14 mars 2010

Florence

Marcel Dubé, Florence, Montréal, Leméac, 1970, 150 pages. (Présentation de la pièce : Raymond Turcotte) (1re édition : Institut littéraire, collection «Théâtre Canadien», 1960)

La pièce Florence fut créée au théâtre de la Comédie-Canadienne, le 20 octobre 1960. Elle fut d’abord écrite pour la télé qui l’a présentée en 1957. La présente édition est dédiée à Monique Miller, « comédienne qui a créé Florence et lui a permis de survivre ». La pièce se divise en deux parties et quatre tableaux.

PARTIE I - PREMIER TABLEAU
Florence est secrétaire à l’agence William Miller advertising. Elle est fiancée à Maurice, un compagnon de travail effacé, sans ambition. Eddy, son patron, un beau parleur et un viveur, lui tourne autour. Elle est attirée par lui. Depuis un certain temps, elle remet en question ses fiançailles avec Maurice. Son amie Suzanne l’encourage à rompre, ce qu’elle finit par faire.

DEUXIÈME TABLEAU
Le même soir, Florence annonce à ses parents, Gaston et Antoinette, qu’elle a rompu ses fiançailles. Sa mère, scandalisée, essaie de la « raisonner », son père de la comprendre et Pierre, le fils cadet, qui a la chance de poursuivre ses études, se contente de la railler. Le père veut que sa fille s’explique. Finalement tout le monde finit par déballer ses frustrations. Pour ce qui est de Florence, elle refuse le modèle de sa mère et laisse voir à son père la petitesse de sa vie. Elle reproche à ses parents d’avoir tout sacrifié à la famille, sans jamais courir de risques, elle leur reproche de ne pas avoir vécu. Elle court rejoindre Eddy à son appartement

PARTIE II - TROISIÈME TABLEAU
Gaston n’a pas dormi de la nuit. Secoué par les propos de sa fille, il décide d’accepter un poste syndical qu’il comptait refuser. Pierre, lui, va accepter un rôle dans la pièce Britanicus, même si ses études peuvent en souffrir. Seule Antoinette résiste, mais elle aussi finit par reconnaître qu’elle s’est souvent sentie prisonnière dans ses rôles de mère et de ménagère. Florence rentre. Elle semble changée, mais pas très heureuse.

QUATRIÈME TABLEAU
Au bureau, le même matin, Florence arrive en retard. Elle et Eddy ont une longue conversation. On apprend ce qui s'est passé la nuit dernière : il l’a fait boire et elle a couché avec lui. Il lui offre de venir vivre avec lui. Elle refuse. La compagnie a besoin d’une secrétaire bilingue au siège social de New York et elle se porte candidate.

La version que j’ai entre les mains date de 1969. C’est une version remaniée. L’émancipation de la femme est mise en parallèle avec celle du peuple québécois. Autrement dit, la révolte de Florence, c’est celle de la femme mais aussi celle de l’ouvrier et celle du Canadien français « né pour un petit pain ». J’ignore si ces dimensions faisaient partie de l’édition originale. Étrangement, on pourrait voir en cette pièce un prolongement des Plouffe : Florence, qui donne son salaire à sa famille, aurait pu devenir une Cécile Plouffe. Antoinette, à l’image de Joséphine, est la gardienne de la morale. Gaston est un Théophile avec plus de lucidité et d’envergure. Enfin, Pierre, le pendant d’Ovide, se décide plus tôt à affronter la vie. Comment interpréter la fin? Les critiques de l’époque y voient un échec. Je n’en suis pas si sûr. Échec de l’amour, oui. Mais ce départ pour New York, n’est-ce pas le pas décisif vers l’émancipation souhaitée?


