On trouve peu de poèmes du Paon d'émail sur la toile. Je me permets donc d'en publier quelques-uns.
Liminaire
Sur l'Évangéliaire de Noailles
Que ce fût le glaive ou la crosse abbatiale,
La licorne, la fleur, les monstres ou les dieux,
Avec quelle maîtrise et quel amour pieux
Ta main historiait la lettre initiale !
O Maître enlumineur, la sainte liliale
Et la tarasque ailée ont ébloui mes yeux,
Mais j'aime plus encor l'oiseau mystérieux
Dont tu fis rutiler la traîne impériale;
Et de ma plume où tremble une goutte d'émail,
Comme en ce manuscrit au précieux fermail
Où ton pinceau mêla la chimère à la guivre,
A la gloire du Paon, sphinx orgueilleux et pur,
Je veux entrelacer, aux pages de mon livre,
A la cursive d'or l’onciale d'azur.
Le Paon mourant
Que de fois, dans le soir divin, noble, émouvant,
Plein du parfum épars des corbeilles fleuries,
Mon cœur tumultueux s'est recueilli devant
Le paon mourant des Tuileries !
La lionne de bronze offre à son lionceau
Le beau corps palpitant qu'une jeune sultane
Cherche déjà peut-être, au bruit clair des jets d'eau,
Sur quelque terrasse persane...
Et toujours, dans les yeux de ce monstre puissant,
J'ai vu la joie amère, ardente, satisfaite,
D'avoir enfin traîné dans la boue et le sang
L'azur d'une orgueilleuse aigrette.
Autant que l'a permis un art adolescent,
Mes vers, je vous ai faits sincères et sonores;
J'ai dit les jardins bleus sous le rosé croissant,
Les dieux antiques, les centaures,
La douceur de l'Hellade et le bel Orient;
Et vous avez loué, dans mon cœur qui s'éveille,
La nature où, païen, bondissant, souriant,
Je cours de merveille en merveille.
Je veux tout ignorer du monde que j'ai fui:
L'ami fourbe et furtif, l'amante qui nous laisse,
L'importune espérance et l'innombrable ennui,
Les pleurs, les haines, la tristesse.
Pourquoi chanter l'amour, le doute, la douleur ?
Le brûlant univers m'appelle et me caresse;
Vivre est pour moi le seul tourment ensorceleur:
Est-on coupable de jeunesse ?...
O mes vers, mourrez-vous, comme l'oiseau meurtri
Dont le seul tort était sa cuirasse de flamme,
Sous la dent du critique indifférent, aigri,
Qui vous blessera jusqu'à l'âme ?
La jeune Grecque
d'après Freiligrath
Cette belle fille de Zante
Avec un sourire nous vend
En flacons de nacre luisante
Les mille parfums du Levant,
Les essences d'Anatolie,
Le néroli, l'attar persan...
Chaque mince fiole est remplie
De tout un jardin ottoman.
Voici l'encens, le bois de rose
Qu'une caravane apporta
Sur un dromadaire morose
Depuis Bagdad ou Galata;
Et voilà, pour les musulmanes,
Des chapelets d'ambre poli
Venus dans les flancs des tartanes
De Brousse et de Gallipoli.
Une ombre chaude et verte noie
Tout ce discret petit bazar;
La plume de paon qui chatoie,
Le filigrane, le brocart,
La marchande en turban turquoise,
Ses yeux de gazelle, et sa main
Qui m'offre à respirer, narquoise,
Un brin délicat de jasmin.
Il ne me suffit pas...
Il ne me suffit pas que le Maître ait chanté
Pauline au cœur trop tendre, Alberte au cher visage,
Et vous, Coryse, et vous, à la jeune beauté,
Julie aux yeux d'enfant et qui n'êtes plus sage;
Car je ne fus jamais le romantique amant
Des cheveux dénoués et des lèvres humides,
Aucun autre plaisir n'est pour moi plus charmant
Que le frais souvenir d'Hélène aux mains timides.
Quel poème innocent pourrait bien célébrer
Ces doigts minces et purs d'une naïve sainte,
Si candide, si franche, et qui veut ignorer
La savante caresse et la subtile étreinte ?
Et pourtant ces mains, causes d'un tel émoi, sont
Comme les mains de toutes les petites filles,
Leur chair est ferme, rosé et rebelle aux frissons,
Leurs ongles ont l'émail froid de frêles coquilles...
Mais puisque je ne puis jamais les effleurer,
Puisqu'elles sont toujours, douce supercherie,
Plaintives sur l'ivoire où l'âme vient errer
Ou prestes sur les ors de quelque broderie;
Un soir qu'elle sera, cher cœur capricieux,
Lasse du clavecin, des fuseaux, de la laine,
Je lui dirai, mettant leurs paumes sur mes yeux,
Combien j'aime les mains de la timide Hélène.
Plus de 1000 livres québécois! Patrimoine littéraire, bibliophilie, carnet de lecture. 196 000 pages vues en 2025. « Laurentiana » se dit des livres ou brochures relatifs au Québec, au Bas-Canada et à la Nouvelle-France.
14 octobre 2009
12 octobre 2009
Le Paon d'émail
Paul Morin, Le Paon d’émail, Paris, Alphonse Lemerre, 1912, 166 pages. (2e édition) (1re édition : 1911)
Paul Morin, celui par qui le scandale arriva, n’avait que 22 ans lorsqu’il publia Le Paon d’émail. Il avait parcouru la France, la Grèce, l’Italie, la Turquie, après avoir obtenu une maîtrise en littérature à Paris. Il avait fréquenté le salon de la comtesse Anna de Noailles, à qui il dédie Le Paon d’émail. D’ailleurs cette filiation est clairement établie dans une épigraphe empruntée à la Comtesse : « Un paon bien nonchalant, bien dédaigneux, bien grave, / Passant auprès de moi son temps inoccupé, / Enfoncera parfois dans les roses suaves / Son petit front étroit de beau serpent huppé ». Autour de Morin va se cristalliser la lutte entre les Terroiristes et les Exotistes.
« évangéliaire », « abbatiale », « historiait », « liliale », « tarasque », « fermail », « guivre », « oncial » : ces sept mots étranges, qui« émaillent » le poème liminaire, sont déjà les prémisses d’un voyage scintillant dans le domaine des mots rares. Parnassien, Paul Morin l’est sans doute, même si certains poèmes, surtout dans la dernière partie, appartiennent à l’esthétique romantique. Morin compare son projet poétique à celui d’un « Maître enlumineur » : « Et de ma plume où tremble une goutte d’émail, / Comme en ce manuscrit au précieux fermail / Où ton pinceau mêla la chimère à la guivre, // A la gloire du Paon, sphinx orgueilleux et pur, / Je veux entrelacer, aux pages de mon livre, / A la cursive d’or l’onciale azur ».
Le recueil compte cinq parties : Marbres et feuillages, EΛΛAΣ, Épigrammes, Silves françoises, Le reflet du temps, À ceux de mon temps.
