endormi. » En passant remarquons l’usage que Legendre fait des rejets et contre-rejets.

L’automne
Legendre nous offre quelques images d’Épinal de l’automne, mais l’essentiel n’est pas là. L’automne aussi impose des images de la vieillesse et de la mort. « Pleurez les morts ; la froide nuit / Les enveloppe de son ombre, / Et la blanche étoile qui luit / N’éclaire pas leur tombeau sombre. » Vieillir, c’est souffrir : « Plus tard, la route devient dure, / Et le soleil luit moins souvent ; / Les nuits ont moins de songes roses, / Et, si l’on connaît plus de choses, / Hélas ! on souffre plus ! »

L’Hiver
L’hiver apporte son lot de joies, telles cette première neige qui « nous baigne la figure » ou encore « La ronde immense [des patineurs qui ] se déroule / Sous les yeux ravis de la foule ». Courts instants de bonheur qui ne dure pas : « C’était la première bordée, / Et la neige faisait plaisir ; / Depuis... vous n’avez pas d’idée / Comme la neige fait souffrir ! » Et si on entre « chez le pauvre en hiver », la saison perd ses derniers charmes : « Par les ouvertures mal closes / Entre le vent glacé du soir ; / On croit voir de lugubres choses / Au fond de l’âtre froid et noir. »

Mélanges
Comme l’annonce le titre, cette partie est en quelque sorte un fourre-tout : on y retrouve quelques poèmes de circonstances (la célébration de la St-Jean, les retrouvailles dans son alma mater, le jour de l’An), quelques poèmes à tendances sociales (il est très sensible à la pauvreté, il croit que le siècle dégénère), mais surtout des poèmes qui exhortent les gens aux bons sentiments. Legendre se présente souvent comme un guide ; va encore lorsqu’il s’adresse aux enfants, mais il fait aussi la leçon aux plus vieux. Il prêche le partage, le souci de l’autre, la modération. Revient encore l’idée qu’une fois la jeunesse passée, la vie est un jardin de ronces qu’il faut traverser avec courage. Dans le dernier poème du recueil « Autrefois et maintenant », il conclut ainsi : « Donc, je conclus, avec les vieux, / Qu’aujourd’hui, ça ne va plus guère, / Que, de leur temps, tout était mieux, / Et que le monde dégénère. »

Souvenirs
L’ombre s’allonge dans la plaine,
Et, sur le grand chemin qui mène
Jusqu’aux confins de l’horizon,
Je vois encor la blanche trace
Du gros attelage qui passe
Tout auprès de notre maison.

Les troupeaux entrent à l’étable,
Tandis que, sous le vieux érable,
Nous arrêtons soudain nos jeux ;
Car, c’est l’heure de la prière,
Et la cloche invite la terre
A porter son cœur vers les cieux.

L’ombre s’épaissit davantage
Et, vers l’ouest, un gros nuage
Voile le ciel décoloré ;
On se parle encore à voix basse,
Puis, bientôt, la paupière lasse
Se clôt sur un songe doré.

Telle est l’enfance calme et pure ;
Plus tard, la route devient dure,
Et le soleil luit moins souvent ;
Les nuits ont moins de songes roses,
Et, si l’on connaît plus de choses,
Hélas ! on souffre plus ! Pourtant,

Ces fleurs des premières années,
Écloses à peine et fanées,
De l’âge remontant le cours,
Souvenirs que le coeur écoute,
Viennent refleurir notre route
Et parfumer nos derniers jours.



Napoléon Legendre sur Laurentiana
Le Perce-neige