Première édition
Extrait

GASTON — T'as accusé ta mère, maintenant je veux que tu m'accuses.
PIERRE — Tu ne devrais pas attacher d'importance à ses paroles.
GASTON, qui, pour la première fois, se fâche — Ferme-toi, Florence veut me parler, je veux qu'on la laisse me parler.
FLORENCE — Regarde papa, regarde tout ce qu'il y a autour de nous. Regarde les meubles, les murs, la maison : c'est laid, c'est vieux, c'est une maison d'ennui. Ça fait trente ans que tu vis dans les mêmes chambres, dans la même cuisine, dans le même « living-room ». Trente ans que tu payes le loyer mois après mois. T'as pas réussi à être propriétaire de ta propre maison en trente ans. T'es toujours resté ce que tu étais : un p'tit employé de Compagnie qui reçoit une augmentation de salaire tous les cinq ans. T'as rien donné à ta femme, t'as rien donné à tes enfants que le strict nécessaire. Jamais de plaisirs, jamais de joies en dehors de la vie de chaque jour. Seulement Pierre qui a eu la chance de s'instruire : c'est lui qui le méritait le moins. Les autres, après la p'tite école, c'était le travail ; la même vie que t'as eue qui les attendait. Ils se sont mariés à des filles de rien pour s'installer dans des maisons comme la nôtre, grises, pauvres, des maisons d'ennui. Et pour moi aussi, ce sera la même chose si je me laisse faire. Mais je ne veux pas me laisser faire, tu comprends papa ! La vie que t'as donnée à maman ne me dit rien, je n'en veux pas ! Je veux mieux que ça, je veux plus que ça. Je ne veux pas d'un homme qui se laissera bafouer toute sa vie, qui ne fera jamais de progrès, sous prétexte qu'il est honnête ; ça ne vaut pas la peine d'être honnête si c'est tout ce qu'on en tire ...
ANTOINETTE — Tu vas trop loin, Florence !
FLORENCE — Je préfère mourir plutôt que de vivre en esclavage toute ma vie.
ANTOINETTE — Tu ne sais plus ce que tu dis. Tu ne sais plus ce que tu dis parce que tu ne connais rien de la vie. Mais moi je vais t'apprendre ce que c'est. Pour avoir parlé de ton père comme tu viens de le faire, faut pas que tu l'aimes beaucoup, faut pas que tu le connaisses. Je vais te dire ce qu'il est ton père, moi !
GASTON — Je ne te demande pas de me défendre, ma vieille. Ce que Florence a dit de moi est vrai.

ANTOINETTE — C'est peut-être vrai dans un sens, mais ça ne l'est pas dans l'autre... Ton père, Florence, est d'une génération qui va s'éteindre avec lui... Pas un jeune d’aujourd’hui pourrait endurer ce qu'il a enduré. A vingt ans, c'était un homme qui avait déjà pris tous les risques qu'un homme peut prendre. Avoir une situation stable, sais-tu ce que ça représentait alors ? T'en doutes-tu ? Ça représentait le repos, la tranquillité, le droit de s'installer et de vivre en paix. Ton père, Florence... c'est pas un grand homme. Jamais été riche mais toujours resté honnête. Trois fois au cours des années il aurait pu gagner beaucoup d'argent à travailler pour un député rouge. Deux fois pour un député bleu. Il l'aurait achetée sa maison s'il l'avait voulu, mais il a refusé… Tu peux lui en vouloir pour ça, tu peux encore lui faire des reproches?... Parle! Réponds! (Accablée, Florence penche la tête incapable de répondre.) (p. 84-86)

Marcel Dubé sur Laurentiana
Zone
Un simple soldat
Le Temps des lilas
Florence

10 mars 2010

Zone

Marcel Dubé, Zone, Montréal, Leméac, 1968, 187 pages. (Présentation de Maximilien Laroche) (1re édition : Éditions de la Cascade, Montréal, 1956, 145p.)

La première de Zone eut lieu le 23 janvier 1953, lors du Festival dramatique de l’Ouest du Québec. La distribution mérite d’être mentionnée : Monique Miller (Ciboulette), Guy Godin (Tarzan), Robert Rivard (Passe-Partout et metteur en scène), Raymond Lévesque (Moineau), Hubert Loiselle (Tit-Noir), Marcel Dubé (Johnny), Jean Duceppe (L’Inspecteur de police), Jean-Louis Paris (Le Chef), Yves Létourneau (L’Assistant).


ACTE I : LE JEU
Une arrière-cour. Quatre jeunes contrebandiers de cigarettes, Moineau, Tit-Noir, Passe-Partout et Ciboulette s’activent près d’un hangar. Il s’agit de ranger la marchandise et de préparer des commandes. Leur chef Tarzan doit rentrer bientôt avec une nouvelle cargaison de cigarettes américaines. Passe-Partout, le mouton noir du groupe, fait la cour à Ciboulette qui le repousse. On comprend qu’elle est amoureuse de Tarzan. Ce dernier tarde à rentrer et on s’inquiète. Finalement, alors que la bande va se disperser, il apparaît. Un peu plus tard, arrive un homme qui cherche Passe-Partout : on lui a volé son portefeuille. En fait, il se nomme Ledoux, est agent de police, a piégé Passe-partout, l’a suivi : il devine ce qui se trame dans cette arrière-cour. L’homme repart. Tarzan malmène Passe-Partout et l’expulse du groupe. Au même moment, les policiers surviennent. Chacun essaie de fuir de son côté.