« Marbres et feuillages » nous emmènent en voyage. Le titre de la plupart des poèmes réfère à un lieu géographique. Ainsi défilent l’Italie, la France, la Hollande, la Turquie, l’Iran, la Syrie, le Japon, la Chine, l’Espagne. Les lieux sont choisis pour leurs caractères culturels (marbres) ou pour leur beauté (feuillages). Morin aime décrire les jardins, les châteaux, les églises, les lieux qui ont une riche histoire. Le « je » est à peu près absent, les poèmes étant très descriptifs. Parfois la surabondance de mots rares complique la tâche du lecteur : « Voguant vers Chioggia, Fusine ou Torcello, / Des péottes aux voiles rouges fendent l’eau »; parfois, les vers défilent en toute simplicité : «La chaude ville de laque et d’or, / Comme une petite geisha lasse, Au transparent clair de lune dort. » (« Tokio ») C’est sans doute la partie la plus « exotiste » du recueil. La forme des poèmes est très classique.
« EΛΛAΣ » est, comme le titre l’indique, inspiré par la Grèce. Cette partie est écrite sous l’égide de Junon, la « déesse hautaine ». D’ailleurs la mythologie est une constante source d’inspiration. L’amour, la sensualité, le sentiment de la nature sont des motifs qui s’entremêlent aux apports plus culturels. « Celui qui sait l’orgueil des strophes ciselées, / Le rythme et la douceur du vers harmonieux / […] Celui-là seul connaît le but essentiel / […] Et ne vivant que pour l’éternelle beauté, / Il tient de la nature innombrable et subtile / Le secret de la belle impassibilité ».
« Épigrammes », dédié à Guy Delahaye, est constitué de courts poèmes de 7 ou 8 vers. Ce n’est plus une poésie des lieux. Morin évoque le destin de sept types humains : le marin, le jardinier, le chevrier, le guerrier, le potier, l’esclave et le poète. Ces « épigrammes » n’ont rien de satirique : tous les poèmes se terminent par la dernière volonté de la personne choisie. Ainsi pour le jardinier : « Mon corps, je veux que tu reposes, / Comme un enfant au bras de sa mère endormi / Dans un jardin fleuri de roses. »
« Silves françoises » évoquent la France, l’ancienne France, parfois la France médiévale. Ce sont des personnages plutôt que des lieux qui balisent le trajet du poète : Marie-Antoinette, Joséphine, Rousseau, Verlaine, Offenbach, Cartier. Dans le dernier poème, il claironne son amour de la France : « O cher pays que j’aime autant que mon pays, / Vous ne serez demain qu’une des cent chimères / Dont meurt le fils de ceux qui, vendus et trahis, / Vous ont tout pardonné, puisqu’on pardonne aux mères! »
La quatrième partie, « Le reflet du temps », dédiée à Marcel Dugas, est à mon sens plus romantique que parnassienne. On y retrouve les thèmes du poète incompris, de la nature bienveillante, de la passante baudelairienne, de l’amour adolescent. On y trouve aussi un bilan de son parcours poétique : « Mes vers, je vous ai faits sincères et sonores; / J'ai dit les jardins bleus sous le rosé croissant, / Les dieux antiques, les centaures, // La douceur de l'Hellade et le bel Orient; / Et vous avez loué, dans mon cœur qui s'éveille, / La nature où, païen, bondissant, souriant, / Je cours de merveille en merveille. »
Enfin, la dernière partie ne comprend qu’un poème, « Et si je n’ai pas dit… », assez connu d’ailleurs : Morin s’excuse en quelque sorte de son exotisme et promet « un jour [de] marier / Les mots canadiens aux rythmes de la France / Et l’érable au laurier ».
Je ne connaissais Morin que par les anthologies. Je ne peux pas dire que cette poésie me touche. Rien n’est plus éloigné de la sensibilité moderne que l’esthétique parnassienne. En même temps, que cette poésie soit le fait d’un jeune homme de 22 ans a de quoi susciter l’admiration. Je comprends le tollé que ce recueil déclencha. Je comprends le malaise des Régionalistes. Au demeurant, les dandys et les intellectuels qui étalent leur culture n’ont jamais été bien vus au Québec. Au-delà de l’exotisme, il me semble que le plus grand mérite de Morin, c’est d’avoir eu l’audace d’écrire un recueil d’inspiration « païenne » et de le proclamer à haute voix : « Je vous aime tant, Paon familier des Dieux, / Que sous votre égide j’écris mes poèmes ». J’entends d’ici les grincements de dents dans les presbytères.
Chios
O la vive langueur des soirs d'Anatolie !
L'Asie, à l'horizon, étend sa grève d'or,
Le flot d'émail étreint l'archipel qui s'endort
En ses bras caressants d'améthyste polie.
Les jardins d'orangers, lourds de mélancolie,
De terrasse en terrasse étagent leur décor;
Au pied du promontoire, illuminée encor,
La mer déferle, court, murmure et se replie.
Des pêcheurs levantins et des bateliers grecs,
Aiguayant leurs filets des joncs et des varechs,
Animent de leurs voix le havre qui se dore;
Et j'aime, tout ému du rythme de leur chant,
Contempler, comme Homère, Ion et Métrodore,
S'effeuillant sur Chios les lilas du couchant...
Écouter Paul Morin : Les fureurs d’un puriste
Lire Le paon royal
Paul Morin, celui par qui le scandale arriva, n’avait que 22 ans lorsqu’il publia Le Paon d’émail. Il avait parcouru la France, la Grèce, l’Italie, la Turquie, après avoir obtenu une maîtrise en littérature à Paris. Il avait fréquenté le salon de la comtesse Anna de Noailles, à qui il dédie Le Paon d’émail. D’ailleurs cette filiation est clairement établie dans une épigraphe empruntée à la Comtesse : « Un paon bien nonchalant, bien dédaigneux, bien grave, / Passant auprès de moi son temps inoccupé, / Enfoncera parfois dans les roses suaves / Son petit front étroit de beau serpent huppé ». Autour de Morin va se cristalliser la lutte entre les Terroiristes et les Exotistes.
« évangéliaire », « abbatiale », « historiait », « liliale », « tarasque », « fermail », « guivre », « oncial » : ces sept mots étranges, qui« émaillent » le poème liminaire, sont déjà les prémisses d’un voyage scintillant dans le domaine des mots rares. Parnassien, Paul Morin l’est sans doute, même si certains poèmes, surtout dans la dernière partie, appartiennent à l’esthétique romantique. Morin compare son projet poétique à celui d’un « Maître enlumineur » : « Et de ma plume où tremble une goutte d’émail, / Comme en ce manuscrit au précieux fermail / Où ton pinceau mêla la chimère à la guivre, // A la gloire du Paon, sphinx orgueilleux et pur, / Je veux entrelacer, aux pages de mon livre, / A la cursive d’or l’onciale azur ».
Le recueil compte cinq parties : Marbres et feuillages, EΛΛAΣ, Épigrammes, Silves françoises, Le reflet du temps, À ceux de mon temps.
