26 février 2014

Mélanges

Napoléon Legendre, Mélanges, Québec, C. Darveau, 1891, 223 pages. 

Comme le dit le titre, nous sommes devant un « mélange ». Le recueil contient des poèmes, deux récits et un court roman, Annibal, que je vais présenter brièvement. Ce roman connaitra une édition séparée (Lévis, Pierre-Georges Roy éditeur, 1898, 120 pages)

Annibal

Voici l'un de nos premiers romans du terroir. Napoléon Legendre raconte à gros traits la vie de Jérôme-Épaminondas-Annibal Ladouceur. Ce nom digne d’un héros, il le doit à son parrain, un fier militaire qui s'est distingué durant la guerre de 1812. L’action se passe dans les Bois-Francs. Jeune, Annibal est un tel garnement que ses parents songent à l'inscrire à l'école de réforme. Il se bat, se lie aux élèves les plus tapageurs et passe à peine ses cours. Une maladie le cloue au lit. Son amitié pour un jeune garçon studieux, qui vient l'aider dans ses devoirs, lui fait réaliser qu'il est un ignorant. À partir de ce moment, il change de comportement et s'intéresse à ses études. Vient le temps où il doit décider de sa future vocation. Son oncle veut en faire un militaire et ses parents, un avocat. Il surprend tout le monde en choisissant de devenir cultivateur. (Voir l'extrait). Les troubles de 1837 éclatent et Annibal se bat à côté des Patriotes. Après la défaite de Saint-Charles, il se sauve au Vermont. Pendant un an, il travaille chez un fermier irlandais qui a épousé une Française. De retour chez lui,  grâce à l'argent de son parrain, il met sur pied une ferme moderne. Une autre année passe et il épouse la jeune fille de ses amis américains. Quant à la suite, on sait qu'il prospère et qu'il devient un modèle pour ses concitoyens.

Extrait
Eh bien, mon père, puisque vous avez la bonté́ de me laisser libre, il y a un état que je choisirais entre tous, c’est celui de cultivateur.
– Cultivateur ! s’écrièrent à la fois le père et l’oncle.
– Y penses-tu ! ajouta celui-ci, Annibal Ladouceur aux mancherons d’une charrue !
– De fait, l’idée me semble assez singulière, poursuivit M. Ladouceur.
–Je ne ferai rien qui n’ait votre entière approbation, dit Annibal; seulement vous m’avez demandé mes goûts, et je les ai déclarés franchement. Maintenant, je suis prêt à choisir comme vous l’entendrez.
– Mais, en cultivant, jeune homme, dit l’oncle d’un ton solennel, comment te feras-tu un avenir, et quels services pourras-tu rendre à ton pays ?
– D’abord, mon cher oncle, je n’ai pas une ambition extraordinaire, et les honneurs me tentent peu, pour le moment du moins. Mais, du reste, je ne crois pas que l’état de cultivateur soit aussi peu relevé́ qu’on cherche à le faire croire. Y en a-t-il un de plus noble, de plus indépendant ? Voyez le médecin, le notaire, l’avocat : ne sont- ils pas, au fond, les humbles serviteurs du public qui les paye ? Lorsqu’ils ont acquis la vogue ou la célébrité́, ils peuvent, jusqu’à un certain point, choisir leur clientèle et dicter leurs conditions, ce qui est une des formes de l’indépendance; mais, au début, ne leur faut-il pas, comme je l’entends dire tous les jours, courir un peu le client ? Je suis loin de vouloir déprécier ces professions; mais je ne voudrais pas non plus les élever trop aux dépens des autres. Et maintenant, voyez le cultivateur. Il travaille, lui aussi, mais librement; et c’est la Providence qui lui paye son salaire. Avec ce gain, il peut se passer de tout le reste. Quant à son avenir, à la position qu’il peut se faire, et aux services qu’il rend à son pays, je conçois qu’un homme qui se contente de suivre la routine ordinaire ne peut ni faire beaucoup de bien ni arriver très haut. Mais supposez, par exemple, que j’établisse ici une sorte de ferme modèle, que je fasse de la grande culture, suivant tous les principes de l’art moderne, croyez-vous que je n’aurai pas rendu un véritable service à tout mon district, et que je n’aurai pas, en même temps, fait une excellente spéculation ? Je me contente de soumettre ces idées; si vous croyez qu’elles aient quelque valeur, vous les examinerez. Je n’ai que dix-huit ans, après tout; et je puis attendre. Pour ce qui est de l’objection que mon oncle a soulevée, je dois dire que, parce qu’on est cultivateur, on n’est pas nécessairement privé de l’avantage de porter les armes pour son pays. (p. 67-68)