ACTE II : LE PROCÈS
Poste de police. Tous ont été capturés. Le Chef, son assistant Roger et Ledoux sont chargés de les interroger. Ils commencent par Moineau, le naïf, qui avoue sans trop s’en rendre compte qu’il fait de la contrebande pour s’acheter un harmonica. Suit Tit-Noir. Lui aussi avoue et donne comme motif qu’il veut se marier, avoir des enfants et leur donner ce qu’il n’a pas eu. Un coup de fil apprend aux enquêteurs qu’un douanier a été tué en après-midi. L’affaire devient plus sérieuse. On resserre l’interrogatoire. Vient le tour de Ciboulette. Elle ne parle pas et finit par s’évanouir. Les enquêteurs ont compris que le chef, c’est Tarzan. On l'interroge : il avoue qu’il est le chef mais rien de plus. Il ne reste que Passe-Partout. Il déballe tout : Tarzan allait chercher les cigarettes, il y est allé cet après-midi, il était en retard... On décide d’interroger à nouveau Tarzan. L’interrogatoire est très serré, pour ne pas dire agressif. Tarzan finit par avouer le meurtre du douanier.

ACTE III : LA MORT
Décor de l’acte I. Tarzan est en prison. Ciboulette, Moineau et Passe-Partout se retrouvent dans l’arrière-cour. Passe-partout s’est emparé de l’argent caché qui avait échappé aux policiers. Il essaie de s’imposer comme nouveau chef. Les deux autres lui rient au nez. On le soupçonne d’avoir trahi Tarzan. Tit-Noir survient en criant que la radio vient d’annoncer l’évasion de Tarzan. Passe-Partout se sauve. Tit-Noir et Moineau partent à sa poursuite afin de récupérer l’argent. Les policiers arrivent mais repartent. Ciboulette est seule. Tarzan apparaît. Les deux se parlent d’amour. Tarzan ne sait plus s’il doit se rendre ou chercher à fuir. Ciboulette le pousse à fuir, sans doute pour préserver l'image de son héros.

C’est la première pièce de Dubé. Elle lance la carrière de l’auteur qui trône sur la dramaturgie québécoise jusqu’à l’avènement du phénomène Tremblay. Dubé met en place une panoplie de personnages (la jeune fille naïve, le héros qui se brule les ailes, le traître, les parents qui ont démissionné) et un style (le réalisme poétique) qui deviendront ses marques de commerce. Je ne suis pas loin de croire que Zone est la pièce de Dubé qui passe le mieux la rampe du temps.

Analyse de la pièce


Extrait (la fin)
1ère édition
CIBOULETTE — Passe par les toits comme t'es venu.
TARZAN — C'est le seul chemin possible, je pense. (Il se dirige du côté des toits, il regarde, il inspecte puis il s'approche de son trône, se penche, soulève la caisse et prend son pistolet. Puis il revient vers Ciboulette.) Écoute. Je sais qu'ils vont me descendre au tournant d'une rue... Si je pouvais me sauver, je le ferais, mais c'est impossible.
CIBOULETTE — Il te reste une chance sur cent, faut que tu la prennes.
TARZAN — Non. Y est trop tard. J'aime mieux mourir ici que mourir dans la rue. (Il vérifie le fonctionnement du pistolet et le met dans sa poche.) J'aime mieux les attendre. Quand ils seront là, tu t'enfermeras dans le hangar pour pas être blessée. S'ils tirent sur moi, je me défends jusqu'à la fin, s'ils tirent pas, je me rends et ils m'emmènent.
Les sirènes arrivent en premier plan et se taisent.CIBOULETTE — T'es lâche, Tarzan.
TARZAN — Ciboulette!
CIBOULETTE — Tu veux plus courir ta chance, tu veux plus te battre et t'es devenu petit. C'est pour ça que tu m'as donné l'argent. Reprends-le ton argent et sauve-toi avec.
TARZAN — Ça me servira à rien.
CIBOULETTE — Si t'es encore un homme, ça te servira à changer de pays, ça te servira à vivre.
TARZAN — C'est inutile d'essayer de vivre quand on a tué un homme.
CIBOULETTE — Tu trouves des défaites pour oublier ta lâcheté. Prends ton argent et essaie de te sauver.
TARZAN — Non.
CIBOULETTE — Oui. Elle lui lance l'argent au visage. C'est à toi. C'est pas à moi. Je travaillais pas pour de l'argent, moi. Je travaillais pour toi. Je travaillais pour un chef. T'es plus un chef.
TARZAN — Il nous restait rien qu'une minute et tu viens de la gaspiller.
CIBOULETTE — Comme tu gaspilleras toute ma vie si tu restes et si tu te rends.
TARZAN — Toi aussi tu me trahis, Ciboulette. Maintenant je te mets dans le même sac que Passe-Partout, dans le même sac que tout le monde. Comme au poste de police, je suis tout seul. Ils peuvent venir, ils vont me prendre encore. Il fait le tour de la scène et crie : Qu'est-ce que vous attendez pour tirer? Je sais que vous êtes là, que vous êtes partout, tirez!... tirez donc!
CIBOULETTE, elle se jette sur lui -- Tarzan, pars, pars, c'était pas vrai ce que je t'ai dit, c'était pas vrai, pars, t'as une chance, rien qu'une sur cent c'est vrai, mais prends-la, Tarzan, prends-la si tu m'aimes... Moi je t'aime de toutes mes forces et c'est là où il reste un peu de vie possible que je veux t'envoyer... Je pourrais mourir tout de suite rien que pour savoir une seconde que tu vis.
TARZAN la regarde longuement, prend sa tête dans ses mains et l'effleure comme au premier baiser — Bonne nuit, Ciboulette.
CIBOULETTE — Bonne nuit, François... Si tu réussis, écris-moi une lettre.
TARZAN — Pauvre Ciboulette... Même si je voulais, je sais pas écrire. Il la laisse, escalade le petit toit et disparaît. Un grand sourire illumine le visage de Ciboulette.
CIBOULETTE — C'est lui qui va gagner, c'est lui qui va triompher... Tarzan est un homme. Rien peut l'arrêter : pas même les arbres de la jungle, pas même les lions, pas même les tigres. Tarzan est le plus fort. Il mourra jamais.
Coup de feu dans la droite.
CIBOULETTE — Tarzan! Deux autres coups de feu.
CIBOULETTE — Tarzan, reviens !
Tarzan tombe inerte sur le petit toit. Il glisse et choit par terre une main crispée sur son ventre et tendant l'autre à Ciboulette. Il fait un pas et il s'affaisse. Il veut ramper jusqu'à son trône mais il meurt avant.
CIBOULETTE — Tarzan!
Elle se jette sur lui. Entre Roger, pistolet au poing. Il s'immobilise derrière les deux jeunes corps étendus par terre. Ciboulette pleure. Musique en arrière-plan.