« Marbres et feuillages » nous emmènent en voyage. Le titre de la plupart des poèmes réfère à un lieu géographique. Ainsi défilent l’Italie, la France, la Hollande, la Turquie, l’Iran, la Syrie, le Japon, la Chine, l’Espagne. Les lieux sont choisis pour leurs caractères culturels (marbres) ou pour leur beauté (feuillages). Morin aime décrire les jardins, les châteaux, les églises, les lieux qui ont une riche histoire. Le « je » est à peu près absent, les poèmes étant très descriptifs. Parfois la surabondance de mots rares complique la tâche du lecteur : « Voguant vers Chioggia, Fusine ou Torcello, / Des péottes aux voiles rouges fendent l’eau »; parfois, les vers défilent en toute simplicité : «La chaude ville de laque et d’or, / Comme une petite geisha lasse, Au transparent clair de lune dort. » (« Tokio ») C’est sans doute la partie la plus « exotiste » du recueil. La forme des poèmes est très classique.
« Épigrammes », dédié à Guy Delahaye, est constitué de courts poèmes de 7 ou 8 vers. Ce n’est plus une poésie des lieux. Morin évoque le destin de sept types humains : le marin, le jardinier, le chevrier, le guerrier, le potier, l’esclave et le poète. Ces « épigrammes » n’ont rien de satirique : tous les poèmes se terminent par la dernière volonté de la personne choisie. Ainsi pour le jardinier : « Mon corps, je veux que tu reposes, / Comme un enfant au bras de sa mère endormi / Dans un jardin fleuri de roses. »
« Silves françoises » évoquent la France, l’ancienne France, parfois la France médiévale. Ce sont des personnages plutôt que des lieux qui balisent le trajet du poète : Marie-Antoinette, Joséphine, Rousseau, Verlaine, Offenbach, Cartier. Dans le dernier poème, il claironne son amour de la France : « O cher pays que j’aime autant que mon pays, / Vous ne serez demain qu’une des cent chimères / Dont meurt le fils de ceux qui, vendus et trahis, / Vous ont tout pardonné, puisqu’on pardonne aux mères! »
La quatrième partie, « Le reflet du temps », dédiée à Marcel Dugas, est à mon sens plus romantique que parnassienne. On y retrouve les thèmes du poète incompris, de la nature bienveillante, de la passante baudelairienne, de l’amour adolescent. On y trouve aussi un bilan de son parcours poétique : « Mes vers, je vous ai faits sincères et sonores; / J'ai dit les jardins bleus sous le rosé croissant, / Les dieux antiques, les centaures, // La douceur de l'Hellade et le bel Orient; / Et vous avez loué, dans mon cœur qui s'éveille, / La nature où, païen, bondissant, souriant, / Je cours de merveille en merveille. »
Enfin, la dernière partie ne comprend qu’un poème, « Et si je n’ai pas dit… », assez connu d’ailleurs : Morin s’excuse en quelque sorte de son exotisme et promet « un jour [de] marier / Les mots canadiens aux rythmes de la France / Et l’érable au laurier ».Je ne connaissais Morin que par les anthologies. Je ne peux pas dire que cette poésie me touche. Rien n’est plus éloigné de la sensibilité moderne que l’esthétique parnassienne. En même temps, que cette poésie soit le fait d’un jeune homme de 22 ans a de quoi susciter l’admiration. Je comprends le tollé que ce recueil déclencha. Je comprends le malaise des Régionalistes. Au demeurant, les dandys et les intellectuels qui étalent leur culture n’ont jamais été bien vus au Québec. Au-delà de l’exotisme, il me semble que le plus grand mérite de Morin, c’est d’avoir eu l’audace d’écrire un recueil d’inspiration « païenne » et de le proclamer à haute voix : « Je vous aime tant, Paon familier des Dieux, / Que sous votre égide j’écris mes poèmes ». J’entends d’ici les grincements de dents dans les presbytères.
Chios
O la vive langueur des soirs d'Anatolie !
L'Asie, à l'horizon, étend sa grève d'or,
Le flot d'émail étreint l'archipel qui s'endort
En ses bras caressants d'améthyste polie.
Les jardins d'orangers, lourds de mélancolie,
De terrasse en terrasse étagent leur décor;
Au pied du promontoire, illuminée encor,
La mer déferle, court, murmure et se replie.
Des pêcheurs levantins et des bateliers grecs,
Aiguayant leurs filets des joncs et des varechs,
Animent de leurs voix le havre qui se dore;
Et j'aime, tout ému du rythme de leur chant,
Contempler, comme Homère, Ion et Métrodore,
S'effeuillant sur Chios les lilas du couchant...
Écouter Paul Morin : Les fureurs d’un puriste
Lire Le paon royal
9 octobre 2009
Mignonne, allons voir si la rose...est sans épines
Guy Delahaye, Mignonne, allons voir si la rose... est sans épines, Montréal, Déom, 1912, XLII + 63 p. (Préface d’Olivar Asselin et culs-de-lampe d’Ozias Leduc)
D’entrée de jeu, Delahaye nous impose une façon de regarder et de lire son livre. La page frontispice présentant la Joconde rebaptisée « Notre-Dame du Sourire dédaigneux », le titre qui prend à rebours le vers de Ronsard, l’exergue à l’humour facile qui côtoie une épigraphe latine qui invite au rire, la mention de « dixième » édition sont des signes qui ne trompent pas. Pied de nez à la grande culture, iconoclasme, métissage, intertextualité, mélange des genres, on se croirait devant un texte postmoderne. On est en 1912! Le dadaïsme et le surréalisme n’avaient même pas encore ébranlé le temple de la raison sous laquelle s’abritait toute la littérature de bon goût.
La dédicace (« À ceux d’un dédain absolu pour la médiocrité, d’un rire immense devant la bêtise ») nous entraine davantage dans la polémique. Il en va de même de la verbeuse préface d’Olivar Asselin : selon lui, le critique canadien-français « a dans son cerveau un cochon de belle taille qui sommeille » et « Les Aspirations » de Chapman ne sont que des « Transpirations ».
Dans les 17 pages qui suivent la préface, séparées en « Notes sérieuses » et en « Note sérieuse », Delahaye nous offre sur le mode de la dérision certaines pistes pour lire ses oeuvres. Par exemple, pour comprendre la « mathématique » des Phases et de Mignonne, il faudrait se référer aux sciences occultes : « Nous avons adopté le janusisme; raisons occultes : la Kabbale enseigne que dans le Grand-Tout-Unité considéré sous son triple aspect à un double point de vue, il y a résolution en quaternaire ; nous nous sommes occupé du trine, voici le duel, l’un viendra, l'autre... ? » Il relève un certain nombre de critiques que lui ont valu Les Phases, les joue les unes contre les autres quand c’est possible, sinon se charge lui-même d’en démontrer la bêtise, parfois sur un ton très polémique : « Conclusion : On peut ne pas faire dans le genre patriotico-religieux-abruti-traditionnel. » De toutes ces critiques qu’il recense, on comprend que c'est celle de Lozeau qui lui a fait le plus mal. Voici sa réponse : « L’auteur de Mignonne n'est pas morphinomane, ni nymphomane, éthéromane ni érotomane, succèssomane (mégalomane) ni quoi-que-ce-soit-mane, à moins qu'être soi-même — self made-man (ipsomane, non dipsomane) — soit être un mane-quelconque ; car il peut bien rester quelque chose d'avoir produit un livre " bizarre comme un début d'aliénation mentale (Lozeau)" » Delahaye explique que son projet dans Mignonne est de s’amuser. La blague serait l’élément clé du recueil : « Donc, également, supposant (ceci est parfais un acte d'espérance ou de charité plus qu'un acte de foi) la sincérité et la réflexion chez certains critiques, je n'ai pas voulu, en mettant leurs écrits devant les faits ou leurs conséquences me donner l'inutile ennui d'attaquer; j'ai voulu tout simplement m'amuser. / Tout Mignonne a été fait pour ça. / Un plus grand plaisir vient des exercices de souplesse. / La blague est un exercice de souplesse. / La blague est une matière protéique, non pas, surtout, en ce sens qu'elle est fondamentale chez, l'être vivant, mais parce qu'elle prend mille formes. »
Après ces « Notes » suivent quatre pages de « Bibliographie » qui contiennent plusieurs titres médicaux, philosophiques et quelques titres factices, telles Les Œuvres complètes d’Edmond Léo, critique littéraire traditionnel qui s’était attaqué aux Phases.
