29 juillet 2007

Les Hypocrites

Berthelot Brunet, Les Hypocrites. La folle expérience de Philippe, Montréal, L’Arbre, 1945, 235 pages.


Le roman est présenté comme le premier tome d’une suite qui ne sera jamais publiée, l’auteur étant décédé en 1948. Ce roman serait très largement autobiographique. « Le lecteur d‘aujourd’hui, qui ignore tout de la personnalité et de la carrière de Brunet, est dérouté par cette prose échevelé, déroutante par la forme paradoxale et par l’allure fantaisiste » écrivait Samuel Baillargeon à la fin des années cinquante. On comprendra que le jugement a encore plus de portée pour le lecteur de 2008. C’est un roman daté dont certaines références nous échappent.

Dans un style pour le moins chaotique, échevelé, Brunet nous raconte la « folle aventure de Philipe » (il n’a pas de patronyme). Jeune garçon issu d’un milieu bourgeois, orphelin, il fait des études classiques et devient notaire. Il n’exerce pour ainsi dire pas, préférant la littérature et une vie de bohème. Très jeune il est aspiré par le vice et la débauche, par les tripots et les lupanars, et ce sera ainsi sa vie durant. Comme il ne veut pas pratiquer un métier qui prendrait tout son temps, il est désargenté et vit d’expédients : il écrit de petits articles, qu’il veut vitrioliques, dans des revues et, surtout, il extorque ses amis, des compagnons de débauche, des femmes et monsieur le curé. Très rapidement sa bohème devient descente aux enfers. Il boit sans cesse et se dope au « jaune ». Il connaît quelques femmes, dont Claire qu’il aime bien mais pas trop, vit dans des chambres miteuses, parasite ses amis, s’humilie, s’avilit, vend sa conscience pour un peu de dope, trompe, mendie, dénigre qui l’aide, s’embourbe dans ses mensonges, dans ses flagorneries. Personnage toujours en représentation – il le faut bien s’il veut conserver un quelconque crédibilité face à ses victimes – il joue à fond son personnage, assez brillant pour avoir honte de lui, lassé par ce double dont il ne peut rompre.

Au bord de la folie, de la mort, il finit par se ressaisir. Il fait une désintoxication, retourne vivre chez une vieille tante, retrouve un certain équilibre et, surtout, retrouve Dieu. Excessif, il pratique une religion angoissée, une religion qui lave sa conscience, une religion qui se nourrit de la peur de l’enfer, une religion purificatrice. Il ne cesse d’interroger sa sincérité, de débusquer l’hypocrisie dans toutes les facettes de sa vie. Il finit par épouser Claire, parce qu’elle le veut bien, parce qu’elle vient d’hériter d’une petite somme d’argent et, sans doute aussi, parce qu’il l’aime bien un peu, cette veuve si maternelle. Ainsi se termine la « folle expérience de Philippe ».

Dans son Histoire de la littérature canadienne-française, Brunet présente Les Hypocrites comme «le premier tome d’un grand roman… dont les uns ont dit qu’il leur rappelait Céline et d’autres qu’il n’avait de hardiesse que parce qu’il était écrit au Canada. » C'est vrai que ce roman présente certaines hardiesses. Je suppose que bien des dents ont dû grincer dans les presbytères. On peut le rapprocher de Céline, seulement pour la vision assez désespérée du monde qui leur est commune. Là s’arrête la comparaison. En fait, c'est un roman psychologique, moins banal que beaucoup d’autres, dont l’écriture est souvent impressionnante, qui aurait pu être un bon roman s’il avait été mieux associé au milieu social, moins centré sur le personnage, débarrassé de certaines scories (on a l’impression que l’auteur vise des gens de son époque) et plus travaillé dans sa structure. ***