Napoléon Legendre sur Laurentiana
Le Perce-neige

25 février 2014

Je lis seulement des livres d’occasion

« Je lis seulement des livres d’occasion.
Je les pose contre la corbeille à pain, je tourne une page d’un doigt et elle reste immobile. Comme ça, je mâche et je lis.
Les livres neufs sont impertinents, les feuilles ne se laissent pas tourner sagement, elles résistent et il faut appuyer pour qu’elles restent à plat. Les livres d’occasion ont le dos détendu, les pages, une fois lues, passent sans se soulever.

Je lis des vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d’un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d’un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l’hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n’importe comment sauf d’ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l’étagère. »


Erri de Luca, Trois Chevaux, Gallimard, 2001

8 octobre 2013

Factures acquittées

Gertrude Lemoyne, Factures acquittées, Montréal, L’Hexagone, 1964, 29 pages (coll. Les Matinaux)

Il ne faut pas chercher des images fulgurantes ni des moments d’exaltation dans Factures acquittées. Comme le titre le laisse prévoir, tout est au plus simple, langage et contenu. Lemoyne se tient du côté du quotidien, près des choses, sensible au temps qui passe. « J’ai rangé les chaises de jardin / et les dimanches d’été / lourds du poids des balcons ».

Factures acquittées a été publié en 1964 à l’Hexagone, mais la thématique me semble davantage celle des poètes de la génération précédente, celle des Garneau et Hébert. On est davantage dans le questionnement personnel, dans la mise en cause des relations sociales que dans le thème du pays. « L’ennui m’a enfin rejointe dans la gare de l’été ». « Je n’irai plus secouer la nappe au vent / A quoi bon? Les îles barrent la mer ».

Une tristesse certaine se dégage des 25 courts poèmes qui composent le recueil. Elle résulte de la conjonction de thèmes, comme la déception, l’ennui et la solitude : « Vous avez amputé ma joie de son pas dansant »; « Vous avez regardé mille fois / Vos mains croyaient être pétries de certitudes ». Souvent la poète s’installe dans un climat d’attente : « Calée dans la cage / genoux au menton / dans un cocon d’indifférence / je n’attendrais qu’un obscurcissement du noir ». Observatrice plutôt qu’actrice, elle tient le monde à distance : « je m’ennuie d’avoir tant regardé la route »; « la fête des autres est finie ». Un poème s’intitule « Le guetteur » et un autre, « La figurante ». Et pourtant c’est cette attitude qui est à l’origine de la déception et de la solitude : « J’étends une main imprudente / On m’a vue / Bras que j’allonge comme un presbyte / Il faut le ramener ferré sur le vide ». Le ton ne monte jamais, il n’y a ni rancœur ni amertume, mais plutôt la réception tranquille d’un état de comptes, comme le dernier poème, « Nova et vetera », le suggère :

Matin, architecture de la patience
Dressage amical du montant
Revêtu de soi-même
Collant que l’on déposera le soir
Salut, terre nouvelle

Une nouvelle édition du recueil, augmentée, a été publiée en 2012 au Lézard amoureux.

13 septembre 2013

L'Hexagone 25 : rétrospective 1953-1978


En collaboration. L'Hexagone 25 : rétrospective 1953-1978, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, 1979, 55 pages. (Couverture de Roland Giguère)

« [L'Hexagone] fut un carrefour, un lieu de poésie et d'amitié, de rencontres et de confluences, de diversité et d'échange, et à certains moments elle a pu être perçue comme un symbole de rassemblement. Toujours, cependant, c'est dans l'acte éditorial que nous prenions conscience du phénomène littéraire, c'est à partir de et à travers un travail d'édition proprement dit : organisation, choix des manuscrits, fabrication, diffusion, que se développaient une réflexion sur la poésie et une certaine vision de la littérature.