CIBOULETTE — Tarzan! Réponds-moi, réponds-moi... C'est pas de ma faute, Tarzan... c'est parce que j'avais tellement confiance... Tarzan, Tarzan, parle-moi... Tarzan, tu m'entends pas?... Il m'entend pas... La mort l'a pris dans ses deux bras et lui a volé son cœur... Dors mon beau chef, dors mon beau garçon, coureur de rues et sauteur de toits, dors, je veille sur toi, je suis restée pour te bercer... Je suis pas une amoureuse, je suis pas raisonnable, je suis pas belle, j'ai des dents pointues, une poitrine creuse... Et je savais rien faire; j'ai voulu te sauver et je t'ai perdu... Dors avec mon image dans ta tête. Dors, c'est moi Ciboulette, c'est un peu moi ta mort... Je pouvais seulement te tuer et ce que je pouvais, je l'ai fait... Dors... Elle se couche complètement sur lui.

Marcel Dubé
Marcel Dubé sur Laurentiana
Zone
Un simple soldat
Le Temps des lilas
Florence

6 mars 2010

Le Temps des lilas

Marcel Dubé, Le Temps des lilas, Montréal, Leméac, 1972, 177 pages. (Présentation de la pièce : Maximilien Laroche) (1re édition : Institut littéraire, collection «Théâtre Canadien», 1958)

Pièce en trois actes et sept tableaux, Le Temps des Lilas fut « créée à l’Orphéum de Montréal, le 25 février 1958 par le Théâtre du Nouveau-Monde ». Elle a été jouée en Belgique et en France. Elle fut portée à l’écran en 1962 et reprise dans Le Monde de Marcel Dubé, avec l’inoubliable Huguette Oligny dans le rôle de Blanche.

ACTE I
C’est le mois de mai, le mois de Marie. Les lilas vont fleurir. Blanche et Virgile, dans la soixantaine avancée, tiennent une pension. Ce vieux couple a eu la douleur de perdre leur fils unique à la guerre. Les quatre locataires leur tiennent lieu de famille. Johanne, leur préférée, est une jeune fille naïve qui s’est amourachée de Roméo, un « bum » qui profite de ses largesses. Marguerite, la vieille fille près de la quarantaine, craint que son Horace lui fasse faux bond. Par tous les moyens, elle essaie de le forcer à l’épouser. Enfin, Vincent, le locataire arrivé récemment, est un artiste désabusé qui se moque gentiment des autres locataires.

ACTE II
Deux jours et une pluie plus tard : les lilas sont fleuris. Virgile apprend que la ville veut l’exproprier pour élargir la rue. On découvre le passé de Vincent : il aurait fait cinq ans de prison en raison de ses activités politiques; il aurait également connu plusieurs expériences amoureuses, sans jamais y trouver le bonheur. Horace revient du travail. Il a obtenu son augmentation. Il emmène Marguerite au restaurant. Il lui promet le mariage, mais le soir même, après lui avoir fait l’amour, il la quitte. Quant à Johanne, elle revoit Roméo et se rend compte qu’elle ne l’aime plus. Elle se laisse courtiser par Vincent.