Après les XLII pages de paratexte, commence le « vrai texte ». Comme dans Les Phases, dédicaces farfelues, épigraphes, titres alambiqués, surtitres et sous-titres balisent la composition du recueil. « Prélude… -?... – Prologue », « Scènes de la Vie d’Amoureux… -?... – et de Bohème », « Scènes de la Vie de Médecin… -?... – et de Bohème », « Scènes de la Vie d’Artiste… -?... – et de Bohème » en constituent les quatre tryptiques. Chaque partie contient trois poèmes, souvent présentés comme une saynète : didascalies, parfois dialogues entre deux ou trois personnages, dans un décor. Ainsi dans le premier tryptique, les personnages (L’Un, l’Autre et l’Auteur) s’amusent avec des rimes en « use », ce qui donne « Sa Muse / S’amuse », ou encore : « Ma Buse / M’abuse? ». Dans les trois autres tryptiques, Delahaye emploie toujours le même procédé : chacun contient trois poèmes présentés en deux versions. La deuxième version sert à « déconstruire » la première : le plus souvent ironique, iconoclaste, cette version « reconfigure » la portée du poème. Dans le tryptique « Scènes de la Vie d’Amoureux… -?... – et de Bohème », Delahaye présente certains de ses poèmes parus dans Les Phases. Le procédé est utilisé différemment dans le dernier tryptique : postmoderne avant la lettre, Delahaye se lance dans une réécriture de certains textes. Il part d’un poème d’Heredia, de Verlaine et… d’Englebert Gallèze, soit « Tristesse naïve », et il les transforme. Ici, plus aucun doute n'est permis. Englebert Gallèze devient sa tête de Turc. Les Chemins de l’âme, parus la même année que Les Phases, et faussement présentés comme de la littérature du terroir, avaient été encensés par la critique. Delahaye, en plus d’avoir forgé son titre à partir des parties du recueil de son rival, lui emprunte son plus mauvais poème du terroir, et y ajoute une petite mise en scène assassine (voir l’extrait). Ses réécritures de Verlaine et d’Heredia sont plutôt des hommages à ces deux auteurs.
Dans une dernière partie, Delahaye nous offre une douzaine d’extraits critiques qui ont salué la parution des Phases.
Mon compte rendu est déjà trop long. Il y a tellement de passages que j’aurais aimé citer. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce recueil fascinant. Il est dommage que Delahaye se soit tu aussi vite. Il n’était peut-être pas un grand poète, mais il a une qualité, si rare dans la première moitié du XXe siècle : il nous surprend! Il aurait fallu plusieurs francs-tireurs comme lui pour dynamis(t)er la société conservatrice du début du siècle.
« POURQUOI SE LAISSER MOURIR TOUS ENSEMBLE ? »
Intérieur de maison de campagne.
Une femme y repose pour la première fois.
Un Habitant comme il s'en rencontre chez certains poètes du terroir, mais pas ailleurs.
Des fils " Tel père, tels fils ".
Une fille " eadem ".
Caillette, excellente personne.
Le cochon, pas mal, non plus.
(N'étaient les droits d'auteurs, cette mise à point pourraient annoter la pièce précédente.)
Dans la grande pièce au décor nouveau
Où reposait sa femme ensevelie,
L'habitant pleurait, et dans son cerveau
Trouble passait comme un vent de folie.
A ses fils, avant qu'elle aille au tombeau,
Il disait, montrant sa pauvre Julie :
« On n'a jamais vu dans notre hameau
D'épouse ou de mère plus accomplie.
Hélas ! on peut bien avoir du chagrin
De la perdre, mes enfants »... puis, soudain,
D'une voix plus solennelle et qui tremble,
A Madelon, la plus vieille : « Faudrait
Soigner Caillette et le petit goret ;
Pourquoi se laisser mourir tous ensemble? »
1910
D’entrée de jeu, Delahaye nous impose une façon de regarder et de lire son livre. La page frontispice présentant la Joconde rebaptisée « Notre-Dame du Sourire dédaigneux », le titre qui prend à rebours le vers de Ronsard, l’exergue à l’humour facile qui côtoie une épigraphe latine qui invite au rire, la mention de « dixième » édition sont des signes qui ne trompent pas. Pied de nez à la grande culture, iconoclasme, métissage, intertextualité, mélange des genres, on se croirait devant un texte postmoderne. On est en 1912! Le dadaïsme et le surréalisme n’avaient même pas encore ébranlé le temple de la raison sous laquelle s’abritait toute la littérature de bon goût.
La dédicace (« À ceux d’un dédain absolu pour la médiocrité, d’un rire immense devant la bêtise ») nous entraine davantage dans la polémique. Il en va de même de la verbeuse préface d’Olivar Asselin : selon lui, le critique canadien-français « a dans son cerveau un cochon de belle taille qui sommeille » et « Les Aspirations » de Chapman ne sont que des « Transpirations ».
Dans les 17 pages qui suivent la préface, séparées en « Notes sérieuses » et en « Note sérieuse », Delahaye nous offre sur le mode de la dérision certaines pistes pour lire ses oeuvres. Par exemple, pour comprendre la « mathématique » des Phases et de Mignonne, il faudrait se référer aux sciences occultes : « Nous avons adopté le janusisme; raisons occultes : la Kabbale enseigne que dans le Grand-Tout-Unité considéré sous son triple aspect à un double point de vue, il y a résolution en quaternaire ; nous nous sommes occupé du trine, voici le duel, l’un viendra, l'autre... ? » Il relève un certain nombre de critiques que lui ont valu Les Phases, les joue les unes contre les autres quand c’est possible, sinon se charge lui-même d’en démontrer la bêtise, parfois sur un ton très polémique : « Conclusion : On peut ne pas faire dans le genre patriotico-religieux-abruti-traditionnel. » De toutes ces critiques qu’il recense, on comprend que c'est celle de Lozeau qui lui a fait le plus mal. Voici sa réponse : « L’auteur de Mignonne n'est pas morphinomane, ni nymphomane, éthéromane ni érotomane, succèssomane (mégalomane) ni quoi-que-ce-soit-mane, à moins qu'être soi-même — self made-man (ipsomane, non dipsomane) — soit être un mane-quelconque ; car il peut bien rester quelque chose d'avoir produit un livre " bizarre comme un début d'aliénation mentale (Lozeau)" » Delahaye explique que son projet dans Mignonne est de s’amuser. La blague serait l’élément clé du recueil : « Donc, également, supposant (ceci est parfais un acte d'espérance ou de charité plus qu'un acte de foi) la sincérité et la réflexion chez certains critiques, je n'ai pas voulu, en mettant leurs écrits devant les faits ou leurs conséquences me donner l'inutile ennui d'attaquer; j'ai voulu tout simplement m'amuser. / Tout Mignonne a été fait pour ça. / Un plus grand plaisir vient des exercices de souplesse. / La blague est un exercice de souplesse. / La blague est une matière protéique, non pas, surtout, en ce sens qu'elle est fondamentale chez, l'être vivant, mais parce qu'elle prend mille formes. »
Après ces « Notes » suivent quatre pages de « Bibliographie » qui contiennent plusieurs titres médicaux, philosophiques et quelques titres factices, telles Les Œuvres complètes d’Edmond Léo, critique littéraire traditionnel qui s’était attaqué aux Phases.