Au tout départ, il s'agissait surtout d'amitié, de s'exprimer, de «faire quelque chose». Bien sûr, nous n'étions pas «innocents», nous avions nos idées, comme par exemple, notre refus du compte d'auteur (ce qui entraînait en contrepartie de longs délais parfois à cause de nos moyens de financement), comme notre souci d'innover et de faire «professionnel» sur le plan de la présentation graphique. Par ailleurs, nous voulions changer la situation non par des polémiques, mais en faisant «autre chose», en faisant du neuf. Au cours des années et de notre pratique, nous avons été amenés à une mise en ordre et à jour de nos sources, à nous définir et à nous situer. Nous rejetions et affirmions, plus que nous ne condamnions. Nous avons assimilé l'antériorité poétique valable à nos yeux et nous nous sommes donné une généalogie. Notre démarche se clarifiait et se précisait. Dans le choix des manuscrits à publier, nous tentions d'objectiver le phénomène poétique et de situer le texte dans l'art actuel des recherches ici et ailleurs. Et déjà, nous voulions faire exister et «universaliser» la jeune poésie aux yeux du monde: un abondant service de presse atteignait tous les points susceptibles de la répercuter. Nous avons établi des contacts avec d'autres groupes de poètes ou lieux d'édition étrangers.

Aussi, depuis «le terrain», nous étions en mesure de voir à l'œuvre les rapports entre la littérature et la langue, le milieu, la société, les structures, la culture. Aussi, nous nous sommes «impliqués» assez rapidement, chacun avait d'autre part ses engagements personnels» ce qui pouvait à l'occasion colorer notre action, bien que nous n'ayons jamais mêlé acte éditorial, choix individuels et collégialité (aujourd'hui on dirait «le collectif»). Si les réunions de l'équipe d'animation portaient presque exclusivement sur le travail d'édition, il y avait une intense fréquentation de tous et chacun dans des activités paraéditoriales ou autres, où l'on discutait «dur» avec enthousiasme et passion. Enfin, vers les années 1958-1960, nous avons voulu explicitement contribuer à l'édification d'une littérature et d'une édition nationales.

Pour nous, à l'Hexagone, il n'importait plus seulement de prendre la parole, d'écrire une poésie neuve, d'agir dans le champ littéraire et sur son processus, mais il entrait dans notre dessein de constituer un fonds d'édition, d'assurer la continuité des œuvres déjà commencées tout en faisant place à celles qui naissent, bref de baliser notre littérature. Avec la création de la collection «Rétrospectives» en 1963, notre perspective s'est renversée : nous ne pensions plus en fonction d'un livre à la fois, mais désormais en termes d'œuvres. Celles d'hier comme celles d'aujourd'hui et de demain. Un jour de 1970, Paul-Marie Lapointe me faisait remarquer que nous avions de plus en plus une littérature «complète». Juste. Non plus une littérature de service et plus ou moins univoque, accablée par l'obsession ethnique et jouant une suppléance, mais enfin une activité intellectuelle et littéraire qui se déploie dans tous les genres et investit tous les domaines. Après coup, je pense que c'est ce qui caractérise l'Hexagone comme maison d'édition et dans ses choix, d'avoir présent à l'esprit une conception historique et globale. Notre catalogue en rend compte. Nous tentons d'illustrer la continuité dans les ruptures nécessaires.» 

(Gaston Miron, «L'Hexagone pour demain», L'Hexagone, rétrospective 1953-1978, BNQ, 1979, p. 7-8)



12 septembre 2013

Les débuts de l'Hexagone racontés par Jean-Guy Pilon

Jean-Guy Pilon - Fonds La Presse
« Ce printemps de 1963 qui tarde tant à éclater m'oblige à mesurer une distance: dix ans. Il y a dix ans, je publiais mon premier recueil de poèmes, disparu rapidement de la circulation, fort heureusement. Un premier recueil de poèmes peut être le résultat d'une très longue recherche ou l'aboutissement d'une patiente innovation; il fut pour moi une libération, un premier pas sur la terre ferme. Une fois qu'il fut publié, je compris que je pouvais songer à écrire. J'étais étudiant et lorsque je tins le premier exemplaire de ce petit livre dans mes mains, j'eus une impression très étrange dont je me souviens encore, mais que je ne puis décrire. A chacun sa sensibilité.

