6 novembre 2015

Brochuges

Claude Gauvreau, Brochuges, Montréal, Éditions de Feu-Antonin, 1956, 63 pages.

Ce qui retient notre attention en ouvrant Brochuges, c’est la longueur réduite des vers et des poèmes à comparer à ceux d’Étal mixte. On se dit que ce sera facile à comprendre d’autant plus que l’exploréen y est beaucoup plus rare. Pourtant, non. La prolixité d’Étal mixte, c’est ce qui nous permettait de glaner du sens facile, ici et là. En resserrant l’écriture, Gauvreau l’a rendue plus hermétique.

Le recueil compte 27 poèmes, sans titre, presque tous étalés sur deux pages, souvent recto verso. Brochuges est très différent d’Étal mixte, même si certains motifs (la violence, la mort) reviennent. Gauvreau a quitté la dénonciation violente des oppresseurs et des abuseurs d’Étal mixte. On a l’impression de se trouver devant un personnage qui s’est forgé de nouvelles assises et qui, fort de cette posture, contemple ses oppresseurs d’hier et ses détracteurs d’aujourd’hui avec une distance rassurante.

Dans le premier poème, on découvre tout un bestiaire : des crocodiles, des hyènes, des vermines et un lynx. Menacé de toutes parts, un être debout attend stoïquement la mort. « Un œil / droit / comme un diamant / Lynx affrontant les roches en marche // Il va / mourir ». Plus loin on lit : « Je suis Néron… / Pas de pitié pour Zo Mécu / L’offrande reste. » Voilà qu’il vient de changer de camp, qu’il vient de monter dans les estrades pour observer le spectacle qu’on donne dans l’arène. Et quelques poèmes plus loin : « La nage est un super / où raclent les noyés / Maison sur rue / Ombre sur tonnerre / La vie est une joie / où discutent les pas. » Et tant pis pour les noyés, on a l’impression que Gauvreau s’amuse, se joue des malheurs, des siens comme ceux des autres, comme s’il avait cessé de prendre au sérieux les bourreaux qu’il dénonçait dans Étal mixte. Comment lire « Mon ange tombe / et la pensée revient » ou encore « Le gland a des offrandes / pour les carmélites », sinon en s’amusant avec leur auteur. Que doit-on lire dans le passage suivant? Une querelle d’amoureux? « Morne / visage / ailé / Tu as tué / Un nom / est sur l’offrande / Un non / est sur tes yeux / Va / gueuse / Tu as des poux / à travers tes caleçons ». Ouf, elle vient de tomber bien bas, la « gueuse ». Même la mort est regardée avec un certain détachement : « Le gain n’est pas pour toi / La vie jeûne / Œil reste / Il y a plein / Il y a des doigts / Restez jeunets / Mort / La mort danse / La mort frivole / est une taupe ». Comment prendre au sérieux « Ils sont longs / les violons / du ponpon » et « Ma femme / a des oranges / qui jutent »?  Et c’est sans compter les « gleu gleu », les « han han », les « Ghin Ghin », le loufoque « Kikçabadesçeptsaghliuntonmieur », ainsi que les rimes et les allitérations volontairement ridicules : « Pitié pour les chalands /  pitié pour les chalands où l’eau amère / rit des fleuves qui prospèrent / à travers les déserts et les flancs ». Gauvreau est un iconoclaste et ce n’est pas seulement la langue, mais la poésie (produit bourgeois) tout court qu’il malmène et quoi de mieux qu’un peu de parodie.

Beaucoup de poèmes se terminent par une pirouette comme si l’auteur voulait désamorcer toute charge émotive. « J’ai peur de mourir / et ils rient en ronde / Pitié pour les moutons léchés / Vive la République! » Il en va de même pour ces petits passages, poétiques dans le sens traditionnel, qu’il s’empresse de détruire à coup de non-sens ou d’exploréen, comme s’il voulait éviter toute récupération en renvoyant le lecteur à lui-même.

Il me semble que certains commentateurs grattent un peu trop le « drame Gauvreau » pour expliquer Brochuges. Peut-être en raison du sérieux du personnage lorsqu’il se trouvait en public, et peut-être encore plus en raison de ce qu’on sait de ses problèmes personnels, on cherche toujours son côté sombre. Il existe le sombre drame, c’est évident, et ce rire c’est un peu celui du forcené, mais en même temps ce qu’il s’amuse le Gauvreau. J’ai presque envie de dire qu’il nous mène en bateau, nous obligeant à nous escrimer sur  ses borborygmes, ses tirades de non-sens, ses jeux de mots, les accointances verbales impossibles... Je ne peux pas m’imaginer qu’il ait pu écrire tout cela, sans le dire à voix haute, devant un auditeur aussi fictif qu’éberlué. L’exploréen, c’est un langage d’autiste, mais c’est probablement aussi un langage sacrément jouissif pour celui qui l’invente.

Voir aussi Étal mixte
On peut lire l’autobiographie et des poèmes de Gauvreau sur Parfum de livres

1 commentaire:

Jean-Louis Lessard a dit...

Claude Gauvreau à Michel Lortie, lettre du 27 janvier 1969

« ÉTAL MIXTE : ceci est mon premier écrit de poésie pure, puisque ce qui précède était du théâtre poétique sous une forme ou sous une autre. Il tient en quelque 80 pages. Constitué d'une partie transfigurative qui est fortement influencée par le Tzara des Vingt-Cinq Poèmes et d'une partie anticléricale d'une virulence inimaginable, il s'engage gaillardement dans une voie nouvelle pour moi.

BROCHUGES : influencé à large distance par Artaud, ce bref recueil de poèmes est d'une intensité d'expression saisissante. Des fragments contenus dans l'anthologie de Bosquet l'ont rendu célèbre dans le monde. »

(Claude Gauvreau, Lettres à Paul-Émile Borduas, Montréal, BNM, 2002, 450 p.)