28 octobre 2010

Du centre de l’eau

Jean-Paul Filion, Du centre de l’eau, Montréal, L’Hexagone, 1955, n.p. (Coll. Les Matinaux)

Jean-Paul Filion, dont c’est le premier recueil, est aussi connu comme chansonnier, romancier, essayiste, dramaturge. Il a écrit entre autres « La parenté », chanson à saveur folklorique reprise par Jacques Labrecque. Il a fréquenté, comme Miron, l’Ordre de bon temps. Sa démarche, dans Du centre de l’eau, est très hexagonienne : l'aliénation se résorbe dans l'amour et l'engagement. La thématique de l’eau est un peu surprenante et mériterait une analyse approfondie.

« Vapeurs des journées amoindries par un écran de ciment » : c’est le premier vers du recueil de Filion. De l’autre côté de l’écran de ciment, il y a la mer, symbole de tous les possibles : « la mer vit sa vie / elle souffle comme elle veut / sans grand éclat de rire / mais elle souffle comme elle veut / ses passions ses délires / puis elle montre les seins / en attendant ses amis »

L’usage de la liberté, le contentement du désir semblent inaccessibles au poète, idées reprises dans « Le rire cassé » : « il y avait tant de soleil à voir / sur l'épaisseur des feuilles / tant de lumière à boire / dans la coupe des grands tournesols / tant de tiges à l'amour / comme des pollens d'avenir » Un peu comme Anne Hébert l’a si bien fait dans « Il y a certainement quelqu’un », Filion décrit un personnage en marge d’un monde qu’il doit observer sans y goûter : « moi / je reste / à l'intérieur de ma porte de verre / seul / avec les quelques bouchées de nacre chaude / laissées au hasard / sur la grève mouvante »

Cet homme est pour ainsi dire cloué sur place par la peur, incapable du moindre devenir : « la peur de parler trop ou trop fort / la peur de mettre le vent dans les dernières feuilles de ma tête / peur de cette joie immense que je sens défiler à mes côtés / peur de ne plus voir dans une vraie lumière le long sillage qui coule au bout de ton doigt ». Ou encore : « notre démarche léthargique crissait les sables de l’inutile / pendant que nos souliers se gommaient de sable et de pluie »

La fin du recueil est davantage placée sous le signe de l’accomplissement, le poète ayant réussi à secouer le joug qui l’aliène : « un jour l’on a brisé l’œuf puant de l’amertume / ce fut le commencement du règne de la main ouverte ». On peut sans doute lire dans les vers suivants le désir de s’engager de la génération de l’Hexagone : « c'était au temps des neiges primitives / au temps lointain de la vie sans racines / les enfants prenaient peu à peu la garde du monde / sans le dire à personne » Dans le dernier poème du recueil, le poète en marche se sent capable de dompter mer et terre, bref il renoue avec sa vie, avec la vie :

POUR LA PREMIÈRE FOIS

pareils aux fibres de la pluie
c'était la grande tombée de tes cheveux
entre les feuilles ruisselantes de ma main
tes longs cheveux de plomb fluide
éternellement posés comme des ailes à ton sourire

il a fallu ta seule présence pour replier la mer
ta seule image pour enchaîner ma chair
au germe du matin
et depuis je n'ai cessé de mordre
à pleines dents
à pleines mains
la terre le vent les champs-soleil
et l'envol éperdu de ton regard d'enfant

le chant de la lumière
a balayé un à un les murs de ma douleur
et je suis sorti au grand air
portant ma tête à la surface de l'eau
pour la première fois
debout sur la blanche humidité de mes nuits
j'ai salué le sang
aux veines de chaque chose

25 octobre 2010

Séquences de l’aile

Fernand Ouellette, Séquences de l’aile, Montréal, L’Hexagone, 1958, 53 pages.

Dans Séquences de l’aile, on retrouve la tension entre le matériel et l’immatériel déjà présente dans Ces anges de sang. L’ange tente par tous les moyens d’échapper aux contingences terrestres. À cet égard, quelques titres sont assez parlants : « Audience au plein de l’espace », « Langue de l’aile », « Cinéma cosmique », « Doigts fusées », « Pelure de ciel », « Passeport des étoiles ». Les mots « élévation », « ascension », « envol », « altitude », « cosmique », « ciel » me viennent à l’esprit pour décrire sommairement le recueil. Un poème est dédié à Marc Chagall : on se rappelle comment ses personnages, humains et animaux, font peu de cas de l’attraction terrestre. Il en est ainsi chez Ouellette.