Donc 1953. Anne Hébert venait de publier LE TOMBEAU DES ROIS. Alain Grandbois -- il ne saura jamais à quel point sa patience me fut précieuse -- habitait Montréal et il me faisait l'amitié de me recevoir chez lui de temps en temps. Avec quelques confrères et amis, nous avions fêté la parution de ma première plaquette : Alain Grandbois s'était joint à nous. Je l'ai souvent écrit : c'est en lisant LES ILES DE LA NUIT et RIVAGES DE L'HOMME que j'ai compris ce qu'était la poésie; mais Alain Grandbois devait m'apprendre beaucoup plus, au cours des longues conversations que nous avions. Il parlait de ses voyages, de la Chine, de l'Afrique, de l'Europe, de Paris. Je l'écoutais. C'est lui qui m'a donné le virus du voyage, le goût du monde, en me parlant des pays et des villes, des femmes merveilleuses qu'il avait croisées à Shanghai ou à Damas, des soleils, des rues, des marchés, des mers et des ports.

À cette époque -- voici que je me mets à parler comme un aîné-- chaque nouveau recueil, si mince soit-il, était signalé et commenté dans les journaux. C'est ainsi qu'en quelques mois, j'appris l'existence d'autres jeunes poètes de mon âge. Gaston Miron et Olivier Marchand publiaient DEUX SANG; Gatien Lapointe, Georges Cartier et Wilfrid Lemoine y allaient eux aussi d'un recueil. Sylvain Garneau (que je n'ai jamais rencontré), Pierre Trottier et Fernand Dumont avaient publié aux Éditions de Malte. Nous lisions parfois dans la page littéraire du DEVOIR, que dirigeait Gilles Marcotte, des poèmes de Luc Perrier et de Yves Préfontaine. J'ai lu pour la première fois un poème de Fernand Ouellette dans la revue AMÉRIQUE FRANÇAISE. La plupart des jeunes poètes commençaient d'ailleurs à collaborer régulièrement à cette revue dont le rôle, en ce sens, a été assez important.

Je ne connaissais aucun des autres poètes. Je souhaitais les rencontrer, mais, pour le jeune campagnard timide que j'étais, la difficulté était de taille.

Un jour, un autre étudiant de l'Université se présenta. Il voulait m'interviewer pour LE QUARTIER LATIN. Il avait mon âge, il s'appelait André Belleau. Notre amitié date de ce moment.

Quelqu'un m'avait parlé de Gaston Miron qu'il n'était pas facile de rejoindre. Des amis communs nous avaient finalement présentés l'un à l'autre. Je suis sûr que notre première rencontre a eu lieu dans une taverne de l'est de la ville. Gaston Miron prétend le contraire. Qu'importe!  Il était plein de théories sur la poésie, l'édition, la jeunesse, la politique. Il avait les poches bourrées de poèmes, les siens et ceux des autres. Je dois dire qu'il m'avait d'abord effrayé par sa volubilité et ses imprécations. Il venait de traverser des mois difficiles et cruels : il ne pensait pas à lui, il se souciait peu de se trouver un emploi, il pensait à lancer une maison d'édition qui se consacrerait à la poésie. Il en avait d'ailleurs jeté les bases et choisi le nom : cela allait s'appeler LES ÉDITIONS DE L'HEXAGONE, «parce que, ajoutait-il, nous étions six le jour où nous en avons décidé la création et nous ne nous entendions pas sur les noms proposés. L'HEXAGONE a rallié tout le monde».

Raymond Barbeau était aussi des nôtres, parfois. Il s'apprêtait à quitter le Canada pour Paris où il voulait s'inscrire à la Faculté des lettres de la Sorbonne, ce qu'il fit d'ailleurs avec beaucoup de succès.

Je revis plusieurs fois Gaston Miron. Nous buvions du café dans des restaurants minables. Nous discutions ad infinitum; nous avions finalement rencontré Luc Perrier, encore plus timide et discret à cette époque qu'aujourd'hui, Fernand Ouellette qui parlait peu mais nous entretenait parfois, avec passion, de Léon Bloy, de Rouault, de Saint-Jean de la Croix.

Comme je regrette maintenant de n'avoir pas noté les circonstances dans lesquelles nous nous sommes tous connus et le détail de nos premières conversations.