Berthelot Brunet - photo : La Presse
Extrait 
Cependant, Philippe baissait. Il vivait maintenant dans la terreur. À tout instant, il se jetait à bas de son lit, des crampes dans les jambes. Certains moments, il ne se retrouvait plus, cherchait jusqu'à son nom. Et ce n'était qu'images fantastiques qui lui passaient devant les yeux. Des souvenirs, puis un présent déformé.
D'autres fois, il était dégoûté de lui à vomir. Jamais il n'avait eu d'amitiés pures, nettes. Il aurait si volontiers volé la femme de Dufort, lorsque son mari était mourant. Sa liaison avec Claire, c'était une vengeance posthume contre Julien. Même Florence il l'avait arrachée au jeune Américain. Il lui revenait encore d'autres histoires. Longtemps, il avait été lié avec François, à demi divorcé et qui, dans un hôtel, oubliait ses amours entre ses livres et une bouteille de whisky. Des mois, Philippe l'avait vu chaque jour, causant longuement avec lui. Puis, invité un soir chez la femme de François, à la fin d'une beuverie, il l'avait prise dans ses bras, l'embrassant à pleine bouche. Ensuite, une seule fois, elle s'était donnée à lui, comme pour se venger, elle aussi, de son mari. Et François, il ne l'avait plus revu, et, quelques mois après, dans sa solitude, il s'était suicidé. Philippe ne voyait que des bassesses dans sa vie. En ce moment, il était couché, parce que, trompant un pauvre fou (et qui sait ? ce naïf avait peut-être un grand cœur !), il avait dépensé l'argent que l'autre destinait après tout, si niais fût-il, à une belle action. Alors des rages prenaient Philippe. Il appelait le séminariste :
— Je veux bien revenir à la pratique religieuse, mais tout me scandalise... (p. 182-183)

27 juillet 2007

Le feu intérieur

Rex Desmarchais, Le feu intérieur, Montréal, Albert Lévesque, 1933, 196 pages. 

Première partie Marthe Vallière, 19 ans, fille d’une riche famille d’Outremont, a deux prétendants. Jules Perrier appartient, tout comme elle, à une grande famille bourgeoise. Il joue à l’artiste même s’il sait que son talent est limité. Robert Leval est un instituteur, fils de fonctionnaire. Il a écrit un roman qui lui a procuré une petite notoriété. Les deux sont très différents : Jules est un dandy un peu cynique alors que Robert est un romantique plutôt sombre. Quant à Marthe, elle est une cérébrale complètement coupée de ses émotions, mais une fille volontaire qui mène sa barque comme elle l’entend. Contre toute attente, elle choisit le petit instituteur écrivain : il faut dire qu’elle aime bien aller à l’encontre des idées qu’on essaie de lui imposer et, en plus, elle se dit qu’elle pourra l’inspirer (il est en train d’écrire un roman qu’il a intitulé L’Inspiratrice), donc à travers lui jouer un certain rôle social, être plus que la femme de Monsieur Chose. Elle l’épouse sans l’aimer. 

 Deuxième partie Robert avait bien vu que Marthe était froide, distante. Il se croyait capable d’éveiller sa sensualité. Erreur! Leur nuit de noces et les nuits suivantes sont désastreuses. Rapidement, ils font chambre à part. Quant à Marthe, elle a tôt fait de constater qu’elle étouffe dans la petite vie étriquée que lui propose son petit instituteur et que le rôle d’égérie ne suffit pas. Bref, au bout d’un mois, tous les deux sont convaincus que leur mariage est un échec. Ils viennent près, l’un et l’autre, d’avoir une aventure extraconjugale, Robert avec sa belle-sœur et Marthe avec son Jules. Quand Marthe devient enceinte, la situation change du tout au tout. Le couple renaît. Elle vit intensément sa maternité et il est plein d’attentions pour elle. Malheureusement, l’enfant naît avec une lésion au cœur. Marthe le veille avec désespoir mais il meurt. Le couple se défait à nouveau. Robert hérite de la maison de sa vieille tante à l’extérieur de Montréal. Ils y déménagent. Dans ce nouveau milieu, Robert gagne beaucoup en indépendance, en maturité. Marthe, désolée de voir qu’elle n’a plus d’ascendant sur lui, commence à l’aimer. 

