27 avril 2008

Les hommes ont passé

Jacqueline Mabit, Les hommes ont passé, Montréal, Beauchemin, 1948, 225 pages.


Plusieurs Français, sans s’installer à demeure, ont laissé un témoignage de leur passage au Canada. Le plus célèbre, bien entendu, est Louis Hémon. Mais on peut penser aussi à Marie Le Franc, Maurice Genevoix, Maurice Constantin-Weyer... Ces écrivains se sont inspirés de leur expérience nord-américaine. Tel n’est pas le cas de Jacqueline Mabit.

Jacqueline Mabit (1919-??) a vécu sept ans au Québec. Les Hommes ont passé est son deuxième roman. Elle avait publié La Fin de la joie chez Parizeau en 1941. Vous pouvez trouver quelques détails sur les circonstances de son « passage » au Québec dans le DALFAN. J’ai quelque peu hésité avant de bloguer ce roman parce que l’action se passe entièrement en France. Mais il a fait partie de la vie littéraire d’ici, ne serait-ce qu’il a été publié par Beauchemin.

Ce roman se déroule dans un petit bled, quelque part en Normandie. « Le Cotin était un ancien hameau juché sur une de ces collines douces de pente comme il s’en rencontre en Normandie. » Le personnage principal, Hélène Marais, est une jeune fille qui est revenue vivre chez son père après ses études. Celui-ci, riche et sévère, est un homme sans joie, contrôlant, austère. Certains villégiateurs habitent aussi ce hameau pendant l’été. L’un d’eux, Philippe Barras, tombe amoureux d’Hélène au moment même où son père décède. C’est un artiste peintre. Elle l’épouse, mais leur histoire sera de courte durée. Il la quitte après l’arrivée de leur enfant. « Après sa maternité, elle était demeurée attachée à son enfant âprement comme si elle le portait encore en son sein. Et son mari, dès lors, lui était devenu indifférent. » Elle va élever seule son fils jusqu’à quinze ans. Puis, pour fuir son isolement et parce que son fils se montre très indépendant, elle décide de s’installer à Paris. Elle retrouve son ex-mari et les deux reprennent, pendant quelques années, la vie commune. Mais encore une fois, elle sera déçue. Son mari est distant, indépendant. Et elle finit par réaliser qu’il la trompe. Pour combler son immense besoin d’amour, elle décide d’enseigner aux enfants défavorisés. Elle adopte même une jeune fille, Maria, qui, pendant un moment, lui offre l’amour qu’elle a toujours cherché. Mais la jeune fille vieillit et finit, elle aussi, par s’en aller. Son mari la quitte, son fils, froid et indépendant, la tient à distance. Bref, elle est encore seule. Elle décide de rentrer au Cotin et, avec ses serviteurs, elle ouvre un petit orphelinat pour jeunes filles abandonnées. Maria et une ancienne amie viennent la retrouver. Le roman se termine sur cette note heureuse.

Ce roman serait assez ordinaire, si ce n’était le point de vue sur les hommes que développe l’auteure. Tous les hommes vont décevoir Hélène, aucun ne saura répondre à son immense besoin de donner et de recevoir de l’amour. Ceci étant dit, les personnages masculins m’apparaissent peu crédibles, surtout son fils, ce qui enlève toute force à la thèse. Pour le reste, c'est un roman très facile à lire. Si je reproche à certains auteurs de s’appesantir dans les analyses qui n’en finissent plus, ici, c’est un peu le contraire : le roman court trop vite vers son dénouement. ***