Gaston Miron m'avait présenté à Louis Portugais, l'administrateur des Éditions de l'Hexagone, chez qui nous allions nous retrouver durant plusieurs années. Dans toute l'aventure de l'Hexagone, le rôle de Louis Portugais, même s'il fut caché, fut très important.

Je me rends compte qu'en décrivant ainsi les événements, je suis injuste; car je n'insiste pas suffisamment sur un aspect majeur de toute l'entreprise : l'amitié. Car l'HEXAGONE, à ce temps de notre jeunesse, s'installa dans nos vies sous le signe de l'amitié. Ce fut, pour nous tous, un grand moment d'amitié. Cela aussi pèse admirablement et lourdement dans la balance littéraire.

Mon premier recueil qui fut, comme je l'écrivais précédemment, une libération, m'avait apporté beaucoup de choses. Gilles Marcotte dans sa critique au DEVOIR avait écrit des phrases plutôt dures dont je lui ai été très reconnaissant. Son jugement, sévère mais honnête et sympathique, m'encouragea beaucoup.

Je continuais à écrire, à déchirer, à recommencer. J'eus alors un coup de foudre : la découverte de l'œuvre de René Char. LES MATINAUX, entre autres, fut un livre important dans ma vie.

Gaston Miron cherchait un titre de collection pour l'HEXAGONE : je lui proposai LES MATINAUX et lui dis en même temps que je lui soumettrais un manuscrit. Luc Perrier avait déjà terminé le sien : nous allions, tous deux, inaugurer la collection. René Char accepta d'écrire une préface aux CLOÎTRES DE L'ÉTÉ, et ce petit livre parut donc en 1955, précédé de cette prestigieuse recommandation amicale.

Nous faisions tout de nos mains dans la cave encombrée de Louis Portugais, toujours patient et chaleureux. L'HEXAGONE -- on m'avait admis dans l'équipe -- était une affaire (il s'agissait de ne pas perdre d'argent) et un lieu de rencontre. Jamais, ni à ce moment-là ni plus tard, L'HEXAGONE ne fut autre chose. Nous nous plaisions à définir la maison d'édition comme un carrefour. C'était juste.

Il faudrait longuement parler de cette cave de la rue Lacombe. De nos séances de travail, de nos discussions. Parfois, l'un de nous amenait un autre poète; c'est ainsi que nous connûmes Yves Préfontaine qui fit irruption un bon soir, déjà tendu et violent. Michèle Lalonde, si éblouissante et si belle que nous hésitions à lui parler. D'autres aussi qui revinrent souvent ou qui ne firent que passer.

Au printemps de 1955, je partais pour l'Europe. Mon premier départ et mon seul voyage en bateau. Ce fut la découverte, l'émoi, le choc. De longues conversations avec René Char, Pierre Reverdy, Pierre Jean Jouve. S'ouvrait ainsi un monde nouveau, vertigineux, attirant.

A l'HEXAGONE, les recueils de Fernand Ouellette (CES ANGES DE SANG) et de Jean-Paul Filion (DU CENTRE DE L'EAU) parurent en 1955 et 1956. L'HEXAGONE continuait à s'affirmer, à devenir un véritable centre de la poésie canadienne. L'enthousiasme était notre plus grande richesse. Nous avions confiance et nous avions raison. Les mois passèrent dans la même amitié. Nous publiâmes Claude Fournier (LE CIEL FERME) et Louise Pouliot (PORTES SUR LA MER). Nous avions d'autres manuscrits de jeunes, mais nous voulions aller plus loin, publier également des ouvrages plus importants. Rina Lasnier nous fit l'amitié de nous confier PRÉSENCE DE L'ABSENCE. Nous inaugurions ainsi une autre collection où j'allais publier un an plus tard L'HOMME ET LE JOUR, dont l'édition de luxe était illustrée d'une gouache originale de Joan Miro.

Entre temps, la collection LES MATINAUX s'enrichissait des excellents recueils de Pierre Trottier (POÈMES DE RUSSIE) et d'Olivier Marchand (CRIER QUE JE VIS).

Alain Grandbois nous confia le manuscrit de L'ÉTOILE POURPRE. Nous devions publier, quelques mois plus tard, dans cette collection le très beau recueil de Fernand Ouellette SÉQUENCES DE L'AILE.

