3 février 2010

A Carillon; Dans un yacht

Edmond Rousseau, Deux récits : À Carillon ; Dans un yacht, Québec, Charrier & Dugal, 1913, 174 pages. (1re édition : Montréal, Decarie, Hebert & Beauchesne, 1903)

À Carillon
Le récit commence en décembre 1758 et se termine en 1761. Un jeune officier du régiment du Berry, Michel de la Muette, dépêché sur la Côte-de-Beaupré, s'est vu assigner la ferme de René Bolduc comme logis (les habitants logeaient les soldats). Il tombe amoureux de la jeune fille de la maison, Marie-Louise. Durant les longues soirées d’hiver, il raconte des histoires, dont la bataille de Carillon à laquelle il a participé. Le printemps venu, alors que sa fiancée est emportée par la débâcle de la rivière Sainte-Anne, il la sauve d’une mort certaine. L’été approchant, il doit rejoindre le régiment de Montcalm. Quand les Anglais décident de mettre le feu à toutes les habitations, Marie-Louise se réfugie dans la forêt. Pour son malheur, un jour, elle accompagne un jeune garçon qui tire sur un officier anglais. Elle est emprisonnée et « livr[ée] à [la] soldatesque ». Elle est relâchée, plus morte que vivante, et elle mourra deux ans plus tard, sans avoir revu Michel, mort à la bataille de Sainte-Foy.

Dans un Yacht
Auguste Villeneuve, un jeune homme plutôt frivole, doit épouser contre son gré Eugénie Senneterre, une jeune fille fortunée. Il finit par accepter d’aller rencontrer la jeune fille en utilisant son yacht. Pendant son voyage, une tempête se lève et il sauve d’une mort certaine une jeune fille dont l’embarcation est en perdition. Il en devient amoureux. Vous l’avez sans doute deviné, sa belle naufragée, c’est Eugénie Senneterre, celle qu’il doit épouser, ce qu’il ignore. Elle, par contre, elle comprend tout puisqu'il lui révèle son nom. Vexée de voir qu’il abandonne sa « fiancée » (elle-même) pour une étrangère (elle-même), elle décide de le punir. De mèche avec la mère et les amis d’Auguste, elle se cache pendant six mois, question de raffermir ses sentiments. Quand elle juge que la punition a assez duré, elle jette bas les masques et les amoureux se tombent dans les bras.

Dans « À Carillon », Rousseau a lié ensemble trois courtes histoires (la bataille de Carillon, la débâcle et la bataille des plaines d’Abraham) au moyen d’une intrigue amoureuse assez pâle. Dans le récit « Dans un yacht », écrit en partie sous forme de roman par lettres, il nous raconte une histoire d’amour traditionnelle. On sent quand même, dans ce dernier récit, une réflexion sur la condition féminine. C’est la femme qui mène la barque, même si c’est l’homme qui l’a sauvée. On y trouve une description de la femme idéale (lire l’extrait) : c’est assez misogyne!

Extrait
« Quoique jeune encore, j'ai coudoyé bien des femmes jusqu'à ce jour. Je les ai toujours connues tantôt bonnes filles, tantôt pédantes, toujours à l'affût de nouvelles conquêtes, dédaigneuses de l'encens qu'elles ont une fois respiré, ne se souciant que d'éblouir, se moquant d'ailleurs qu'on les aime, mourant au fond de peur de grandes émotions, des grands périls que comporte ce grand mot d'amour.
Ou bien encore, type plus détestable que les premières: je vois de ces femmes, espèce de faux docteurs en Sorbonne en jupons, plus, pédantes, raisonneuses sur tous les sujets, voire même en politique, lisant les journaux sérieux, si tant est qu'il en existe ici, s'essayant à disséquer les actes bons ou mauvais de nos hommes d'état, se torturant l'esprit pour devenir des êtres insupportables, fléau de la société, supplice de leur intérieur et des hommes d'esprit, qui ne cherchent qu'à les fuir sans y parvenir souvent.
Oh! j'en suis sûr, le ciel n'a pas permis que vous fussiez de celles-là: mais peut-être êtes-vous des premières.
Je suis un peu, mademoiselle, comme ce grand sage Don Quichotte qui, sans savoir s'il existait de par le monde une dulcinée de Toboso ou si ce n'était qu'une chimère, se mettait à la poursuite d'une dulcinée de Toboso ou de sa chimère.
Pourtant, je me reprends à croire aux femmes créées par mon imagination et qui n'étaient ni coquettes, ni égoïstes, ni perfides, mais la bonté, le naturel, la sincérité et l'indulgence, comme vous devez être.
Secourez-moi, aidez-moi à ne pas devenir comme la foule de ceux qui ne pensent qu'à eux-mêmes. » (p. 143-144)