Presque tous les poèmes de la première partie se présentent comme une recherche de la transcendance. On serait peut-être tenté d’y voir la volonté de fuir la réalité pour s’exiler dans le rêve ou dans une spiritualité désincarnée. En fait c’est beaucoup plus complexe que cela. Je ne pense pas qu’on puisse y lire un refus du monde; je dirais même que le poète tente de raccrocher cette transcendance au réel. Voyons quelques passages qui illustrent un peu tout cela. Souvent il y a donc ce mouvement d’élévation : « Nos alphabets mûrissent sur des toits qui montent »; ou encore : « Comme un barrage ma poitrine monta le long du monde ». Ou encore : « Tout le délire d’un regard, la gravitation d’un oiseau déliant les édifices ». La femme est aussi promesse de voyage cosmique : « Femme au sang obscur qu’un germe habite comme une élégie de laine : // Ta pure extase est passeport des étoiles ». Parfois, ce sont de purs déplacements dans l’espace : « Épopées de haut vertige! // Quand les poitrines bolides de l’espace relient cent villes d’étoile » Parfois, on a plutôt l’impression d’un double mouvement : « Car l’atterrissage d’un ciel à nos lèvres se prépare. // Et sur terre, par un air de guitare, nos artères prolongent les gratte-ciel ». Parfois le matériel s’abreuve de l’immatériel : « Voici le frais manège-à-planètes! Torse, musique et plante respirent de l’étoile. » On trouve aussi d’autres types de déplacement, d’échange. Par exemple, n’a-t-on pas l’impression que le réel valse dans cette strophe : « Aucun sanglot ne crépite dans ma gorge. C’est le signal pour de longues migrations d’immeuble au pays, de lointaines migrations de seins dans ma tête. » D’autres échanges intersidéraux ont lieu et cette fois au cœur même de l’humain : « Vers la paix des cuisses et de l’aine aquatique, douloureux piéton, vers le chaste organe qui se charge de nébuleuses. »

Le recueil compte deux autres parties. « Radiographie d’un jour » est une suite de quatre poèmes qui prolongent la partie antérieure. On peut y lire une critique de la vision immanente du monde: « Les voici leurs dieux gantés de dividendes, leurs bras de soie battant des boulons, battant des mesures de corbeau au blanc des tempes hautes. // Dernière édition de l’homme! Le miracle s’amincit aux rouleaux des rotatives. » Le poète-philosophe se sent étouffé dans ce monde rétréci : « De l’Orient à l’Occident les climats délirent. O Verbe! Où neige-t-il de l’air? »

« Quatuor climatisé », la partie qui vient clore le recueil, dédié « à l’esprit d’Ionisation d’Edgar Varèse », est aussi une suite de quatre poèmes. En voici le début : « Ici s’ébranle le panorama des klaxons. Ah réveillez les courbes de mousse au large des buildings. // Il y a croissance de corps nickels à travers le temps ». On dirait que les limites du monde tangible s’estompent, que le temps, la matière et l’humain procèdent à des échanges d’énergie pour recréer un maelstrom de début du monde : « Café moka! La Presse! Rue Sainte-Catherine! L’odeur des banques se mêle aux brises de l’enfance. Au long des devantures, les passants surchauffent un ciel éteint. » Ou encore : « Le choc des os calfeutre le frais champagne. Bulles de lune. Bulles de chair. Ventilateurs aspirent la vie mécanique! ». Pour mieux illustrer cette cosmogonie, je vous livre en entier le dernier poème du recueil. Remarquez les synesthésies, les mouvements de contraction et d’expansion et tous ces échanges temps-espace.
Les pas pierreux du pouls battant mes tempes. Mon cœur propage aux veines des télégrammes de glace. Sons de sève. Ciel d'horloge. Oxygène!

A l'horizon de l'outil s'engourdit la lumière. Tempo de bielles. Vibrations de rails. Sur le dur de l'échine bondissent les électrons de l'envol.

