30 octobre 2015

Étal mixte

Claude Gauvreau, Étal mixte, Montréal, Orphée, 1968, 71 pages. (Avec six dessins de l’auteur) (Maquette d’André Goulet)

Pourquoi un recueil de 1968 dans ce blogue? Simplement parce qu’il a été écrit entre le 26 juin 1950 et le 16 août 1951 et constitue probablement le summum de l’écriture automatiste au Québec. Sa mise au monde fut assez ardue : « Étal Mixte, troisième volume de la série des oeuvres créatrices complètes de Claude Gauvreau a été réalisé en 1968, du vivant de l'auteur, avec un bon à tirer qu'il a donné lui-même. / L'ouvrage n'a jamais été édité et près de 800 des 1,000 exemplaires devant constituer l'édition originale ont été détruits. / Nous avons retrouvé 202 exemplaires de cette édition. »

Étal mixte est composé de 29 poèmes. Vous connaissez l’exploréen?  C’est le nom que Gauvreau donne au langage qu’il invente et utilise pour la première fois dans ce recueil. Désireux de créer une poésie libérée de tous les codes, en accord avec le credo automatiste, Gauvreau va abandonner syntaxe, vocabulaire et ne conserver qu’une suite de syllabes, de signifiants sans signifiés. Selon l’auteur, il est faux de prétendre qu’il en résulte un non-sens. Cette poésie « non figurative » est chargée d’émotions, d’affects, comme l’est la couleur (et le geste) pour les peintres de l’expressionnisme abstrait.  Et pour celles et ceux qui n’ont jamais vu ou lu ou entendu un poème exploréen, voici le début de « crodziac dzégoum apir » : « Beurbal boissir / Izzinou kauzigak ----- euch bratlor ozillon keeeeék-napprégué / Sostikolligui ------ hostie polli flli / Mammichon --- ukk kokki graggnor / Leuzzi mottètt » Ce sont des mots inventés et encore, pas tellement dans l’esprit français, ne serait-ce en raison de l’omniprésence des fricatives et des occlusives et de la rareté du e muet comme terminaison.

Comment lire Étal mixte? Et je n’entends pas lire dans le sens herméneutique, mais dans son sens le plus primitif. Faut-il le lire à voix haute ou se contenter de le visualiser? Doit-on s’arrêter seulement aux passages où Gauvreau emploie un langage codé? Comment trouver le sens du recueil quand le poète a tout fait pour le détruire?

Plusieurs poèmes sont en pur exploréen et, selon moi, il ne faut pas s’en approcher de trop près. Je pense à « berge bergerac d’anisette », « i », « crodziac dzégoum apir », « zeuthe », « jacques dulume », « gleu gleu », « sous nar », « élongiaque », « les 1 de plomb ».

Beaucoup de poèmes sont mi-exploréens, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont plus faciles à déchiffrer, pas plus d’ailleurs que certains poèmes en pur français. Gauvreau, en plus de détruire le lexique et la syntaxe, anéantit nos repères sémantiques habituels. Le sens valse en tous sens d’un vers à l’autre et parfois à l’intérieur du même vers. Quand on a l’impression de tenir quelque chose, à coups d’exploréen ou de non-sens, il s’empresse de détruire le sens qu’on était en train de construire. Par exemple, dans « sentinelle-onde » : « C’est le soir / et c’est l’ardoise où les pipis de bonne volonté crossettent les piments dérisoires du scientiste / Eggro coco bébé / Fifflondon fafflaupillo duss-duli drégadeau kin-kouch / Un œil sur la vilandre / Un oc sur la plébère ». Ailleurs, comme dans le poème « ange métorfôze sur les dalles », on dirait une suite de phrases détachées les unes des autres. « Un rire inonde l’éponge / Un glaçon âpre insensibilise le pneu de la folie / Les seins de la nostalgie jouent au cricket avec l’âme de Napoléon ».