Extrait
Il faut être jeune pour sortir par un tel temps, sans autre but qu'un entretien de soi avec soi-même ! Jeune ou bien très vieux. Or, Hélène arrivait à l'âge où les plaisirs de la jeunesse deviennent jouissances de sage. Cette randonnée avait saveur à la fois d'escapade et de méditation. L'âme grande ouverte, elle goûtait le paysage, son intimité, son abandon, puis, sans effort, comme on ferme les yeux, elle songeait à sa vie.
Présents et effacés, tels les chemins qu'elle laissait après elle, les visages aimés lui revenaient à l'esprit. Aimés autrefois et aimés encore. Tous ceux qui l'avaient fait souffrir, mais ne l'avaient point abîmée; tous ceux qui avaient modelé son cœur. Son père, son mari, son fils. Trois hommes qui ne l'avaient pas comprise, parce qu'elle-même ne les avait pas compris. En somme, trois hommes qu'elle avait fuis : son père, par pudeur, son mari par maladresse et son fils par faiblesse.
Maintenant ce désir d'un compagnon était bien éteint. D'autant plus aisément éteint qu'il n'avait jamais occupé son âme avec hantise. Pour elle, l'amour n'avait pas dépassé le stade romanesque, celui du fiancé rêvé! Immédiatement il était devenu maternel.
Oui, elle était celle-là qui a toujours besoin de donner ; les seins éternellement gonflés, pour échapper au mal, à la douleur, il lui fallait laisser couler la source d'amour.
Maria, la belle aux yeux si bleus, qu'elle avait choyée avec la tendresse qu'on éprouve pour ceux qui doivent tôt nous quitter, que devenait-elle? Saurait-elle être heureuse?
Aux souvenirs des promenades d'autrefois, en compagnie de sa fille adoptive, Hélène connut l'amertume des bontés déçues. (p. 219-220)

24 avril 2008

Et la lumière fut (2)

On trouve de tout dans les livres anciens. Très souvent, ce sera la signature d'un ancien propriétaire (ex-libris), l'ex-dono d'une institution scolaire, la dédicace de l'auteur ou du donateur, des notes, des soulignements, sans oublier toutes les traces laissées par les bibliothécaires. Plus rarement, ce sera des objets insérés, puis oubliés dans le livre : une image sainte qui a dû servir de signet, une facture, un petit mot, une photographie...

Dans Et la lumière fut, j'ai trouvé trois coupures de journaux, écrites à 13 ans d'intervalle. La première datée du 9 décembre 1951 (journal non cité), une photo de l'auteure, et la seconde datée du 16 décembre 1951, une critique de Maurice Lebel, furent sans doute ramassées lors de la sortie du livre. La troisième est un long article publié dans Le Petit journal en page A42 dans la semaine du 8 mars 1964 : la journaliste Claude-Lyse Gagnon décrit les activités au quotidien de l'auteure qui vient de terminer un téléthéâtre intitulé La Mort d'Irène. L'article fait un tour de la carrière de l'auteure. Je vous présente ici les trois objets.



La critique de Lebel :

Dimanche 16 décembre 1951
Et la lumière fut

Tel est le titre imagé et biblique du deuxième roman de Charlotte Savary. Ce roman, malgré certaines faiblesses de facture et d'expression, est supérieur à ISABELLE DE PRENEUSE. Il est plus étoffé, plus mûr, mieux composé et mieux écrit qu'ISABELLE DE, PRENEUSE. Par bonheur, les personnages, à part Marie-Ange Lantier, s'expriment correctement, sans tomber dans le charabia canadien de trop de personnages de nos romanciers. ET LA LUMIERE FUT nous repose du parler populaire dont trop d'auteurs prennent plaisir à charger leurs œuvres. Ce roman ne manque pas non plus d'idées généreuses et nobles, de réflexions justes et d'observations pénétrantes.
Charlotte Savary nous introduit dans le monde de la loi et de la justice. L'histoire est centrée sur la famille Levasseur qui appartient à la haute bourgeoisie de Québec. Paul Levasseur, le héros, est avocat et fils d'avocat. Loin d'être un avocat médiocre, pour qui rien n'existe hors la légalité, il s'intéresse vivement au sort de ses clients, aux causes de leurs déboires, en un mot, aux relations entre la justice et la société. Cet avocat pense, a une âme et du cœur; ce n'est pas un code civil à deux jambes. Il s'intéresse à son frère qui quitte la famille pour faire du théâtre; à sa sœur dont le mariage est malheureux, et il se charge des enfants de sa sœur; à une cliente qui a été incarcérée pour homicide involontaire. Le bonheur lui fait défaut. Il est fait pour aimer et pour être aimé. A la fin il est heureux: il ressuscite. Le roman se termine sur le mot Résurrection. Il ouvre les yeux, il a trouvé sa voie, il est enfin maître de lui-même et de sa destinée, il a dépouillé le vieil homme.
Ce roman renferme des scènes émouvantes et pathétiques. La mort de Madame Levasseur, la fin du grand Raoul, l'entrevue de Marie-Ange Lantier et de son avocat, la grande scène de la famille Levasseur et le retour de l'abbé d'Odet, forment peut-être les événements les plus dramatiques du roman. ET LA LUMIERE FUT est un roman poignant, écrit d'une plume alerte, qui fait penser. Il ne suffit pas de RENDRE LA JUSTICE. Il faut commencer par remédier aux sources du mal dans la Société. Au reste, l'œuvre de réhabilitation incombe à chacun de nous. Notre société ne survivra pas si elle ressuscite. Chacun doit opérer en soi la résurrection.
Maurice LEBEL, M.S.R.C.