29 janvier 2010

L’enfant perdu et retrouvé ou Pierre Cholet

Jean-Baptiste Proulx, L’enfant perdu et retrouvé ou Pierre Cholet, Montréal, Beauchemin 1892, 194 pages. (1ère édition : 1887)

D’abord, j’ai cru que c’était un roman. Déjà la préface nous prévient que nous allons lire un récit véridique. On fournit même un dessin de Pierre Cholet, l’enfant perdu et retrouvé. Une première version, « qui ne supportait pas la lecture », aurait été écrite par Cholet lui-même, lequel l’aurait fait lire à l’abbé Proulx après qu’un libraire lui eut refusé son récit. Proulx l’aurait réécrit et enrichi, à l’aide de Cholet lui-même, de certains documents d’archives et à partir du témoignage de gens qui étaient au courant de « l’affaire Cholet ».

Pierre Cholet est né à St-Polycarpe en 1840. En compagnie de son jeune frère Toussaint et de son cousin Louis, il est volé alors qu’il n’a que cinq ans. Le colporteur, qui s’est emparé des enfants, peut-être par vengeance, les vend à des marins dans le port de Montréal. Pour brouiller les pistes, ceux-ci changent le nom des enfants, de Cholet à Marin, et les amènent en France. Louis meurt pendant la traversée. Les deux frères sont confiés à une famille, éduqués sommairement, puis dès qu’ils ont une douzaine d’années, ils sont forcés à travailler sur les bateaux de la compagnie. Ils vieillissent, deviennent de jeunes hommes, ayant à peu près tout oublié de leur enfance, sinon qu’ils sont canadiens.

Un jour, comme leur bateau accoste Terre-Neuve, fatigués d’être traités comme des esclaves, ils désertent. Pour échapper à leurs maîtres, ils doivent se cacher en pleine forêt, quelque part au Labrador : le plus jeune des deux frères meurt. Ne reste que Pierre. Celui-ci, décidé à retrouver ses parents, entreprend une longue marche qui durera une dizaine d’années. D’abord, il réussit à gagner la Basse-Côte-Nord, puis l’Ile d’Anticosti et la Gaspésie. Ici commence la quête de ses parents, pour lui des Marin. Glanant une information ici et là, il se rend dans la baie des Chaleurs, revient vers Matane et se dirige vers Québec. Le plus souvent il vit de la charité des gens. De Québec, il se dirige vers les Cantons-de-l’Est, et se rend à Montréal. Il rencontre plusieurs Marin, mais aucun d’eux ne semblent connaître ses parents.

On l’envoie à Ottawa, à Cornwall, il remonte vers le Nord de l’Ontario, se rend aux États-Unis, avant de revenir à Cornwall où une famille l’a adopté. C’est quand il décide d’abandonner cette course folle qu’il retrouve ses parents. Une fille qui travaille avec lui à l'usine écoute son histoire, la raconte à ses parents qui font le lien avec les Cholet. On organise une rencontre et ses parents reconnaissent en lui leur fils perdu. Comme certains doutes sur son identité subsistent, malgré la forte ressemblance de Pierre avec ses frères, il doit convaincre messieurs le curé et le député. Quand tout le monde est rassuré, il reprend sa vie avec sa nouvelle famille, épouse une jeune fille et devient père.

Ne cherchez pas des qualités littéraires à ce récit! Il en est complètement dépourvu. L’histoire, qui a connu beaucoup de succès, est très mélodramatique. Le pathos déborde à chaque page. Le pauvre Cholet doit affronter l’hiver, la faim, certaines bêtes sauvages, le rejet social, avant de trouver le bonheur. On se promène d’un lieu à l’autre, on traverse le Québec et pourtant on lit bien peu de choses. L’auteur se contente d’étirer le fil narratif, sans description ou analyse.

Certains chercheurs se sont intéressés à cette histoire, entre autres Henri-Paul Boudreau. Un de ses descendants, Serge Cholette, a écrit un livre sur son ancêtre. On peut lire le texte sur internet. Le Centre d’histoire de la Presqu’ile a consacré certains articles à Cholet.