Après les XLII pages de paratexte, commence le « vrai texte ». Comme dans Les Phases, dédicaces farfelues, épigraphes, titres alambiqués, surtitres et sous-titres balisent la composition du recueil. « Prélude… -?... – Prologue », « Scènes de la Vie d’Amoureux… -?... – et de Bohème », « Scènes de la Vie de Médecin… -?... – et de Bohème », « Scènes de la Vie d’Artiste… -?... – et de Bohème » en constituent les quatre tryptiques. Chaque partie contient trois poèmes, souvent présentés comme une saynète : didascalies, parfois dialogues entre deux ou trois personnages, dans un décor. Ainsi dans le premier tryptique, les personnages (L’Un, l’Autre et l’Auteur) s’amusent avec des rimes en « use », ce qui donne « Sa Muse / S’amuse », ou encore : « Ma Buse / M’abuse? ». Dans les trois autres tryptiques, Delahaye emploie toujours le même procédé : chacun contient trois poèmes présentés en deux versions. La deuxième version sert à « déconstruire » la première : le plus souvent ironique, iconoclaste, cette version « reconfigure » la portée du poème. Dans le tryptique « Scènes de la Vie d’Amoureux… -?... – et de Bohème », Delahaye présente certains de ses poèmes parus dans Les Phases. Le procédé est utilisé différemment dans le dernier tryptique : postmoderne avant la lettre, Delahaye se lance dans une réécriture de certains textes. Il part d’un poème d’Heredia, de Verlaine et… d’Englebert Gallèze, soit « Tristesse naïve », et il les transforme. Ici, plus aucun doute n'est permis. Englebert Gallèze devient sa tête de Turc. Les Chemins de l’âme, parus la même année que Les Phases, et faussement présentés comme de la littérature du terroir, avaient été encensés par la critique. Delahaye, en plus d’avoir forgé son titre à partir des parties du recueil de son rival, lui emprunte son plus mauvais poème du terroir, et y ajoute une petite mise en scène assassine (voir l’extrait). Ses réécritures de Verlaine et d’Heredia sont plutôt des hommages à ces deux auteurs.
Dans une dernière partie, Delahaye nous offre une douzaine d’extraits critiques qui ont salué la parution des Phases.
Mon compte rendu est déjà trop long. Il y a tellement de passages que j’aurais aimé citer. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce recueil fascinant. Il est dommage que Delahaye se soit tu aussi vite. Il n’était peut-être pas un grand poète, mais il a une qualité, si rare dans la première moitié du XXe siècle : il nous surprend! Il aurait fallu plusieurs francs-tireurs comme lui pour dynamis(t)er la société conservatrice du début du siècle.
« POURQUOI SE LAISSER MOURIR TOUS ENSEMBLE ? »
Intérieur de maison de campagne.
Une femme y repose pour la première fois.
Un Habitant comme il s'en rencontre chez certains poètes du terroir, mais pas ailleurs.
Des fils " Tel père, tels fils ".
Une fille " eadem ".
Caillette, excellente personne.
Le cochon, pas mal, non plus.
(N'étaient les droits d'auteurs, cette mise à point pourraient annoter la pièce précédente.)
Dans la grande pièce au décor nouveau
Où reposait sa femme ensevelie,
L'habitant pleurait, et dans son cerveau
Trouble passait comme un vent de folie.
A ses fils, avant qu'elle aille au tombeau,
Il disait, montrant sa pauvre Julie :
« On n'a jamais vu dans notre hameau
D'épouse ou de mère plus accomplie.
Hélas ! on peut bien avoir du chagrin
De la perdre, mes enfants »... puis, soudain,
D'une voix plus solennelle et qui tremble,
A Madelon, la plus vieille : « Faudrait
Soigner Caillette et le petit goret ;
Pourquoi se laisser mourir tous ensemble? »
1910
5 octobre 2009
Les chemins de l’âme
Englebert Gallèze (Lionel Léveillé), Les chemins de l’âme, Montréal, Daoust et Tremblay, 1910, 109 pages. (Préface d’Albert Ferland)
Si je présente Les Chemins de l’âme immédiatement après Les Phases, c’est qu’il fut publié la même année et encensé par la critique conservatrice, ce qui eut l’heur de déplaire souverainement à Delahaye qui s’en servit comme repoussoir dans Mignonne, allons voir si la rose est sans épines.
Camille Roy l’a encensé : « J'ai sous les yeux quelques-uns des vers les plus agréables, et très probablement les plus remplis de sens, que l'on ait écrits, en ces dernières années, à Montréal. Ce livre de cent douze pages s'appelle: Les Chemins de l'Âme. C'est un petit livre qui renferme beaucoup de choses. Et il n'est pas banal de pouvoir affirmer cela d'un recueil de poésies. » (Érables en fleur)
On aurait tort de classer ce recueil dans la littérature du terroir, comme certains l’ont fait. Il n’y a que quelques poèmes qui trempent dans la « terre canadienne »; pour le reste, on pense plutôt à la poésie intimiste de Lozeau.
« Les Chemins de l’âme » comptent trois parties. On y rencontre des « roses », des « chardons » et des « épines », symbolisme naïf, pour parler de la beauté de la vie, de ses irritants et de la souffrance.
Les roses
Dans tout le recueil, il n’y a que sept poèmes du terroir et ils sont tous dans cette partie. Ce sont parfois de petites saynètes dans lesquelles le poète présente tantôt des personnages pittoresques comme « Le Gallant » ou « Les Boulés », tantôt des scènes pathétiques comme celle de « Tristesse naïve » (voir l’extrait). Gallèze devient plus ambitieux dans « Terre canadienne » où il nous dit que « l’âme que nous avons nous vient de la beauté » du pays, et dans « Les clochers » quand il prétend que ces derniers nous « parlent de soirs éternels / Où l’âme errante se repose ». Quant aux poèmes intimistes, très chantants, ils sont remplis de joies printanières, de relations amicales, de sentiments familiaux ou religieux : « Pour ta fête, chère petite, / Point de déploiement ni de bal / Avec le compliment banal / Qu'on y récite. / Soyons plus simples : Veux-tu pas ? / Quittant cet ennuyeux système, / Je viens, seul, te dire tout bas : / Je t'aime. »
Les chardons
Cette partie ne compte que deux poèmes. Le poète s’en prend à tous ces puissants, « Avocat, marchand, chirurgien », qui ne pensent qu’à étaler leur richesse et aux « rieurs » qui n’ont de compassion pour personne.