23 avril 2008

Et la lumière fut

Charlotte Savary, Et la lumière fut, Institut littéraire du Québec, Québec, 1951, 224 pages.


L’action du roman se déroule sur quelques mois. Les Levasseur, une famille de la haute-bourgeoisie de Québec, sont en crise. La mère, veuve depuis longtemps, tient les cordons de la bourse, comme une naufragée qui s’accroche à un bateau en train de couler. Même si elle est très malade, elle tient le pavé haut à ses trois grands enfants qu’elle continue de contrôler. Son fils bien-aimé, Jean, un artiste bohème égoïste, la méprise, comme il méprise toutes les femmes, et prépare son départ pour Montréal. Sa fille, Régine, de retour au bercail avec ses trois enfants, depuis que son mari a fui avec sa secrétaire au Mexique, n’a qu’un but : retrouver son mari même si elle doit le partager et le faire vivre. Quant à son autre fils, Paul, un avocat idéaliste, il tient en quelque sorte le rôle du père absent. C’est le personnage principal du roman. Encore dans la vingtaine, ayant eu quelques déconvenues amoureuses, il vit difficilement sa solitude, incapable de trouver une femme qui répondrait à ses hauts standards moraux. Il vient de quitter Simone, une jeune veuve, croyant qu’elle ne cherchait en lui que la sécurité.
Paul défend en cour criminelle Marie-Ange Lanthier, une pauvre fille accusée d’avoir tué son amant. Ce procès va susciter chez lui toute une réflexion sur l’amour, dans tous les sens du terme : l’amour entre un homme et une femme, l’amour familial, l’amour entre les humains, l’amour de Dieu.

Quand madame Levasseur meurt, Paul se retrouve seul avec les trois enfants de sa sœur, et quelques serviteurs, dont la vieille Minnie, qui joue depuis toujours la mère substitut. Il réussira à sauver Marie-Ange Lantier de l’échafaud, mais elle sera quand même condamnée à dix ans de travaux forcés, ce qu’il vit comme une défaite. Pourtant tous les événements des derniers mois lui indiquent qu’on ne peut pas vivre sans une éthique de vie dans laquelle on trouve l’amour, la bonté, la miséricorde, la compassion, la fraternité... Il finit par voir les qualités de cœur de Simone et se rapproche de la jeune femme.

C’est un roman typique des années cinquante. L’histoire donne lieu à de longues discussions sur l’ordre moral qui régit la société. Paul est à la croisée des chemins. Sa vie semble n’aller nulle part. Le spectacle que lui offrent les siens est plutôt désolant. Sa mère, abandonnée par son mari, a transformé son manque d’amour en avarice et en sécheresse de cœur. Sa sœur Régine est prête à quitter ses enfants, à sacrifier sa part d’héritage et à accepter de partager un mari qui ne l’aime pas. Son frère traite les femmes comme des beaux objets dont il se débarrasse quand il en a fait le tour. Heureusement il y a aussi la vieille servante Minnie qui leur a consacré sa vie et ses amours. Il y a aussi Louis, le copain de jeunesse et l’amoureux rejeté de Régine, devenu curé, qui témoigne en faveur de l’amour fraternel lequel, à défaut de régler toutes les injustices, rend la vie meilleure. Et il y a aussi Simone, dont il finit par découvrir les qualités de cœur. On se retrouve devant deux types de personnages : ceux qui ont décidé de tout brûler sur leur passage et ceux qui cherchent à apaiser leur mauvaise conscience en faisant appel à de nobles sentiments. Triste portrait de la grande bougeoisie.