ACTE III
Deux jours plus tard. Déjà les lilas se fanent. L’estimateur fait une offre alléchante à Virgile, qui la refuse. Pendant que Blanche, Virgile et Johanne assistent au mois de Marie, Marguerite, un peu saoule, tente de séduire Vincent, puis Roméo. Repoussée, elle monte à sa chambre et se pend. Au retour du mois de Marie, Johanne se laisse embrasser par Vincent. Elle se prépare à se donner à lui quand elle découvre le corps de Marguerite. Une semaine passe. Vincent a disparu. Johanne part à son tour : elle vole au secours de sa mère malade. Blanche réussit à convaincre Virgile de tout faire pour repousser l’échéance de leur éviction.

Comme beaucoup d’histoires des années cinquante, l’intrigue se termine par un suicide. Le bonheur ne dure que le temps des lilas. Les personnages se leurrent quand ils essaient de tromper leur solitude dans l’amour : les couples ne sont jamais bien assortis, l’amour est volage, les hommes sont lâches… et refusent de s’engager. Comme si ce sentiment appartenait déjà à une autre époque… Seul espoir, l’amour du vieux couple persiste, mais ce bonheur craque de toute part, menacé par la solitude, par l’obligation de déménager, probablement à l’hospice.


Extrait : SCÈNE IV - Vincent, Johanne
VINCENT — Les lilas s'en vont déjà !
JOHANNE — Je me demande pourquoi ils ne durent pas plus longtemps ?
VINCENT — Tout ce qui est beau est éphémère.
JOHANNE — Tu as passé la soirée seul ?
VINCENT — Pardon ?
JOHANNE — Je te demande si tu as passé la soirée seul ?
VINCENT — J'essayais depuis longtemps de m'imaginer comment ça sonnerait si on se tutoyait. Je croyais aussi que ce serait très difficile entre toi et moi.
JOHANNE — II faut essayer une fois, après, ça va tout seul.
VINCENT — J'ai passé la soirée à me promener, ici et là. A t'attendre. J'avais besoin de ta fraîcheur autour de moi. (Elle se dirige vers la balançoire.)
JOHANNE, voyant le journal — Tu as lu ton journal aussi ?
VINCENT — Oui.
JOHANNE — Des nouvelles tristes ?
VINCENT — Comme d'habitude.
JOHANNE — Avant toi, on ne voyait jamais les journaux traîner dans le jardin.
VINCENT — Veux-tu déjà changer ma façon de vivre parce qu'on se dit tu ? Nous allons retourner au vous.
JOHANNE — Non, ne change plus maintenant.
VINCENT — Sais-tu une chose ? On devient prisonnier de ce jardin.
JOHANNE — Tu ne m'apprends rien. C'est un endroit de la ville où je me sens si heureuse, si tranquille.
VINCENT — Tu es heureuse ici parce que tu te sens forte et à l'abri de tout. Mais moi, je suis inconfortable entre toi et les fleurs.
JOHANNE — Qu'est-ce que tu proposes?
VINCENT — Qu'on sorte un peu.
JOHANNE — Tu n'aimes pas être prisonnier, hein ?
VINCENT — Je n'en ai pas l'habitude.
JOHANNE — C'est pour ça que je t'aime ... Embrasse-moi ... (Il l'embrasse.) Mieux que ça. Ça c'est comme l'autre soir. (Il l'embrasse encore.) Je t'aime, emmène-moi n'importe où... veux-tu être mon amant ?
VINCENT — Tu as appris ce que c'était ?
JOHANNE — Tu vas me l'apprendre. Où m'emmènes-tu, ce soir ?
VINCENT — Je ne sais pas.
JOHANNE — Je voudrais aller dans un club.
VINCENT — Quel club?
JOHANNE — N'importe lequel. Je ne suis jamais allée dans un club.
VINCENT — Ce n'est pas tellement intéressant.
JOHANNE — Ça m'est égal, tu seras avec moi.
VINCENT — Moi je te propose une promenade sur le port et dans le vieux quartier de la ville.
JOHANNE — J'accepte ... Je monte à ma chambre, je me mets du rouge et j'emporte un chandail.
VINCENT — Tu crois que ce sera nécessaire ?
JOHANNE — Oui. (Elle se dirige vers l'escalier, se ravise et revient sur ses pas.) Embrasse-moi ! (Il l'embrasse.) Merci... Quand j'aurai du rouge sur les lèvres, tu ne pourras plus m'embrasser. (Et elle monte à l'étage supérieur. Vincent s'approche du lilas et en hume le parfum. Soudain Johanne laisse entendre un cri à l'étage du haut.)