Pour le reste, j’entends les poèmes les plus lisibles, il me semble qu’on peut en tirer un certain contenu. D’abord, il y a un ton, quelque chose de (op)pressant, de martelé, en fait une colère qui émane de la plupart des poèmes. Beaucoup de mots, par exemple dans le deuxième poème, « aurore de minuit aux yeux crevés », réfèrent à des actes d’agressions violentes : « yeux crevés, croulent, dévore, éclaboussant son crâne, lacéré et hyéné, égorgé, anéanti, endokori, agonose, aboie, bestialité, brisés, civières de deuil, tapissée de fœtus, moignon ». Il faudrait aussi citer intégralement les deux derniers vers du poème : « Et toutes nos têtes coupées / expirent dans la falaise de zinc ».

On cherche l’origine d’une telle colère, il est clair que Gauvreau a maille à partir avec la religion et plus précisément les religieux. L’aventure du « prêtre crossateur » tourne plutôt mal  dans « vénitien danger » : «  Des bêtes égorgèrent le prêtre / qui restera bandé / comme un sous-nerf de phosphore. / Érection sacramentelle on dit / Érection rembourrée dans les duvets du bondieu / Breste de sacrement de calice de ciboire de saint–chrême / Hostie de félicité masturbée! » De toute évidence, on parle de pédophilie dans « saint-chrême durci au soleil » : « Là où le curé enfonce son poing au cul, là où l’enfant mignon lèche son nombril de pâte, les éclairs exaspérés torchent et retorchent la fiente du renard! » ou encore : « Le moine est sans culotte – l’enfant dur a coupé sa varice! ». Et toujours dans le même poème on a droit aux « infection de jubé », « chaude-pisse alternée », « curé aveugle qui crosse son or », « gales baptismales », « purgatoire de cul », « goupillon [qui] l’encule ».

Puisque l’attaque contre le clergé nous y amène, parlons-en. La sexualité est aussi un motif récurrent : malgré la confusion bien entretenue, il me semble que des poèmes comme « je i rize » et « grégor alkador solidor » ne parlent que de sexe. Ce dernier commence ainsi : « une note de cul roussi éclate au cœur de la fanfare ». » Dans « cilaine douze meyfè », on dirait un viol et il y a cette petite phrase venue de nulle part : « Jésus est né. Son cul m’inonde ». Il arrive même parfois que des tirades d’exploréen trahissent le sexe : « cull cummul – cullum um kum kullus-kuss kussuss suce le dusse ». (Voir aussi l’extrait)

On l’a vu, il y a des jurons, du langage cru, du scatologique, de la violence, du sexe, de la révolte et, sans doute, beaucoup d’autres choses. Bien entendu il n’y a pas que le clergé à la source de cette colère. Ce sont tous les tenants de la société dominante qui passent au tordeur. Il suffit de lire le très lisible « ode à l’ennemi » pour s’en convaincre.

L’écriture « automatiste » met à mal le langage, donc le lien à soi et au réel. Malgré ce bris de contrat, il y a un dévoilement dans cette poésie, et je comprends assez bien le rire de malaise des spectateurs qui assistaient au « spectacle Gauvreau », cet homme d’une telle prestance, à la diction parfaite, dont la dignité s’abimait dans des balbutiements d’enfants et une révolte en mal de transgression.

Gauvreau sur le net
Voir le film sur Gauvreau de Jean-Claude Labrecque
« Claude Gauvreau : musicien, dramaturge, poète » de Jean Fisette
Lire «ode à l'ennemi»
Voir aussi Brochuges



1 commentaire:

Michel Brisebois a dit...

Un court commentaire pour la petite histoire de cet ouvrage. Si je me souviens bien les 202 exemplaires ont été mis en vente en 1976 avec la nouvelle couverture (que vous illustrez) et le feuillet de justification. À cette époque, quand je travaillais à la Librairie d'Antan sur la rue Emery, nous avions vendu plusieurs exemplaires un peu partout à travers le Canada et même en Europe (à des bibliothèques). Je crois que c'était Robert Myre qui était derrière ce projet de résurrection de ce livre. De temps en temps, on trouve dans les collections des exemplaires de première émission, c.a.d. comme ceux sauvés mais sans la nouvelle présentation. Ils s'ajoutent aux 202 qui avaient échappés à la destruction. Merci. Michel Brisebois