Toute cette discussion autour de l’amour est intelligente, mais elle alourdit le roman de
Charlotte Savary au-delà de toute limite acceptable. Les personnages discutent, discutent et discutent encore, mais n’agissent pas devant nous. ***


Extrait
Notre clan rongé par l'égoïsme s'est désagrégé... Notre mère disparue. Régine partie, les enfants qui restent. La solitude s'épaissit autour de moi. Une solitude que je ne pourrais supporter si, par instant, ne la perçait un rayon de cette présence divine, qui a suivi l'entrée de Marie-Ange Lantier dans ma vie. S'il y avait eu plus d'amour entre nous... Il faut pardonner. C'est cela la charité. Ne pas juger, nul ne sait le poids du joug sous lequel les êtres succombent. L'effrayante vérité de certain visage, le masque tombé. La douleur reniée qui coule comme un filet de pus à l'intérieur, infectant tout sur son passage. Combien nous avons besoin de nous sentir aimés pour être heureux !
[...]
La pensée de Simone m'accompagne comme un remords. Fragilité de la femme qui est sa plus grande force. Elle nous laisse inquiet, nous avons peur d'être trompés. Mais où commence la duplicité, où finit la sincérité ? Des êtres différents et pourtant faits pour s'entendre et se joindre. Ce n'est pas seulement l'attrait physique, si puissant qu’il soit, qui nous porte vers la femme, mais aussi l’espoir de trouver un refuge.
L'homme tout au long de la vie garde la nostalgie des genoux maternels. L'homme né de la femme retourne à la femme... infailliblement ! Notre égoïsme destructeur, aveugle... je suis aussi le fils d'Armand Levasseur. Ce qui attire et répugne dans la femme, c'est sa faiblesse, notre pierre d'achoppement. Mais c'est nous autres, hommes, qui avons créé le mythe de la femme, l'avons modelé selon nos désirs pour mieux entretenir sa légende. Elle est ce que nous voulons qu'elle soit ! Nous sommes souvent punis de notre égoïsme et de notre sensualité: le jouet précieux se casse, la poupée se dérobe à nos caresses, lasse de sourire au commandement. De notre compagne, de celle qui partage avec nous le royaume de la terre, nous avons fait un instrument de plaisir ! Et de hausser les épaules devant la femme, rivale de l'homme, de nous draper dans la supériorité de notre intelligence, de tâter la résistance de nos biceps — Comme si l'homme et la femme pouvaient être rivaux ! Différents pour mieux se compléter en s'unissant, ils ne sauraient entrer en lutte sans rompre l'harmonie de l'Univers. La rivalité de l'homme et de la femme: idée aussi absurde que monstrueuse. L'orgueil nous égare tous. Seulement il renaît toujours de ses cendres, comme le phénix de la fable. Nous croyons naïvement l'avoir terrassé et il redresse la tête plus robuste que jamais. Cet attachement à notre jugement propre, cette foi en notre expérience, source d'injustice, peut-être ? (p. 194-195)

20 avril 2008

Tâches obscures

Reine Malouin, Tâches obscures, Québec, L’Action sociale, 1946, 160 pages.


Le recueil contient trois nouvelles, l’une étant historique et les deux autres, psychologiques. C’est une des premières œuvres de Reine Malouin qui en publiera un bon nombre. Disons d’emblée que le titre n’est pas très vendeur. L’auteur nous présente en effet trois « tâches obscures » greffées su des intrigues amoureuses.

La natte blonde
Ville-Marie, 1661. Lise de Belleville et Jean de Varenne s'aiment. Elle travaille comme infirmière auprès de Jeanne Mance et lui, comme soldat auprès de Monsieur de Maisonneuve. Ils sont amoureux, veulent s’établir sur une terre et fonder une famille. Leur projet est contrecarré quand Jean doit partir en garnison pour le fort Sainte-Anne (sur le Lac Champlain, au Vermont). Avant son départ, ils s’épousent. Ils passeront cinq longues années sans se revoir, lui rivé dans sa « tâche obscure », abandonné dans ce fort qui protège la Nouvelle-France. Quand Jean revient enfin, c’est pour mourir du « mal de terre ». Elle décide de devenir religieuse.

La tâche obscure
Hélène, fille de riches bourgeois, est malade. Elle flirte avec la dépression. Sa mère décide de l’envoyer en campagne chez sa belle-sœur. Elle rencontre Pierre Casgrain, un jeune agronome qui possède un domaine. C’est un jeune homme brillant qui a décidé de se consacrer aux travaux de la ferme. C’est en quelque sorte sa participation obscure à l’effort de guerre. Plutôt que de se battre, il produit de la nourriture pour les soldats. Au contact de la nature et de Pierre, rapidement Hélène récupère. Elle est amoureuse et, sans difficulté, elle décide de renoncer à la ville et la vie mondaine.