Marcel Dubé sur Laurentiana
Zone
Un simple soldat
Le Temps des lilas
Florence

3 mars 2010

Poussière sur la ville

André Langevin, Poussière sur la ville, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1953, 213 p.

Alain Dubois, qui vient d’être reçu médecin, a épousé Madeleine sans trop la connaître. Ils se sont installés à Macklin, une ville minière sans intérêt. Après seulement trois mois de mariage, leur union dérape. Madeleine, libre et sauvage, fréquente le restaurant de Kouri et flirte avec les hommes. Elle a rencontré Richard Hétu, et les deux frayent au vu et au su de la ville, ce qui alimente les cancans. Les notables de la place essaient de mettre en garde le docteur Dubois et, devant son inaction, de lui forcer la main. Mais celui-ci, après un court moment de révolte, décide que son devoir est d’aider Madeleine (un médecin de l’âme). Il finit même par accepter que sa femme et son amant se rencontrent sous son toit. C’en est trop! Toute la ville se ligue contre lui. Aucun patient ne vient à son cabinet. Comme il n’agit toujours pas, le curé prend les grands moyens : il force Richard Hétu à se fiancer à une jeune fille qu’il fréquentait avant l’arrivée des Dubois. Madeleine est inconsolable. Elle vole le révolver de Kouri, se rend chez son amant, le tire et se suicide. Hétu s’en tire avec une légère blessure. Contre toute attente, Alain Dubois, que la ville condamne, décide de rester à Macklin :

« Partir. Mais je ne puis pas quitter tout cela sans avoir vu clair. J'émerge de ma stupeur enfin, je cesse de vivre au ralenti, mais tout se confond, se mêle. Arrêtez le kaléidoscope. Je veux voir les images une à une, leur donner un sens. Pour m'assurer de ma qualité de vivant, il me faut la logique de la vie. Je dois sortir du cercle, prendre plus de recul encore. Au début, il y avait le bonheur, l'inconscience. Il y avait les sentiments que nous n'interrogions pas, notre passivité, notre ignorance l'un de l'autre, notre bonne nature. Le divan rosé ne possédait pas l'identité qu'il a maintenant. La médiocrité. Peut-être. Mais le bonheur peut-il avoir une autre qualité que celle-là ? Oh ! Madeleine, que ne sommes-nous demeurés médiocres, loin l'un de l'autre dans le même lit sans le savoir ! Les enfants seraient venus quand même et, avec eux, un foyer, un peu grisâtre, mal assuré, mais qui se serait affermi peu à peu d'habitudes et d'acceptations. C'eût été la vie, Madeleine, chaude et pacifiante, sans exaltation, mais sans danger aussi. Et il me faut te chercher sur le divan rose !
Le téléphone. Mais, oui, la vie reprend. Et il faut la vivre. Marie Théroux me fait le don d'accoucher dès maintenant. Je resterai. Je resterai, contre toute la ville. Je les forcerai à m'aimer. La pitié qui m'a si mal réussi avec Madeleine, je les en inonderai. J'ai un beau métier où la pitié peut sourdre sans cesse sans qu'on l'appelle. Je continue mon combat. Dieu et moi, nous ne sommes pas quittes encore. Et peut-être avons-nous les mêmes armes: l'amour et la pitié. Mais moi je travaille à l'échelon de l'homme. Je ne brasse pas des mondes et des espèces. Je panse des hommes. Forcément, nous n'avons pas le même point de vue. En les aimant eux, c'est Madeleine que j'aime encore. S'ils lui ont donné raison, c'est qu'ils la reconnaissaient pour leur. »

Poussière sur la ville, c’est le meilleur roman des années 1950, la plus grande réussite du roman psychologique. André Langevin utilise avec brio le monologue intérieur, ce qui est une première en littérature québécoise. Le contenu du roman est surprenant, provocateur. Face à sa femme, Alain Dubois adopte une attitude qui ne peut que nous surprendre, voire déconcerter si on ne tient pas compte de la posture philosophique derrière cette attitude. À partir d’une simple intrigue amoureuse, Langevin va construire un roman dont les aspects psychologiques, sociologiques et philosophiques sont bien développés.