Les épines
Gallèze raconte les amours difficiles, l’inconstance féminine, le sentiment d’abandon, la solitude, le regret de « n’être hélas! Époux ni père », et tout cela à cause d’une certaine « Rosinette » (C’est moi qui amalgame le tout!) : « Quand tu m'apparus, Rosinette, / Ce jour de juin ensoleillé, / Petit bonnet bien à ta tête, / Petit sabot bien à ton pied, / Au feu de ta noire prunelle / Tant d'espoirs pouvaient s'allumer, / Ta joue en fleur était si belle / Que je me suis mis à t'aimer. » Le poète, dans les derniers poèmes du recueil, réussit tout de même à transcender la déception amoureuse. La solitude devient plus existentielle. Déjà les titres des derniers poèmes disent assez bien sa grande détresse : « Inquiétude », « La douleur », « Désenchantement », « Tristesse obstinée » Voici quelques vers de « Désenchantement » : « J'ai le dégoût de vivre en un monde pareil. / Que m'importent les soirs, la nuit ou le soleil ? / La beauté souriant aux lèvres virginales ? / —Feuilles de nos espoirs qu'emportent les rafales— / Que m'importe ? Pour moi le jour funeste a lui / Où mon cœur fatigué mêle, en un vaste ennui, / Le fiel qui l'empoisonne et le vin qui l'enivre ; / J'ai le dégoût de vivre. » Sans doute craintif d’être allé trop loin dans le désespoir, ce qui n’était pas bien vu par la religion, le poète s’assure qu’on n’y perçoive pas une accusation contre la bienveillance divine : « L’erreur c’est nous : mélange d’ombre et de lumière » et : « Tous les poètes croient en Dieu »
Gallèze venait de faire son entrée à L’École littéraire de Montréal lorsqu’il a publié ce recueil. On sait que l’École avait en partie abandonné son projet initial et s’était ouverte au régionalisme. Il me semble que le recueil de Gallèze rend compte de cette hésitation à emprunter allègrement la route du terroir, ce qui ne semble pas faire l’affaire d’Albert Ferland, lui qui venait d'abandonner l’École pour cette raison : « Avant de quitter le poète je le remerciai de m'avoir ouvert son cœur. Ami de son rêve et impatient de le voir continuer ses chants à la gloire du pays canadien, chants que nous n'avions pas encore entendus et dont le charme nous est cher, je me tournai vers les montagnes qui, là-bas, se perdaient sous l'azur hautain, et lui dit : Poète, c'est ta Laurentie, la terre de l'érable, la terre des aïeux. Célèbre ta Laurentie. L’âme que tu as te vient d'elle. Sois-en reconnaissant. Trouve encore dans ton cœur si canadien des mots sincères et vibrants pour célébrer sa beauté. Sois fidèle à ta Laurentie, fais lui hommage de tes plus nobles pensées et ton nom, comme une louange, sera doux à dire dans la terre canadienne. » Visions gaspésiennes, le premier recueil entièrement consacré au terroir, paraitra en 1913.
Comme extrait, voici « Tristesse naïve », un petit poème qui ne rend pas justice à Gallèze; Delahaye va en faire ses choux gras dans Mignonne, ce dont je vais parler dans un prochain blogue.
TRISTESSE NAÏVE
Dans la grande pièce au décor nouveau
Où reposait sa femme ensevelie,
L'habitant pleurait et, dans son cerveau
Trouble, passait comme un vent de folie.
A ses fils, avant qu'elle aille au tombeau
Il disait, montrant sa pauvre Julie :
« On n'a jamais vu, dans notre hameau,
D'épouse ou de mère plus accomplie.
Hélas ! on peut bien avoir du chagrin
De la perdre, mes enfants... » puis soudain,
D'une voix plus solennelle et qui tremble,
A Madelon, la plus vieille : « Faudrait
Soigner Caillette et le petit goret.
Pourquoi se laisser mourir tous ensemble ? »
Gallèze venait de faire son entrée à L’École littéraire de Montréal lorsqu’il a publié ce recueil. On sait que l’École avait en partie abandonné son projet initial et s’était ouverte au régionalisme. Il me semble que le recueil de Gallèze rend compte de cette hésitation à emprunter allègrement la route du terroir, ce qui ne semble pas faire l’affaire d’Albert Ferland, lui qui venait d'abandonner l’École pour cette raison : « Avant de quitter le poète je le remerciai de m'avoir ouvert son cœur. Ami de son rêve et impatient de le voir continuer ses chants à la gloire du pays canadien, chants que nous n'avions pas encore entendus et dont le charme nous est cher, je me tournai vers les montagnes qui, là-bas, se perdaient sous l'azur hautain, et lui dit : Poète, c'est ta Laurentie, la terre de l'érable, la terre des aïeux. Célèbre ta Laurentie. L’âme que tu as te vient d'elle. Sois-en reconnaissant. Trouve encore dans ton cœur si canadien des mots sincères et vibrants pour célébrer sa beauté. Sois fidèle à ta Laurentie, fais lui hommage de tes plus nobles pensées et ton nom, comme une louange, sera doux à dire dans la terre canadienne. » Visions gaspésiennes, le premier recueil entièrement consacré au terroir, paraitra en 1913.
Comme extrait, voici « Tristesse naïve », un petit poème qui ne rend pas justice à Gallèze; Delahaye va en faire ses choux gras dans Mignonne, ce dont je vais parler dans un prochain blogue.
TRISTESSE NAÏVE
Dans la grande pièce au décor nouveau
Où reposait sa femme ensevelie,
L'habitant pleurait et, dans son cerveau
Trouble, passait comme un vent de folie.
A ses fils, avant qu'elle aille au tombeau
Il disait, montrant sa pauvre Julie :
« On n'a jamais vu, dans notre hameau,
D'épouse ou de mère plus accomplie.
Hélas ! on peut bien avoir du chagrin
De la perdre, mes enfants... » puis soudain,
D'une voix plus solennelle et qui tremble,
A Madelon, la plus vieille : « Faudrait
Soigner Caillette et le petit goret.
Pourquoi se laisser mourir tous ensemble ? »
2 octobre 2009
Les Phases
Guy Delahaye, Les Phases. Tryptiques, Montréal, Deom, 1910, 144 pages.