Un paysage se condense, se condense. Mes mains téléguident des aubes. Le temps s'élargit, la tête s'élargit. Mon œil propulse des aigles!
Poésie difficile, très intellectuelle, certes! Les lecteurs pressés que nous sommes n’y trouvent pas l’accroche facile qui permet de classer un recueil et de passer au suivant. Malgré la difficulté de lecture, on ne peut qu’admirer cette démarche d’une profondeur peu commune et ce feu d’artifices verbal que nous offre Fernand Ouellette.

22 octobre 2010

Ces Anges de sang

Fernand Ouellette, Ces Anges de sang, Montréal, L’Hexagone, 1955, 30 pages. (Les Matinaux)

« À cette époque, j'avais besoin de me regarder, de m'accepter brutalement dans ma condition charnelle. J'aspirais à devenir un humain entier. C'est ainsi que naîtront les premiers poèmes de celui que j'ai appelé l'ange de sang. »

« Le tragique, à vrai dire, c’est de ne pouvoir entrer de plain-pied dans l’éternité, dans la plénitude lumineuse. C’est d’avoir une conscience des limites, des jours, des espoirs et des amours. C’est de se rendre compte de notre situation réelle dans un corps et dans un temps donné, par rapport à l’être que nous voudrions devenir. Voilà pour moi le tragique. » (Itinérances spirituelles)

La poésie de Fernand Ouellette est peu circonstancielle, presque conceptuelle. Plus encore que Grandbois, Ouellette se tient loin de toute représentation du réel, de tous développements anecdotiques. Le poète utilise un réseau complexe de symboles qu’il nous faut interpréter, ce qui fait que le sens est toujours fuyant.

Déjà dans le titre se télescopent matériel et immatériel. L’imaginaire poétique du poète s’alimente de cette tension, pour ne pas dire de cette dualité. Il désire rompre avec un état aliénant pour accéder à un nouvel espace de liberté dans lequel il pourra s’exprimer : « Près de l’abime / on pleure ses yeux sans nid / et déjà! / à travers le déluge des nuées / un chant ténu escalade les instants ». Le motif des « yeux » est primordial dans le recueil, car le monde est appréhendé par le regard : « Nos yeux nomades au dos des vents traqués / comme de lourds baluchons gorgés de violence / vrillant des chemins vierges ». La contemplation du monde n’est pas passive. Par le regard, le poète espère rejoindre le monde de l’esprit : « Aux lents pendules des ombres / comme des faucons / ses yeux s’agriffaient ». Il ne faudrait pas penser que cette poésie est une fuite; au contraire, Ouellette semble dire que l’unité de cet « ange de sang » dépend de ce lien entre le tangible et l’intangible, comme on le perçoit dans le poème « Échec de geste » : « Quel ange me rendra / le haut sentier d’un geste plein / l’ardent pays d’un corps en marche? » Paradoxalement, l’ange se pose comme l’intermédiaire, le passeur pour accéder au réel. « Il est venu / cet ange des faims limpides / offrir son feu au chant des mains / aux yeux des plaies semer ses aubes ».

Georges Rouault ; Horses think
Les quatre derniers poèmes du recueil, regroupés sous le titre « Visages de l’exil », proposent non pas une solution, mais une avancée : dans le poème « Naissance », dédié à Lisette, l’amour offre le moyen de neutraliser la vieille tension contemplation-action : « et l’odeur infinie de ta présence / endort mes plaies, convie mes aigles / à l’intense élévation d’un chant / de feu ». Même chose pour « Le Christ galérien », dédié à Miron, dans lequel la religion ouvre la voie au cheminement du poète. Enfin, le dernier poème du recueil, tout à fait dans l’esprit de l’Hexagone, trace l’avenir prometteur d’un être réconcilié : « Et naîtra d’un monde vierge la blonde chaleur / le rivage du soleil dans l’enceinte des mains, / pour les mers blanches des yeux survivants / des visages accordés au libre univers / de leur élan ». On pourrait peut-être résumer en disant que cette poésie interroge la part de l’invisible dans nos vies.

Recueil difficile qui demanderait une longue étude, ce qui n’est pas l’objet de ce blogue. En essayant de donner une certaine logique à mon résumé, du même coup, j’oblitère assurément la densité du recueil. Cette œuvre traduit bien l’aliénation de l’écrivain des années 1950, partagé entre une recherche d’absolu très judéo-chrétienne et son désir de communier aux réalités de la « vraie vie ».