Génie d’un jour
Un jour, Christiane surprend une conversation de son mari dans laquelle il parle d’elle. Il lui reconnaît beaucoup de qualités, mais déplore son peu de vivacité intellectuelle. Du coup, elle décide de conquérir cet homme qu’elle aime, donc de lui démontrer que son jugement est injuste. En cachette, elle écrit et publie sous un nom d’emprunt un roman qui connaît beaucoup de succès. Son mari lit le roman et écrit à l’auteure pour la féliciter. Durant une réception, il prend même la défense du livre devant un député qui le déprécie. Christiane ne peut s’empêcher de renchérir, si bien que son mari comprend qu’elle en est l’auteure. Sa femme, sous ce nouvel éclairage, le comble.

Il me serait très difficile d’épiloguer longuement sur ces trois nouvelles. C’est vraiment des histoires d’une autre époque, avec trois femmes à la remorque des hommes, des récits moralisateurs, de peu d’intérêt. **

Voici un échange entre deux personnages qui devrait vous donner une idée du ton :

« — Hélène vous êtes une victime de la crise d'âme et de caractère qui sévit, aujourd'hui, dans tous les milieux. Comme beaucoup d'autres, vous avez commis l'erreur de confondre le plaisir avec le bonheur.
— Je le reconnais. C'est pour cela, Pierre, que je cherche à résoudre le problème de la prospérité solide, du bonheur réel. Je cherche la chose prestigieuse, capable d'enfanter l'amour, la joie et la sérénité. »

Ou encore ce petit morceau de bravoure, avec patriotisme de circonstance :

« — Je ne les méprise pas, Hélène, au contraire, j'aime leur humanité douloureuse, je souffre de leur misère et je voudrais pouvoir dire à tous ceux qui se sont trompés de route et qui n'ont pas l'énergie nécessaire pour faire les quelques pas en arrière qui leur permettraient de reprendre position: Oui, vous aviez le pouvoir et le devoir d'apprendre, d'élargir votre vie intellectuelle, mais vous aviez aussi celui de ne pas oublier vos origines, de garder jalousement ce que les autres ont forcément perdu : la race. Le véritable flambeau de la survivance française, c'est nous qui le tenons, avec ce que notre caractère a de rude, de solide, d'entêté, mais aussi avec la noblesse léguée par le passé. Notre profession n'est pas une tâche obscure, c'est une œuvre de vie, de lumière, d'amour que nous accomplissons avec orgueil et volonté pour nous, pour la Patrie, pour l'humanité !
— Pierre, la véritable noblesse d'âme est dans la vie intérieure, et vous possédez richement cette force, ce refuge, ce trésor de satisfactions invisibles, mais réelles, qui vous permet, aux heures de doute et d'angoisse, de rentrer en votre cœur, de contempler en vous ce quelque chose de vraiment grand qui affermit l'édifice chancelant du courage et qui construit l'amour. Je vous admire!
Pierre se pencha sur le visage illuminé de la jeune fille, il voulut lire dans les yeux d'ombre, l'admiration sincère en laquelle il croyait. Tout homme, quel qu'il soit, a besoin de cet encens qui monte d'un cœur aimant et compréhensif. Les prunelles de nuit livrèrent une âme si tendre et si fervente qu'il en fut ébloui. » (p. 99-100)

17 avril 2008

Le Château des illusions

Laperle-Bernier, Albertine, Le Château des illusions, Montréal, Chez l’auteur, 1949, 188 p.