Extrait
Trois semaines plus tard, dans le temps le plus rigoureux de l'hiver, vers la fin de janvier, j'arrivais au grand portage de la Lièvre, après bien des pas et des fatigues. La nuit enveloppait la forêt de ses ombres ; j'apercevais, par intervalles, à travers les flocons de neige tombante, les lumières de l'hôtel ; puis une rafale de poudreries me replongeait dans l'obscurité. J'entendais partir de la maison, comme des cris d'hommes qui se querellent et se disputent. J'entrai, sept ou huit voyageurs, qui trainquaient à la barre, se turent soudain, et fixèrent sur moi leurs regards effrontés. Je tremblais comme une feuille. Un grand gaillard de six pieds, les épaules carrées et larges, s'avance et me dit d'un ton hautain : « Qu'est-ce que vous voulez? — Y a-t-il ici un nommé M. Marin. —Oui, c'est moi. Et je n'ai jamais eu peur d'un homme. » Je compris qu'ils avaient tous la tête chaude. « Moi aussi, continuai-je, je m'appelle Marin, j’ai été volé à l'âge de cinq ans, et je cherche mes parents. — Vous ne les trouverez pas ici. Ah ! c'est que, voyez-vous, vous n'êtes pas le premier qui essayez à me conter des histoires comme ça, pour se faire coucher et nourrir. Quand un homme me demande la charité pour l'amour de Dieu, je la lui donne ; quand il use de détours pour me tromper, sans cérémonies, je le mets à la porte. Mon ami, vous savez par où vous êtes entré, sortez par là. — Monsieur, veuillez considérer que personne ne peut résister dehors par un pareil temps. — Sortez, vous dis-je, sortez. » Je ne bougeais pas. Il s'élance sur moi, me met une main sur le chignon du cou et l'autre dans le bas des reins, et, assaisonnant son geste d'un bon coup de pied, il m'envoya voler au bas de la galerie, comme une mitaine. Je restai quelques minutes sur le flanc, tout abasourdi, sans pouvoir me relever. Je les entendais, en dedans, rire, crier, jurer et se chamailler. Grand Dieu, quel destin que le mien !

Je repris, harassé, le chemin du bois. Trois lieues me séparaient de la plus proche habitation. J'avais peur des loups ; il me semblait à tout moment voir briller au fond des taillis des yeux de feu. J'écoutais tremblant; je n'entendais que le sifflement du vent dans la tête des grands arbres, et, de temps en temps, l’écho affaibli des cris et des blasphèmes qui s'échappaient de l'hôtel. Découragé, effrayé, les cheveux droits sur la tête, je tombai à genoux dans la neige, et je fis ma prière. « Mon Dieu, mon Dieu, disais-je, ne m'abandonnez pas, car je vais mourir seul dans cette forêt ; et même les passants ne trouveront pas mon corps enseveli sous des monceaux de neige. » (p. 140-142)

27 janvier 2010

De la pub!

On pense avoir tout vu!
Eh non!
J'ai souvent souvent vu des remerciements aux bienfaiteurs qui ont permis la publication d'un livre. Mais de la publicité à pleines pages! En avance sur son temps cette Adèle Bibaud?


26 janvier 2010

Le secret de la Marquise

Adèle Bibaud, Le secret de la Marquise et Un Homme d'honneur, suivis de : Michel Bibaud, Poésies Canadiennes, Chez l'auteure, Montréal, 1906, 128 pages.


Ce livre contient deux récits d’Adèle Bibaud et quelques poèmes de son arrière-grand-père, Michel Bibaud. Les histoires de Madame Bibaud sont très romantiques, très moralisatrices. Les poèmes de Michel Bibaud sont aussi très moralisateurs. Le livre a été publié à compte d’auteur et est farci de publicités. Il me semble que c’est son plus grand intérêt.

Le Secret de la Marquise
La marquise de Montreuil, veuve, n’a qu’un fils, Hector. Elle a aussi une nièce, Louise, qu’elle a élevée comme sa propre fille. Quand elle découvre qu’Hector est amoureux de sa cousine, elle décide de l’éloigner : elle l’emmène en Europe. Quand ils reviennent, deux ans plus tard, les sentiments d’Hector à l’endroit de sa cousine sont toujours aussi vifs. Le fils comprend que sa mère s’oppose à cette union pour des raisons autres que le lien de parenté. Pour ne pas blesser sa mère, dont la santé est fragile, il s’éloigne de Louise. Du moins, il essaie, mais ne réussit pas. La Marquise finit par révéler son secret ; elle croit que Louise est sa propre fille, enfant qu’elle a eue avec son mari avant qu’ils soient mariés et confiée à une nourrice. Or, sur son lit de mort, cette nourrice révèle à la Marquise que Louise est sa propre fille et que l’enfant, lui ayant été confiée, est mort depuis longtemps. Hector et Louise peuvent laisser libre cours à leur amour.

Un Homme d'Honneur
Quand Paul Bienville, un jeune avocat à sa première cause, découvre qu’il s’est fait berner par son client, un notaire véreux qui détourne les héritages, et qu’il a condamné une brave femme et ses deux enfants à l’indigence, il se jure de réparer cette injustice, ce qu’il parvient à faire. Déçu, il abandonne la profession pour se consacrer au journalisme.