Voyons un peu l’aspect psychologique. Le couple est bien mal assorti. Alain Dubois est immature (il vient de quitter sa mère), mais en même temps c’est un être de mesure. Madeleine est au contraire passionnée, instinctive, animale. A la recherche d'un absolu qu'elle ne saurait identifier, elle passe des bras de son mari à ceux de Richard Hétu, sans jamais trouver satisfaction. Comment évolue Alain? Il se révolte, puis décide que l’inertie et la compassion sont ses seules armes pour lutter contre l’absurde cruauté qui atteint sa femme : « Comme je comprends maintenant ! Je ne peux rendre Madeleine heureuse, mais je n'ajouterai pas à son malheur. Je ne suis plus son mari, je suis son allié contre l'absurde cruauté. Le bonheur qu'elle a donné déjà me revient intact. Je ne le vois plus à la lumière des événements des derniers jours, et je suis heureux de n'avoir rien commis d'irrémédiable contre elle. C'est un abcès qui coule enfin. Je me stérilise pour l'aimer mieux. Ma pitié, c'est peut-être ça l'amour en fin de compte, quand on a cessé d'aimer comme si on ne devait jamais mourir. Tout devient limpide pour moi maintenant. Je souffrirai encore par Madeleine, je le sais, mais je ne m'indignerai plus, je ne l'en accuserai plus. »

C’est aussi un roman social. Alain et Madeleine sont aux prises avec une petite ville, avec sa mentalité étroite. On reconnaît la pyramide sociale d’une « ville de compagnie » : les Anglais, propriétaires de la mine, sont soutenus par le Curé et quelques gros commerçants canadiens-français; suivent les médecins et les ouvriers et tous les autres. Milieu enclavé, laid, conformiste et poussiéreux : « Dans les petites rues, c’est la
farine souillée où l’on s’enlise. Même dans les champs, la neige a pris une teinte sale, grisâtre qui donne au paysage une morne tristesse. Les arbres dressent là-dessus leur bois mort, déchiqueté. Des champs de poussière avec des formes calcinées. » Le cadre physique déteint sur les mentalités.

C’est enfin un roman philosophique qui pose le problème de la liberté. Sartre et Camus ne sont pas loin. L’absurde, les déterminismes, l’étrangeté du monde, la routine obligée et l’ennui qui en découle sont quelques-uns des thèmes abordés dans le roman. Le monde est absurde, le destin de l'homme n'a pas de sens. On ne peut que compatir à ce destin. La solution de Dubois : accepter l'homme tel qu'il est, faire son métier d’homme.

 
Arthur Lamothe en a fait une adaptation cinématographique en 1967 avec la belle Michelle Rossignol dans le rôle de Madeleine.


André Langevin sur Laurentiana
Évadé de la nuit
Poussière sur la ville
Le Temps des hommes

27 février 2010

Évadé de la nuit

André Langevin, Évadé de la nuit, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1951, 245 pages.

Évadé de la nuit est sans doute l’un des romans les plus noirs de toute la littérature québécoise. On reconnaît, bien sûr, les influences de l’existentialisme et du courant de l’absurde. Jean Cherteffe, l’antihéros, a perdu tout espoir en l’humanité. Il tente tant bien que mal de résister au destin cruel qui l’accable, mais toutes ses tentatives se soldent en de lamentables échecs. Ni la solidarité ni l’amour ne réussissent à combler l’immense solitude dans laquelle il est irrémédiablement plongé.

Le première partie du roman s’ouvre sur une visite au salon mortuaire : le père de Jean Cherteffe vient de mourir. Son fils, qui ne connaît pas ce père, nous révèle un peu ce que fut son enfance à l’orphelinat. Il découvre aussi à travers le témoignage de ses proches que cet homme, qu’il avait idéalisé, n’était qu’un « ivrogne au destin médiocre », un homme triste à la vie étriquée.

Au début de la deuxième partie, on retrouve Cherteffe dans un bar. Il observe les ivrognes qui l’entourent. Dans un sursaut d’orgueil, comme un défi lancé au destin, il fait un drôle de projet, celui de changer le cours de l’existence d’un être qui ne va nulle part. Ce faisant, il espère trouver un sens à sa propre vie. Il choisit presque au hasard Roger Benoit : « Il devait avoir quarante ans, peut-être moins. L'alcool avait modelé un masque derrière lequel l'homme disparaissait. Des yeux sans couleur, malades, aux paupières rougies, douloureuses comme les lèvres d'une plaie. » Il l’amène chez lui et l’oblige à renoncer à l’alcool. Il le prend en charge complètement, essayant tant bien que mal de lui redonner une dignité. Il découvre que c’est un ancien écrivain, qu’il a une femme et un enfant, à l’hôpital. Il le force à assister son fils qui est condamné à mourir. Quand l’enfant meurt, tout l’édifice s’écroule : Benoit se suicide. Cherteffe le vit comme une défaite personnelle : « Il avait donné une injection dans le but de le sauver, mais la dose avait été trop forte et fatale. »