Quand Delahaye publie Les Phases, un vent d’incrédulité balaie notre petite patrie littéraire. Qu’est-ce cela? Qui est ce type? On n’avait jamais rien vu qui ressemblât même de loin à ce recueil. Il faut le dire, Les Phases est un recueil avant-gardiste, planifié de façon maniaque, avec sa multitude de dédicataires et d’épigraphes, ses titres, surtitres et sous-titres, ses parties, ses sous-parties, ses sous-sous-parties, ses pointillés, ses blancs…
Quand Delahaye publie Les Phases, un vent d’incrédulité balaie notre petite patrie littéraire. Qu’est-ce cela? Qui est ce type? On n’avait jamais rien vu qui ressemblât même de loin à ce recueil. Il faut le dire, Les Phases est un recueil avant-gardiste, planifié de façon maniaque, avec sa multitude de dédicataires et d’épigraphes, ses titres, surtitres et sous-titres, ses parties, ses sous-parties, ses sous-sous-parties, ses pointillés, ses blancs…
Delahaye va pousser sa fascination pour la mise en scène en construisant son recueil sur le chiffre trois et ses multiples : tous les poèmes de la première partie reposent sur trois rimes, comptent neuf vers de neuf pieds, déployés en trois tercets. Et les poèmes sont réunis en tryptique. Il semblerait que l’auteur était attiré par l’ésotérisme. Pourquoi le chiffre trois? Il s’en est expliqué dans une entrevue : « Ma forme poétique est basée sur un fait plus ancien que le monde, éternel comme Dieu, qui a existé bien avant Salomon, […] Elle repose sur le rapprochement nécessaire de l'un et du trois, de l'unité et de la trinité. Dieu, Père et Fils Esprit; Vrai, Beau, Bien; Espace, Longueur, Largeur, Hauteur; Temps, Passé, Présent, Avenir, etc. J'ai voulu une forme poétique qui rendît symboliquement ce fait et j'ai trouvé celle employée dans la première partie des Phases où chaque pièce, à part deux ou trois, est en vers de neuf pieds disposés en trois tercets sur trois rimes. » (Cité dans Annette Hayward)
La première partie est dédicacée à sa mère. Retenons comme autres dédicataires le « génie éternellement vivant de Nelligan », dont il sera l’un des médecins à St-Jean-de-Dieu, Paul Morin, Marcel Dugas et René Chopin.
La première partie, « Les poèmes psychiques », comptent dix tryptiques : « Musique et névrose : Tryptique sinistre », « Visions : Tryptique intense », « A la vie, À la mort, À jamais : Tryptique triste », « Départ vers la paix : Tryptique funèbre », « Quintessences : Tryptique exquis », « Berceuses : Tryptique harmonieux », « Sources de douleurs : Tryptique aigu », « ? ? ? Tryptique d'inconnus », « Les Causes : Tryptique précurseur », « Les effets : Tryptique final » Les deux derniers forment un « double tryptique ».
Vous comprendrez qu’il est un peu difficile de résumer un contenu aussi éclaté. Je vais me limiter à relever quelques thèmes. La création, décrite comme un processus psychique, est un motif qui nourrit le premier tryptique consacré à Nelligan. Ainsi lit-on dans « Âme d’alto » qu’il dédie « à Nelligan incompris » : « Le délire enserre chaque fibre / Que la fièvre est venue amincir, / Et l’être immensément rêve ou vibre. // Des accords trop subtils et trop libres / Résonnent en lui pour l’adoucir, / Mais ils s’épuisent avant d’éclore. // Il se tait, c’est qu’alors il adore ; / Il pleure, il rit, c’est que pour jaillir / Ce qu’il entrevoit refuse encore. » (Oui, la syntaxe en prend pour son rhume…) La folie, liée au thème précédent, est aussi un sujet du recueil : « L’on rive un lien, l’on pousse un verrou, / La tête illuminée, on la rase, / Et l’être incompris est dit un fou. » La mort est aussi un thème, par exemple dans le poème « Moine », dédié à son frère Georges, « mort noyé le soir du 31 juillet 1908 » (voir l'extrait). « Quintessences » est un tryptique sur l’amour : « Aimer pour en souffrir, n’en rien dire ; / Et souffrir pour aimer, le cacher ; / Croire à l’indifférence et sourire » Delahaye est aussi sensible au sentiment religieux : « Dieu, je crois que vous veillez sur moi, / Que votre bonté m’est père et mère, / Que l’on est heureux sous votre loi. »
La deuxième partie, « Poèmes corps et âme », dédiée à Osias [sic] Leduc, son père spirituel, compte cinq tryptiques : « Ultima verba : Tryptique in memoriam. », « Dans les bois, dans les monts : Tryptique agreste », « L'amour assassin : Tryptique douloureux », « L'amour moqueur : Tryptique macabre. Sonnets funambulesques », « L'amour revivifiant : Tryptique ensoleillé. Pierres précieuses » Les trois derniers sont dits un « triple tryptique ». Surprise, les poèmes empruntent la forme du sonnet, construit souvent sur cinq rimes, et les vers ont douze pieds.
Cette deuxième partie me semble plus complexe. On retrouve certains thèmes de la partie précédente sous un nouvel éclairage. Le thème de la mort est repris dans le tryptique « Ultima verba » : la dernière phrase de chacun de ces sonnets semble avoir été empruntée à une patiente (en phase terminale ?). Par exemple, dans « Ultima verba berthae », le poème se termine par ce vers : « Avec ceux que l’on aime on ne peut s’ennuyer. » Le deuxième tryptique, dédié à Albert Ferland, présente à travers trois rencontres amoureuses une image de la nature bienveillante. Le ton change dans le « triple tryptique » qui clôt le recueil. Disons que Delahaye est moins empathique. L’auteur choisit la dérision et un certain cynisme pour parler de l’amour dans le tryptique « L’amour assassin » : les trois poèmes évoquent la peine de l’amant éconduit, mais les surtitres (« Le pauvre enfant souffre d’une parole ») annihilent complètement la sentimentalité que les poèmes recèlent. Il en va de même dans « L’amour moqueur », tryptique sur-titré « sonnet funambulesque ». « Trois poètes chantent » est sous titré « Analyse et synthèse : physico-chimico-psychique ». En plus, l’épigraphe dit : « L’Oxygène est un carburant (Troost) / L’Amour aussi ». Suit un poème qui aligne tous les clichés romantiques, mais qui se termine par « l’amour est incolore, inodore, insipide. » Le recueil se referme sur un « tryptique ensoleillé », « L’amour revivifiant », surtitré « Pierre précieuse ». Les trois poèmes ne parlent plus vraiment de l’amour, mais plutôt de Sagesse, de Beauté, de Bonté. Nous voilà au seuil du propos mystique.
En 1910, tout le monde reconnut l’originalité du recueil (Et même Lozeau qui s'en défend). Ce souci de la forme, la composition mathématique du recueil étaient du jamais vus dans la littérature québécoise. En ce sens, Delahaye innove et Les Phases constitue une date dans notre histoire littéraire. N'oublions pas que Lozeau, qui attaqua le recueil, Lemay, Ferland, Fréchette étaient les poètes de référence (Pour Nelligan, cela va venir un peu plus tard). De toute évidence, Delahaye devait savoir qu'il allait dérouter, voire choquer la petite intelligentsia de l’époque. Effectivement son recueil fut attaqué de toutes parts, ce qui assura son succès.
La première partie est dédicacée à sa mère. Retenons comme autres dédicataires le « génie éternellement vivant de Nelligan », dont il sera l’un des médecins à St-Jean-de-Dieu, Paul Morin, Marcel Dugas et René Chopin.La première partie, « Les poèmes psychiques », comptent dix tryptiques : « Musique et névrose : Tryptique sinistre », « Visions : Tryptique intense », « A la vie, À la mort, À jamais : Tryptique triste », « Départ vers la paix : Tryptique funèbre », « Quintessences : Tryptique exquis », « Berceuses : Tryptique harmonieux », « Sources de douleurs : Tryptique aigu », « ? ? ? Tryptique d'inconnus », « Les Causes : Tryptique précurseur », « Les effets : Tryptique final » Les deux derniers forment un « double tryptique ».