C’est un roman psychologique qui fait partie de la tentative de relance du roman par Albert Lévesque au début des années 1930. L’intrigue est assez légère, banale. Je pense que le résumé doit parler de lui-même. C’est mélodramatique, pas très bon. Ce roman manque de consistance, de logique interne. Ou j’ai mal lu, ou il me semble que le caractère de Marthe change complètement en cours de lecture. Cette jeune femme volontaire, que personne ne peut faire plier, finit à la remorque d’un mari faiblard. D’ailleurs toute cette relation de couple, on n’y croit pas. C’est du mauvais roman! Pour trouver un intérêt à ce roman, il faut le regarder sous un autre angle. Au lieu de voir un jeune homme qui cherche une femme qui lui permettra de s’élever socialement, on pourrait le regarder du point de vue de la femme. Marthe est une fille de riche, capricieuse mais intelligente, qui est en âge de se marier. Sa vie libre va pour ainsi dire se terminer là. Elle qui avait toute liberté d’agir à sa guise, elle devra s’en remettre à un homme pour la suite des choses. En fait, pour donner un sens à sa vie, elle a cette alternative, choix qu’elle va explorer : si elle devient mère, elle pourra « façonner » un être humain; sinon, elle devra vivre par procuration, devenant l’inspiratrice de son mari, au mieux elle pourra influencer l’écrivain. Bref, vivre pour les autres. Le roman présente aussi quelques réflexions sur l’inspiration de l’artiste. Comme toujours chez Desmarchais, c'est très romantique. Seul le malheur inspire l’artiste. 

Extrait 
Les mois qui suivirent Noël furent pour les Leval une période d'accalmie. Marthe sortait peu, recevait moins de visiteuses. Elle ne paraissait pas s'ennuyer de cette demi-solitude, une grande attente suffisant à remplir ses jours. Les ouvrages de couture, de tricot, de broderie, l'occupaient. Elle les préférait même à la lecture. Jeune fille, elle avait fondé avec le concours de quelques amies un cercle dit « Cercle de couture des débutantes ». « Ma petite cousine devient popote », disait Réjane, qui eût fait la femme idéale d'un ambassadeur. Gisèle Lauzel, se consacrant à une fillette âgée de trois mois, comprenait mieux la conduite de son amie. La maternité, la simple espérance d'une prochaine maternité, change parfois une jeune femme, lui inculque mieux que n'importe quelle leçon le sens du devoir, du sérieux de la vie. Dans les circonstances décisives, une personne montre ce qu'elle est par sa façon de réagir. On peut déterminer, à l'observation, si elle est essentiellement superficielle ou capable de gravité. Marthe avait beaucoup sacrifié à la vie frivole, avait souvent poussé à l'extrême le goût des distractions. Des jeunes gens l'ayant blâmé durement, Robert l'avait toujours défendue: « C'est une enfant comblée qui n'a connu aucun motif de bonheur ou de souffrance. Attendez, je suis persuadé qu'elle se montrera à la hauteur de toute circonstance. » La conduite de Marthe après leur mariage avait entamé cette foi du jeune homme. Aujourd'hui, il se félicitait du changement qu'il notait en sa femme. Ses généreuses hypothèses sur les qualités de la jeune femme semblaient en voie de se confirmer. Il avait confiance en cette eau dormante dont la profondeur même dérobait — mais, il voulait l'ignorer — les possibles retours de colère. 

Rex Desmarchais sur Laurentiana

25 juillet 2007

L'initiatrice

Rex Desmarchais, L’initiatrice, Montréal, Albert Lévesque, 1932, 175 pages.


Jacques est fils de médecin. Il habite un village près de Montréal. Il ne s’y sent pas tellement à l’aise, lui le jeune intellectuel dans un milieu grossier. Dans ce village se trouve une vieille maison depuis longtemps abandonnée : le Castel. Un jour, on s’aperçoit que des ouvriers sont en train de la rénover. Bientôt une famille d’origine espagnole s’y installe. Bizarrement, le père n’est jamais là. On ne voit que la mère et la fille, toutes deux très dévotes, repliées sur elles-mêmes. Jacques tombe amoureux de la fille.