La collection LES MATINAUX s'augmenta de deux autres recueils : ceux de Michel van Schendel (POÈMES DE L'AMÉRIQUE ÉTRANGÈRE) et d'Alain Marceau (À LA POINTE DES YEUX) qui ne connurent malheureusement pas le succès que nous avions espéré.

Il y eut alors un silence dont il ne faut pas rechercher très loin les causes. Nous avions, chacun de notre côté, avancé un peu dans la vie et étions plus chargés de responsabilités diverses. L'équipe de l'HEXAGONE se démantela quelque peu à ce moment-là, mais la maison d'éditions continuait.

Cinq recueils paraissaient en 1960. Dans la collection LES MATINAUX, ceux de Gilles Constantineau (SIMPLES POÈMES ET BALLADES) et de Paul-Marie Lapointe (CHOIX DE POÈMES) et dans l'autre collection, le très beau livre de Jacques Godbout (C'EST LA CHAUDE LOI DES HOMMES), celui de Pierre Trottier (LES BELLES AU BOIS DORMANT) et le mien, LA MOUETTE ET LE LARGE.

Entre temps, avec quelques amis, j'avais fondé la revue LIBERTÉ. Nous avons dû y consacrer beaucoup de temps et d'efforts. Nous voulions à tout prix, réussir cette affaire.

Gaston Miron était en Europe. J'étais seul à m'occuper quelque peu, très peu, de l'HEXAGONE. Par ailleurs, LIBERTÉ m'accaparait. J'essayai de maintenir l'essentiel; je fis paraître un court essai sur Varèse et une pièce de théâtre de Paul Toupin. C'était des tirés à part de la revue. Nous avions rêvé... Non, je m'exprime mal, j'avais rêvé d'une grande chose où il y aurait eu une maison d'éditions, une revue et que sais-je encore. Nous avions organisé depuis quelques années la rencontre annuelle des écrivains canadiens. Je rêvais... Il arrive fréquemment que les réalités soient bien différentes des rêves.

L'association nominale LIBERTÉ -- HEXAGONE se brisa. En toute amitié, je l'assure. Et pour des raisons qui ne concernent que nous. Sont-elles aussi importantes, maintenant, ces raisons ? Je ne sais pas. Il se faisait également jour à l'HEXAGONE deux tendances : l'une voulant que la maison se transformât entièrement, l'autre s'appuyant sur un relancement de la formule initiale.

Je croyais pour ma part que la formule et les structures devaient être repensées entièrement et ajustées à de nouvelles circonstances. Il ne s'agit pas de savoir qui avait raison ou qui avait tort : quelle importance! Ce qui compte d'abord, c'est que ces divergences de vues ont eu lieu dans l'amitié. Il y a aussi autre chose que je mentionnais précédemment : en 1953, nous avions 23 ou 24 ans. En 1960, nous atteignions la trentaine. Toute la différence ou l'impatience est peut-être là.

Gaston Miron a continué, seul, avec sa générosité naturelle, et il a repris avec courage l'affaire en mains. J'envie autant de disponibilité et d'altruisme. On ne l'écrira sans doute pas dans les histoires de la littérature canadienne, mais c'est un fait : sans Gaston Miron, la poésie canadienne ne se serait pas autant manifestée de 1953 à 1960. Ce n'est pas un hommage que je lui rends, je dis une vérité.

Pour moi, la véritable aventure de l'HEXAGONE, son privilège et son rôle, s'est terminée en 1960-1961. Si je tins à y publier en 1961 (en tiré à part de LIBERTÉ) mon poème RECOURS AU PAYS, c'est que je me sentais obligé moralement de le faire. Mais en même temps, ce fut peut-être comme une sorte d'adieu. La justification en était bien faible et ne valait que pour moi. Mais la belle aventure, en ce qui me concernait, était terminée. Je dis en toute franchise mon sentiment qui ne peut, en aucune façon, être interprété comme un jugement porté sur l'HEXAGONE. » (avril 1963)

(Large extrait d'un texte paru dans Guy ROBERT, Littérature du Québec, tome 1, Montréal, Déom, 1964, p. 128-134)

L'Hexagone sur Laurentiana