Étant à l’hôpital, André demande à son ami Geoffroi Vigeant, un célibataire endurci, de le remplacer auprès de Gisèle Marion lors d’un mariage. Geoffroi connaît cette fille et n’est pas insensible à ses charmes, même s’il s’en défend, réputation oblige. Tout se passe plutôt bien entre eux, Geoffroi étant même sous le charme de la jolie demoiselle, jusqu’à ce qu’un invité, ennemi de Geoffroi, lui apprenne qu’il est l’objet d’un coup monté auquel aurait collaboré André : Gisèle aurait parié avec ses amis qu’il la demanderait en mariage en moins d’un an. Il va sans dire que Geoffroi est froissé, voire surpris qu’André et cette jeune fille, qui semble sérieuse, donnent dans de telles manigances. Plutôt que de fuir ou de faire un esclandre, il décide de jouer le jeu, voire d’en prendre le contrôle. Bien mal lui en prend, car c’est lui qui est pris au piège : il revoit souvent la jeune fille, car il en est amoureux. Leur relation est toujours un peu tendue, il va sans dire, ce que Gisèle ne comprend pas. Et un jour, il en a assez de ce qu’il considère sa fausseté : pour l’humilier, il la jette à l’eau. Elle doit regagner la rive par ses propres moyens. La rupture semble consommée, même s’il est amoureux comme jamais de sa Gisèle. Il finit par revoir son ami André, par s’ouvrir à lui et par constater qu’il était dans l’erreur. Lui et Gisèle ne l’ont jamais trahi! Comment reconquérir la jeune fille qui, d’ailleurs, semble avoir disparu? Il se rend chez ses parents et apprend qu’elle a été très malade, suite à une chute dans un lac. Il persiste, lui envoie des fleurs, lui écrit et finalement la belle Gisèle vient le rejoindre au Château des illusions, le nom de la propriété qu’un riche oncle lui a léguée.

Bien entendu, il faut lire un tel roman pour ce qu’il est. Si on accepte le jeu, une fois rentré dedans, il suffit de se laisser aller, de ranger son sens critique. C’est un roman Harlequin avant la lettre. C’est confortable comme… du sable mouvant. C’est collant... comme de la barbe à papa. J’ai omis de résumer une histoire secondaire concernant les parents de Gisèle et ceux de Geoffroi, liés entre eux dans le passé. Personne ne le déplorera, j’en suis sûr. **

Extrait
Le ciel était gris, chargé de lourdeur. « II va pleuvoir, se disait-il en regardant les nuages se masser les uns contre les autres. Bientôt plus un coin du ciel bleu n'apparaîtra. » Sans goût, Geoffroi quitta son poste et monta le petit chemin, à pas lents. Devant l'imposant tableau du colosse endormi, il s'arrêta. Il pensait à Gisèle. L'esprit très absorbé par ses souvenirs, il ne détourna pas la tête lorsqu'il entendit le souffle haletant de Pataud qui revenait se placer près de lui, guettant un geste, un regard qui se faisaient attendre.
— Pataud !... Pataud ! criait une voix qui fit bondir le sang du jeune homme.
C'est elle ! songeait-il, en se retournant vivement.
— Vous, Gisèle ! Vous, ici ! prononça-t-il, le cœur rempli d'un bonheur sans mélange.
En souriant, elle descendait vivement le chemin et, dans une attitude naturellement charmante, elle lui tendit la main. Il s'en empara passionnément. Sans même songer aux conséquences de son acte, ivre de joie, il l'attira doucement. Un long moment, il la tint enlacée sur sa poitrine, sentant battre son cœur. La tête appuyée sur les beaux cheveux de soie, qui embaumaient ses lèvres d'une suave odeur de lilas frais, il murmura :
— Je savais que vous viendriez. Je vous attendais.
— Pourquoi avoir tant retardé à écrire cette lettre? dit-elle, d'un ton boudeur en le forçant doucement à dégager son étreinte.
— Pourquoi ! Mais je croyais que vous me détestiez ! Je croyais vous avoir perdue à jamais. Ah ! Gisèle, vous ne savez pas combien je suis heureux de vous voir là près de moi. C'est le plus beau jour de ma vie. Venez ... vous asseoir là, fit-il, en l'entraînant vers un banc rustique. Il l'attira tendrement dans ses bras.
Elle souriait des yeux.
— Moi ! vous détester ... murmura-t-elle.
— Vous me pardonnez ? ...
— Je n'ai pas à vous pardonner. Vous avez agi en croyant me remettre une blague que je n'ai pas commise, il est vrai... mais vous étiez sincère.
— Comment ! Vous savez donc que ? ...
— J'ai rencontré votre ami André, par un pur hasard, dans un thé chez Madame Orner Marignan, il m'a tout raconté.
—Comment !...
— Chut! fit-elle, en lui posant un doigt sur les lèvres. J'ai promis le secret. Il vous savait malheureux à cause de moi. C'est un brave cœur.
— Je vous aime Gisèle !
— Je vous aime aussi, fit-elle, en lui offrant ses lèvres pour un premier baiser.
Il sentait monter en lui un bonheur ineffable, basé sur son amour infini pour celle qu'il tenait tendrement blottie contre son cœur. (p. 185-187)