NOS YEUX DANS LE VENT
Nos yeux vigies au bout des vents
cinglant les phares raillant les escales
oh!
ces récifs de rêves
     au creux des auges assoupis.
Nos yeux nomades au dos des vents traqués
comme de lourds baluchons gorgés de violence
vrillant des chemins vierges
dans les filets d'espaces crevassés.

Nos yeux soleils qui envahissent le vent
     comme une marée dévorante de blé.
Nos yeux rivières glissant dans la brise
Confiant les urnes des mains broyées.
Voir ce texte de Paul Chanel Malenfant

19 octobre 2010

Les Cloîtres de l’été

Jean-Guy Pilon, Les Cloîtres de l’été, Montréal, L’Hexagone, 1954, 30 p. (Avant-propos de René Char; couverture typographique de Gilles Carle)

Deuxième recueil de la collection « Les Matinaux » et deuxième recueil de Jean-Guy Pilon, Les Cloîtres de l’été ne contient que 19 poèmes. René Char, à qui le titre est emprunté, a écrit l’avant-propos. Il développe une courte réflexion sur le pouvoir de la poésie : « elle rapproche et confond, fait mûrir autour du même noyau ce qui vraisemblablement se cherche sans se voir à travers un océan de séparation. »

Dès le poème éponyme, le premier du recueil, s’esquisse une thématique, qui sera reprise avec beaucoup de constance dans le reste de l’œuvre. Loin d’être un lieu où l’on trouve la sérénité, le cloître est plutôt un « refuge de brulant silence », un lieu où l’on est enfermé. Autour, tout appelle la vie : « L’été / partout sur le corps de la bien-aimée », le cœur « écrasé sous la charité de la dernière justice », « le seul désir de [s]es bras impatients ». Ce poème, comme beaucoup d’autres, se termine par une projection dans un futur libéré : « Je passerai ce seuil interdit / Pour dresser contre le ciel reconquis / L’acte nu de ma persistance. » Le vocabulaire religieux est abondant et souvent associé à l’enfermement : « cloître, prière, charité, foi, espérance, ciel, offrande, pèlerin, sanctuaire ».

La nature, par sa sensualité et sa beauté, n’a de cesse de lui rappeler qu’il faut museler « tous les assassins des songes », les « monstres de l’attentif silence » : « Couleurs et fruits au fond de nos mains / Et sur les arbres très hauts très lourds / Les jeux infinis de la lumière nue / Comme une accusation ». Il vaut mieux rompre avec un passé asphyxiant : « Les visages enfouis dans les saisons mortes / N’entendent plus mon cri vers la terre des hommes ». Et encore l’interrogation à saveur religieuse : « Sous l’œil de Dieu / Les fruits tomberont-ils avant que de murir? »

Bien que peu ancré dans le réel, je pense qu’il est possible d’attribuer à cette poésie – qui rappelle à bien des égards celles d’Anne Hébert et d’Alain Grandbois – une portée sociale : « Nos regards écrasés par un silence amer / Il faut chercher une parole nouvelle / Pour une autre lumière pour un autre langage. » La liberté de parole doit se conjuguer avec celle des corps : « Va nue sur la pierre et le sable sur l’été / Donne à la mer un baiser de tout ton corps. » L’immobilisme devient une maladie dont il faut guérir : « Je sais les plaies béantes de l’immobilité indécise »; « Serais-je toujours la proie repentante / De ce vertige dévorant et toujours renaissant de sa défaite »; « Corps broyés il ne reste que des os cassés au fond de nos yeux ».

Dans le poème le plus connu du recueil, « Accord sans passé… », très hexagonien, Pilon décrit la reprise en main d’un peuple :

II n'a fallu qu'un peu de pain sur nos langues sèches
II n'a fallu qu'un soupir vers le lendemain fertile
Pour comprendre la fin et le risque fragile
Pour comprendre les cendres amassées de la nuit
II n'a fallu que ton regard triste sur mon corps déchiré
II n'a fallu qu'une main levée accueillant ma douleur
Pour retrouver les routes difficiles très longues
Où veille la Beauté sans voile ni remords
Je te le dis pour l'avenir entre nous
Je te le dis pour le cœur battant du printemps
La lourde mémoire nous poursuit au delà de nous-mêmes
II faut réapprendre les espoirs nécessaires
Tout le reste du recueil parle de libération, exercice qui passe par l’intime comme ce sera souvent le cas chez les poètes de l’Hexagone : « O baisers sur la gorge / Profonde comme un miroir / Ouvert sur le début du monde ». « O chant de vie libéré / O fantaisie illimitée de nos corps / O toi ma frémissante ». Le dernier poème, « Promesse indéfinie », évoque une renaissance, un recommencement : « Ce sera le commencement de ce qui n’en a pas / Ce sera la main de Dieu ».