Il la rencontre, elle répond à ses avances, sans jamais aller trop loin. De toute évidence, elle cache un secret. Jacques entreprend son éducation littéraire : Lamartine, Musset. Ils s’entendent à merveille jusqu’au jour où il la demande en mariage. Elle lui répond qu’elle ne peut pas, sans s’expliquer. Par dépit, il décide de l’abandonner. Il imagine le pire. Elle tombe malade et meurt. Il finit par percer le mystère. Elle est la fille d’une « relation illégitime » de sa mère. Depuis ce temps, son père les punit, en les isolant dans des endroits où elles ne connaissent personne, en les déménageant quand elles commencent à tisser des liens.

« Roman de la jeune génération » de l’éditeur Albert Lévesque. Climat romantique à la René de Chateaubriand : le jeune héros incompris, passionné, et la jeune fille mystérieuse qui cache un mal secret. Le style et toute l’histoire sont très ampoulés. Approche psychologique facile. Beaucoup de mièvreries. En fait, vous l’aurez compris, ce n’est pas très bon. **½

Extrait
Parmi les feuillages roux, les stèles... Un acre désir de vivre dont vibre l'être tout entier...
La splendeur douce d'une belle journée d'automne jamais ne m'a laissé indifférent. Vers la fin de l'après-midi, l'azur se fait diaphane et presque vert de mer. La lumière, qui ruisselle sur les feuillages à peine mordorés, semble de qualité plus pure. Cette excessive limpidité de l'atmosphère et de la clarté verse au cerveau de la lucidité.
Par des jours semblables, si nous savons nous recueillir, nous descendons jusqu'au fond de nous-même.
A marcher dans le cimetière, par les allées où si souvent nous nous sommes promenés ensemble, j'éprouve un sentiment indéfinissable: mélange d'allégresse et de regret.
Je vais à pas lents, en fauchant du bout de ma canne les herbes des plates-bandes. Et voici qu'apparaît brusquement une tache d'argent où se mirent les stèles: L'étang qui fut le terme de nos promenades du soir. Le petit coin romantique que Violaine chérissait et qu'elle élut pour dernière retraite...
Asseyons-nous sur le banc en fer ouvré. Les rayons obliques du soleil empourprent la lisière du bois. Non loin, un bouleau ondule et l'agitation de ses fines feuilles trouble un coin de ciel.
Allégresse!
J'ai découvert ma vérité propre. C'est la chose importante de la vie. Violaine avait découvert la sienne, et acceptée. J'ai toujours mêlé étroitement les enivrements du cerveau et les voluptés sensuelles. En m'abandonnant à la mélancolie jamais je n'ai abdiqué mon goût de connaissance et d'analyse. Je ne comprends point ceux qui ne vivent que de la tête, ceux qui ne vivent que du cœur ou de la chair. En moi, chaque faculté exige son dû, chaque puissance sa satisfaction. Chaque saison a sa beauté, chaque ciel, ou gris ou lumineux, son charme; chaque philosophie renferme son suc, chaque humain cache son secret.
Si l'on est bien persuadé de cela, la vie ne peut paraître médiocre et dénuée d'intérêt.
Chacun construit sa vie pour soi et l'organise à son gré. Tel jeune homme rêve de monter d'un cran dans l'ordre social, tel autre de conquérir la fortune, la célébrité. Cette jeune fille songe au mariage riche, cette autre au beau don Juan. (p. 168-170)

Rex Desmarchais sur Laurentiana

23 juillet 2007

Mathieu

Francoise Loranger, Mathieu, Montréal, Cercle du livre de France, 1949, 347 p.


Mathieu Normand habite l'Est de Montréal avec sa mère Lucienne. Il y a belle lurette, son père les a quittés et s'est enfui aux États-Unis avec une autre femme. Sa mère, frustrée et meurtrie, déteste ce fils qui est le témoignage vivant de son humiliation. Mathieu, doté en plus d’un physique ingrat, a une piètre estime de soi. Il est désagréable sinon méchant avec tout le monde, se cherche, ne réussit rien. Il essaie de parasiter les autres, de les exploiter. Pour tout dire, il est tout à fait malheureux.