Vous comprendrez qu’il est un peu difficile de résumer un contenu aussi éclaté. Je vais me limiter à relever quelques thèmes. La création, décrite comme un processus psychique, est un motif qui nourrit le premier tryptique consacré à Nelligan. Ainsi lit-on dans « Âme d’alto » qu’il dédie « à Nelligan incompris » : « Le délire enserre chaque fibre / Que la fièvre est venue amincir, / Et l’être immensément rêve ou vibre. // Des accords trop subtils et trop libres / Résonnent en lui pour l’adoucir, / Mais ils s’épuisent avant d’éclore. // Il se tait, c’est qu’alors il adore ; / Il pleure, il rit, c’est que pour jaillir / Ce qu’il entrevoit refuse encore. » (Oui, la syntaxe en prend pour son rhume…) La folie, liée au thème précédent, est aussi un sujet du recueil : « L’on rive un lien, l’on pousse un verrou, / La tête illuminée, on la rase, / Et l’être incompris est dit un fou. » La mort est aussi un thème, par exemple dans le poème « Moine », dédié à son frère Georges, « mort noyé le soir du 31 juillet 1908 » (voir l'extrait). « Quintessences » est un tryptique sur l’amour : « Aimer pour en souffrir, n’en rien dire ; / Et souffrir pour aimer, le cacher ; / Croire à l’indifférence et sourire » Delahaye est aussi sensible au sentiment religieux : « Dieu, je crois que vous veillez sur moi, / Que votre bonté m’est père et mère, / Que l’on est heureux sous votre loi. »
La deuxième partie, « Poèmes corps et âme », dédiée à Osias [sic] Leduc, son père spirituel, compte cinq tryptiques : « Ultima verba : Tryptique in memoriam. », « Dans les bois, dans les monts : Tryptique agreste », « L'amour assassin : Tryptique douloureux », « L'amour moqueur : Tryptique macabre. Sonnets funambulesques », « L'amour revivifiant : Tryptique ensoleillé. Pierres précieuses » Les trois derniers sont dits un « triple tryptique ». Surprise, les poèmes empruntent la forme du sonnet, construit souvent sur cinq rimes, et les vers ont douze pieds.
Cette deuxième partie me semble plus complexe. On retrouve certains thèmes de la partie précédente sous un nouvel éclairage. Le thème de la mort est repris dans le tryptique « Ultima verba » : la dernière phrase de chacun de ces sonnets semble avoir été empruntée à une patiente (en phase terminale ?). Par exemple, dans « Ultima verba berthae », le poème se termine par ce vers : « Avec ceux que l’on aime on ne peut s’ennuyer. » Le deuxième tryptique, dédié à Albert Ferland, présente à travers trois rencontres amoureuses une image de la nature bienveillante. Le ton change dans le « triple tryptique » qui clôt le recueil. Disons que Delahaye est moins empathique. L’auteur choisit la dérision et un certain cynisme pour parler de l’amour dans le tryptique « L’amour assassin » : les trois poèmes évoquent la peine de l’amant éconduit, mais les surtitres (« Le pauvre enfant souffre d’une parole ») annihilent complètement la sentimentalité que les poèmes recèlent. Il en va de même dans « L’amour moqueur », tryptique sur-titré « sonnet funambulesque ». « Trois poètes chantent » est sous titré « Analyse et synthèse : physico-chimico-psychique ». En plus, l’épigraphe dit : « L’Oxygène est un carburant (Troost) / L’Amour aussi ». Suit un poème qui aligne tous les clichés romantiques, mais qui se termine par « l’amour est incolore, inodore, insipide. » Le recueil se referme sur un « tryptique ensoleillé », « L’amour revivifiant », surtitré « Pierre précieuse ». Les trois poèmes ne parlent plus vraiment de l’amour, mais plutôt de Sagesse, de Beauté, de Bonté. Nous voilà au seuil du propos mystique.
En 1910, tout le monde reconnut l’originalité du recueil (Et même Lozeau qui s'en défend). Ce souci de la forme, la composition mathématique du recueil étaient du jamais vus dans la littérature québécoise. En ce sens, Delahaye innove et Les Phases constitue une date dans notre histoire littéraire. N'oublions pas que Lozeau, qui attaqua le recueil, Lemay, Ferland, Fréchette étaient les poètes de référence (Pour Nelligan, cela va venir un peu plus tard). De toute évidence, Delahaye devait savoir qu'il allait dérouter, voire choquer la petite intelligentsia de l’époque. Effectivement son recueil fut attaqué de toutes parts, ce qui assura son succès.
Delahaye balance par-dessus bord toute forme de régionalisme. Le terme « exotique » ne lui convient guère pour autant, même s’il flirte avec l’ésotérisme, comme certains symbolistes avant lui. Ne cherchez pas les termes rares, les décors orientaux dans son recueil. Ce sont plutôt ses recherches formelles qui le distinguent de ses contemporains. Pour ce qui est du contenu, il se rapproche de l’intimisme de Lozeau, avec, en plus, souvent un regard clinique sur le monde (« L’homme est une lyre dont les cordes / Sont les nerfs. »). Il était étudiant en médecine et cela parait dans Les Phases. Je vous présente le poème « Moine » avec sa dédicace et ses trois épigraphes.
MOINE
A mon frère Georges,
mort noyé le soir du 31 juillet 1908.
mort noyé le soir du 31 juillet 1908.
PRÉSAGE
" Trois grâces j'ai demandé :
La grâce de bien mourir ;
Que tu sois heureuse ;
Que je me fasse prêtre, si c'est la
volonté de Dieu ".
(Écrit au Noël dernier, retrouvé le soir de sa mort).
ALPHA ET OMÉGA
La grâce de bien mourir ;
Que tu sois heureuse ;
Que je me fasse prêtre, si c'est la
volonté de Dieu ".
(Écrit au Noël dernier, retrouvé le soir de sa mort).
ALPHA ET OMÉGA
Il a beaucoup aimé, il a vécu de souffrance, et il est mort.
PRÉLUDE
L'espoir de l'union à Dieu ici-bas se réalise en l'éternelle fusion avec Dieu, là-haut.
Ployé sous l'univers et son Dieu,
Le front grand comme l'intelligence,
L'œil doux et voilé comme un adieu;
Rayonnant de son corps odieux,
Magnifique dans son indigence,
Et maître de tout sans liberté,
Il va, consumé de Vérité,
D'Idéal, d'Amour ou d'Indulgence,
Il va son vol à l'Éternité.
L'espoir de l'union à Dieu ici-bas se réalise en l'éternelle fusion avec Dieu, là-haut.
Ployé sous l'univers et son Dieu,
Le front grand comme l'intelligence,
L'œil doux et voilé comme un adieu;
Rayonnant de son corps odieux,
Magnifique dans son indigence,
Et maître de tout sans liberté,
Il va, consumé de Vérité,
D'Idéal, d'Amour ou d'Indulgence,
Il va son vol à l'Éternité.
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