À l’hôpital, il a fait la connaissance d’une jeune fille qui, à sa façon, tente de modifier le cours de l’existence des plus démunis : elle accompagne les malades. Elle est la fille d’un juge, a le cœur sur la main et, contrairement à Cherteffe, elle conserve beaucoup d’espoir en l’humanité. Micheline, c’est son nom, semble s’intéresser à lui, mais il fait tout ce qu'il trouve de plus odieux pour la décourager. Mais la jeune fille, aux prises avec un père malade, amer et tyrannique, s’accroche à lui. Il finit par s’avouer qu’il l’aime. Et quand elle lui révèle qu’elle est enceinte, il va trouver le juge pour lui demander la main de sa fille. Ce dernier, juste avant de mourir, furieux, déshérite sa fille, au profit de la Ligue de la décence, et tente de l’assassiner. Jean et Micheline se trouvent un petit logement à la campagne. Jean s’occupe d’elle plutôt bien. Tout s’écroule quand Micheline meurt en couches. Cherteffe ne trouve qu’une solution : le suicide.

Gilles Marcotte, toujours perspicace, a publié dès 1951 une critique que j’endosse de bout en bout. L’article a été repris dans Une littérature qui se fait. Je vous en livre la fin.« Malgré de lourdes accumulations de mots et d'images, Langevin n'arrive pas à nous imposer ses personnages comme des êtres vivants, ni leur convergence comme un milieu romanesque. Cherteffe lui-même demeure à l'état de problème. Si l'on n'apercevait l'auteur, en filigrane, on trouverait aisément le personnage ridicule; comme un ballon soufflé. L'emphase habituelle aux jeunes gens explique mal qu'il n'ouvre la bouche que pour proférer des aphorismes définitifs. Ses gestes ne sont pas moins emphatiques et faux. Sauf en quelques circonstances: la visite au salon mortuaire où son père repose, les souffrances et la mort de Micheline, ce personnage qu'on voudrait pitoyable décourage l'émotion. Une sorte de stérilité marque tous les mots qui le désignent. L'auteur a beau répéter les « pantelant » et les « bouleversé », nous restons de glace. […]

La même contrainte qui empêche les personnages d'exister, fige l'action. Chaque chapitre semble la recommencer. On tourne en rond, on piétine constamment les mêmes plates-bandes. Conversations interminables, qui laissent les interlocuteurs sur les mêmes positions; rencontres de hasard, où se fait jour un goût un peu morbide de l'abjection charnelle. Tel chapitre, comme celui qui met en scène le romancier Parckell, totalement inutile. Pour forcer malgré tout l'action à progresser, Langevin a recours à cette caricature du drame qu'est le mélodrame: le père de Micheline meurt en tentant de l'assassiner; Benoît, Cherteffe se suicident; Micheline et deux ou trois autres personnages disparaissent tragiquement; j'en passe... Un tel défilé de catastrophes finit par faire sourire. La voix de l'auteur porte toujours un ton trop haut. Manque de justesse, qui dénonce impitoyablement l'immaturité de l'expérience, et prive le roman du poids que lui conférerait normalement sa matière. »

Extrait
Serait-ce par des gestes frivoles qu'il pourrait s'échapper de lui-même ? L'espoir irraisonné qui l'avait poussé vers Micheline devant le cercueil allait-il renaître ? Sa panique n'existait plus et il craignait l'aventure. Avec Benoît son échec avait été si complet qu'il ne lui était pas permis de recommencer, de chasser une âme avec acharnement pour ne s'emparer que d'une défroque, pour se réveiller diminué, prêt à accomplir les actes les plus insensés, à brasser l'air de ses bras dans une expression pitoyable de son désir de puissance.
Pourtant, il lui fallait avouer que Micheline l'avait sauvé, que, si elle n'avait pas été à ses côtés, il eût touché le fond lui aussi. L'autre lui avait porté un coup si terrible que peut-être il ne s'en serait pas relevé, s'il n'avait dû compter que sur ses seules ressources. Et maintenant, il souffrait de l'engourdissement qui suit les crises. Ce lui était une sensation pénible de ne plus se reconnaître, de craindre sa faiblesse, de n'entrevoir devant lui qu'une longue suite de jours à vivre sans but et sans espoir. Et, cependant, il ne consentait pas à refuser le secours de Micheline, les promesses dont il ignorait si elles mentaient. Rejoindre une âme jeune serait peut-être différent d'un rêve. Il suffisait peut-être de ne pas se méfier du bonheur.
Et qu'importait le rite commun, prévu qu'il faudrait suivre ? Les gestes de l'homme sont partout les mêmes. Il serait difficile de ne pas se méfier des mots, des attitudes.
Que s'était-il donc passé qui permît de former ce qui n'existait pas encore ? Mais non, il demeurait le même et l'inéluctable issue était de s'accepter. (p. 119)