Poésies canadiennes de Michel Bibaud

Les deux premiers poèmes font entre 200 et 300 vers. Dans le premier, « Satire contre l’avarice », Bibaud cite plusieurs cas où l’avarice est à l’origine du mal. Dans ce passage, il s’agit d’un bourgeois : « Voyez cet homme pâle, et maigre et décharné ; / De tous nos bons bourgeois c'est le plus fortuné. / Il a des revenus quatre fois plus qu'un juge ; / Mais la triste avarice le ronge et le gruge : / Plus mal que son valet vous le voyez vêtu ; A le voir vous diriez du dernier malotru. / De quels mets croyez-vous que se couvre sa table ? / De gros lard, de babeurre et de sucre d'érable. / " Tous les mets délicats font tort à la santé," / Dit-il, " et trop longtemps manger c'est volupté. / Jamais, surtout, il ne convient de boire... "
Dans sa seconde « épitre », « Satire contre l’envie », Bibaud s’en prend aux jaloux : « On a beaucoup écrit et parlé de l'envie : / Mais dans tous ses replis l'a-t-on toujours suivie ? / " L'envie est un poison, a-t-on dit, dangereux, / " Car l'arbre qui le porte est un bois cancéreux. / " L'homme envieux ressemble au reptile, à l'insecte ; / " Car tout ce qu'il atteint de son souffle, il l'infecte : / " Mais cet homme, souvent, fait son propre malheur, / " Comme en voulant tuer, souvent l'insecte meurt. » « Les souhaits » contiennent les vouex adressés par l’auteur à famille le 1er janvier 1822. « Les grands chefs » est un hommage à tous les grands Autochtones qui ont marqué l’histoire de la Nouvelle-France. Enfin, dans « Le héros canadien », Bibaud fait l’apologie d’Iberville.


Extrait

Qui mérita, par l'amitié
Qu'il porte aux enfants de la France,
Mainte fois, leur reconnaissance :
Ce fut Garakonthié :
Entre les siens et nous grand négociateur,
Et pacificateur,
Que de fois il nous fut utile et nécessaire !

Salut, ô mortel distingué
Par la droiture et la franchise ;
Dont la candeur fut la devise,
Honneur d'Onnontagué :
Ce que j'estime en toi, c'est bien moins l'éloquence.
L'art de négocier, que la sincérité,
Que la véracité
Et des moeurs, chez les tiens, l'admirable décence.

Qui mérite d'être admiré
Par un cœur tendre, une âme pure ;
Par tous les dons de la nature ?
C'est Ouréhonharé ;
Qui, se donnant aux siens comme exemple et modèle.
Oubliant Denonville et le fatal tillac,
Devient de Frontenac
L'admirateur, l'ami, le compagnon fidèle.
Avec les Canadiens, parfois
Avec les enfants de la France
S'il porte l'épée ou la lance
Contre les Iroquois,
Ne le croyons point lâche et traître à sa patrie :
Non, Ouréhonharé chérit sa nation,
Même avec passion ;
Mais il la voudrait voir hors de sa barbarie.
C'est lui, qui devenu chrétien,
Et près de son heure dernière,
Attentif, entendant un père
Qui, pieux, l'entretient
De Jésus par les Juifs meurtri sur le Calvaire,
Dans un dévot transport, hautement s'écria :
"Eh ! que n'étais-je là ?
Ah ! je les eusse bien empêché de le faire."

Qui connaît si bien les moyens,
Le jeu de la diplomatie ?
Qui, si prudemment négocie ?
C'est Téganissorens ;
Qui, trois fois, des Cantons ambassadeur illustre,
Dans l'art de rétablir ou préserver la paix,
L'émule du Français
A, trois fois, des Cantons fait accroître le lustre.
(p. 116-117)

2 janvier 2010

Bonne année 2010

Bonne année à toutes et à tous!

Je fais une pause de quelques semaines, mais je n'abandonne pas. J'ai encore une centaine de livres qui m'attendent, impatients d'être lus. Garneau, Nelligan et Crémazie, entre autres, commencent à m'en vouloir, eux qui sont habitués aux premières places.

J'ai blogué environ 280 livres dans les trois dernières années. Je me suis donné comme règle de présenter les livres qui ont au moins cinquante ans, ce qui m'ouvre l'année 1960. Pour le reste, je me promène dans les décennies en toute liberté. Ce qui me fait choisir un livre plutôt qu'un autre? Une couverture, une phrase lue au hasard, une affinité avec le livre que je viens de terminer, un thème, le genre, le sexe de l'auteur(e), bref n'importe quoi. Avec un petit faible pour les livres que je n'ai jamais lus.

À bientôt!