Il faut bien réaliser que Les Cloîtres de l’été est l’un des premiers recueils de l’Hexagone. À mon sens, et c’est son grand mérite, Pilon emploie une thématique qui deviendra la marque de commerce de la célèbre maison d’édition. Miron est déjà en grande partie dans Les Cloîtres de l’été : le passé aliénant, le présent agonique, le « nous » fédérateur, l’engagement, le passage obligé de l’amour, l'avenir prometteur. En même temps, Pilon est encore chez Hébert et Grandbois, du moins par le langage. En témoignent ces trois vers, très hébertiens : « Eaux bruissantes à la descente du jour / Vers une fontaine de grande lumière / Ou l’atroce ronce d’un torrent ».

15 octobre 2010

Des jours et des jours

Luc Perrier, Des jours et des jours, Montréal, L’Hexagone, 1954, 30 p. (Coll. Les Matinaux)

Des jours et des jours inaugure la collection « Les Matinaux » à l’Hexagone. Déjà le titre nous donne une bonne indication de ce qui sera traité dans les 14 poèmes du recueil. Perrier n’aborde pas de thématique précise, il y a même quelque chose de très indéfini dans le contenu comme en témoignent d’autres titres : « Beau temps mauvais temps », « Trois oiseaux », « Toi n’importe qui », « L’ordre du jour », « La force des événements ». On dirait le carnet le plus plat qui soit de la vie quotidienne. Ce recueil, tout simple, est assez loin de la thématique de l’Hexagone.

De quoi parle Perrier ? Des tensions dont est tissée la vie de tous les jours, des hauts et des bas, des avancées et des replis, de l’attente et de la rencontre, de réussites et d’échecs, de la vie et de la mort. « Des jours et des jours / sur les doigts de la main / sur nos signes de croix / sur nos signes d'adieu et de retour / sur les ailes de l'oiseau / sur nos cerceaux sur nos trottoirs / des jours sans pareil / des jours sans lendemain / des jours qui s'érigent / au seuil de nos joies / et qui s'achèvent sans nous »

Face aux vicissitudes de la vie, le poète adopte l'attitude courageuse de l'existentialiste : « Même si nos solitudes / n'ont pas eu / la place d'un rire / même si la vie / n'a pas encore été / la prière d'hier soir / […] / ce n'est pas une raison / de rebrousser chemin / sur son cheval d'épouvanté / et même si nous perdons jour / en face d'un mur / à pétrir un pain de malchance / il n'est pas question / de laisser tomber nos armes ».

Ce recueil, selon moi, appartient encore aux années cinquante. On y retrouve une certaine conception de la vie typique de la grande noirceur. C’est toujours le même va-et-vient, une conception plutôt fermée de la vie, celle d’une boucle, celle de l'absurde : « Coincé dans l'éternité de moi-même / je m'attends / à plus que ce qui arrive / toutes les heures / toutes les rues / tous les hommes / je creuse le temps / jusqu'à la moelle des os » On a l’impression que la vie s’échappe sans qu’on ne puisse la retenir, que toute intervention, même courageuse, est un peu inutile.

Perrier utilise à profusion l’anaphore et toutes les figures de répétition. Sa poésie tient souvent du chant. (Lire l’hommage de Jean Royer lors de son décès)


LA FORCE DES ÉVÈNEMENTS

Ce qui arrivera de plus
au macadam de nos pas
aux saisons de nos visages
au bout de ton corps
que la nuit déroule
dans les parcs

ce qui n'occupe aucune place
dans l'espace
et qui ne tient pas
dans le creux de la main
ce que nous posséderons
de nous-mêmes
ce que nous aurons de moins
à nos épaules

ce qui arrivera de plus
au lendemain de tout

une étoile qui danse
sur l'eau striée de nos étangs

l'étoile la source enchaînée
aux barrages de nos bras