La famille Normand côtoie une famille bourgeoise, Étienne et Eugénie Beaulieu. Les Beaulieu aident les Normand du mieux qu’ils le peuvent. Les deux femmes sont des amies d’enfance. Étienne est un riche industriel qui s’intéresse aux arts. Il est le parrain de Mathieu : il lui procure plusieurs fois un travail, que ce dernier abandonne. Les Beaulieu ont deux enfants, dont Nicole qui rêve de faire du théâtre. Elle tente de joindre une troupe dirigée par son cousin Bruno et dont la vedette est sa cousine Danielle. Celle-ci éprouve une certaine sympathie pour Mathieu et, de concert avec Étienne, essaie de l’aider à sortir de sa marginalité.

Quand le père de Mathieu entre chez lui au bout de vingt-cinq ans, pour venir mourir, la tension monte entre la mère et le fils. Depuis peu promu critique théâtral grâce à l’intervention de son oncle, Mathieu s’est brouillé avec la troupe de Bruno qui monte Les Mouches de Sartre. Il prépare même une critique malhonnête de nature à faire interdire la pièce. En même temps, il s’en veut, surtout à cause de Danielle pour laquelle il éprouve des sentiments qu’il exprime en l’agressant. Il est au bord du suicide. Pourtant, après une nuit d’enfer à se demander comment mourir, il décide que le bonheur est encore possible. Il se dit qu’il pourrait quitter la ville. Il décide de joindre le Camp des athlètes à Val-Morin. Ce centre de culture physique est géré par Émile Rochat, une espèce de gourou suisse de plus de quatre-vingts ans, qui entraîne les corps et guérit les âmes. Il y reste presqu’un an, se refait une santé physique et mentale. Surtout, il change d’attitude face à la vie. Plutôt que de voir tout en noir, il décide de se lancer à la poursuite du bonheur. Danielle reprend contact avec lui. Un lien semble se tisser entre eux.

Il est toujours un peu difficile de s’intéresser à un roman dont le héros est inhibé, désagréable, plein de rancœur, un Roquentin qui ne voit que la laideur du monde. Pour rendre crédible le caractère du personnage, Loranger force un peu la note : la femme abandonnée qui hait son fils et qui le déprécie au vu et au su de tous. Le personnage d’Étienne, le père par substitution, est aussi difficile à croire : il a de la difficulté à s’intéresser à ses propres enfants, et le voici prenant à bras-le-corps le destin de son filleul. J’aime bien la façon dont le jeune homme trouve sa voie : il commence par soigner son corps avant de guérir son esprit. Il finit par « tasser » le gourou. Pourtant, le tout me semble souvent enduit de psychologie facile. À mon sens ce roman, qui n’est pas sans intérêt, y aurait gagné à être coupé du tiers. ***½

Extrait
Un insecte tout près de lui s'obstine à vouloir escalader une tige de blé. Son entêtement distrait Mathieu qui s'amuse bientôt à l'observer. En voici un autre, et un autre, un autre encore... Il renonce bientôt à les compter, découragé par leur abondance. La précision de leurs mouvements, la fragilité de leurs antennes et la mobilité de leurs yeux aigus finissent par le fasciner. À quoi servent-ils? Quel est leur rôle dans l'ordre du monde? Naître et mourir, est-ce tout? Ne leur est-il demandé rien de plus que d'accomplir ce qui a été fait avant eux par des million d'insectes de même famille, rien de plus que de répéter les gestes ancestraux en suivant les poussées d'un instinct infaillible qui les guide plus sûrement que le raisonnement de l'homme vers ce qui est leur bien propre? D'où leur vient cette connaissance de ce qui est bon pour eux, celle connaissance certaine, immuable?
La personne de Rochat, la vérité Rochat, s'impose une fois de plus à l'esprit de Mathieu comme un achèvement ayant des liens mystérieux avec ses pensées actuelles. L'athlète, en effet, ne tend-il pas lui aussi, consciemment ou inconsciemment, vers un but auquel il subordonne ses impulsions, et en vue duquel se coordonnent toutes ses facultés maîtresses? Quel peut être ce but? À quoi Rochat peut-il tendre, sinon, comme tout ce qui vit, à se réaliser complètement? Comme une planète, lancée dans l'espace, se meut depuis son origine jusqu'à sa fin, suivant le mouvement initial qui lui a été donné; comme une cellule qui poursuit aveuglément son but depuis le moment où elle a reçu l'élan vital jusqu'à celui où elle deviendra plante, animal ou homme, Rochat semble obéir aux lois qui le régissent comme s'il connaissait ces lois, comme s'il savait de source certaine qu'en s'en écartant il ne ferait que trahir sa nature, alors qu'en les acceptant, au contraire, il multipliera ses chances de bonheur. Quelle somme d'expérience, de réflexions et de conscience entre dans cette connaissance de sa nature, voilà ce qu'il reste à déterminer.
— Et puis non! décide brusquement Mathieu, que Rochat soit arrivé à cette sorte de sagesse par une série d'observations ou par intuition, cela ne change rien à mon cas. L'important est avant tout de chercher comment, moi, je pourrai atteindre la sagesse, ma sagesse. Je crois qu'il faut d'abord commencer par obtenir une parfaite coordination entre mes paroles, mes pensées et mes gestes. Tout ce que je dois faire, dire ou penser, doit être de moi, des centaines de personnes l'auraient-elles dit, fait, ou pensé avant moi. En un mot, tout recréer à mon usage.
La certitude d'être sur une voie qui ne peut que le mener au bonheur le comble déjà d'allégresse. Certes, il ne sait pas encore qui il est; ni ce qui le fait différent des autres; il n'est pas toujours sûr non plus de ce qu'il croit aimer; mais par contre, il commence à savoir ce qui lui déplaît. En éliminant d'abord tout ce qui lui est contraire, il finira bien par se connaître. (p. 324-326)

20 juillet 2007

Les rêves des chasseurs

Marius Barbeau, Les rêves des chasseurs, Montréal, Beauchemin, 1955, 117 p. (1re édition 1942) Illustrations de Phoebé Thomson et Marjorie Borden.

Marius Barbeau est le père de l’ethnologie québécoise. Au début de sa carrière, il s’intéresse surtout aux cultures autochtones, dont celle des Tsimshians, ce qui nous a valu l’extraordinaire Rêve de Kamalmouk. En 1914, il rencontre le grand anthropologue américain Franz Boas qui l’incite à recueillir les contes populaires et les chansons folkloriques des Canadiens français. Il parcourt les environs de Québec, Charlevoix, Kamouraska, sa Beauce natale…

Dans Les Rêves des chasseurs, on retrouve neuf de ces contes (trois ne sont pas datés). Par exemple, le premier, celui qui a donné son titre au recueil, a été recueilli à Lorette en 1912. Le conteur était Mme Prudent Sioui.

Vous ne trouverez ni diable danseur, ni revenant, ni chasse-galerie dans ces contes. Ce ne sont pas des contes fantastiques, auxquels on associe souvent le folklore québécoise. Ce sont des contes merveilleux, la plupart dans la tradition de Perrault, avec des princes et des châteaux, des objets magiques, des sorciers, des fées et des magiciens…

Je ne vais résumer que le plus long, « Prince, la nuit ». C’est l’histoire d’un prince qui, suite à un sortilège, se transforme le jour en bête féroce et redevient prince à la nuit tombée. Un jour, un paysan se présente dans son jardin et cueille sans permission un bouquet de roses pour sa fille Cadette. Le prince l’intercepte et lui donne un an pour lui amener sa fille sinon elle mourra. Le paysan s’exécute. Cadette s’attache à ce prince et vice versa. Une vilaine sorcière, jalouse, veut rompre le charme des amoureux. Par un sortilège, elle transporte le prince et son château sur la Montagne vitreuse. La jeune fille part à sa recherche, doit subir plusieurs épreuves, affronter la méchante sorcière, qui s’est transformée en princesse afin d’épouser le prince, déjouer toutes ses ruses, avant de reprendre le cœur de son bien-aimé. Ce conte a été raconté en 1915 par Achille Fournier de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, dans Kamouraska.

En guise d’extrait, je présente le premier conte, le plus court et le plus illustré, même s’il n’est pas tout à fait représentatif du conte de fées auquel appartiennent la plupart des contes.