23 octobre 2015

Les Sables du rêve

Thérèse Renaud, Les Sables du rêve, Montréal, Les Cahiers de la file indienne, 1946, 37 pages. (Couverture et cinq dessins pleine page de Jean-Paul Mousseau)

On doit à Thérèse Renaud la première publication d’un texte surréaliste au Québec. Si « le surréalisme est figuratif et l’automatisme est non-figuratif », comme le souligne Mousseau (André G. Bourrassa, 1977, p. 105), j’oserais dire que Les Sables du rêve est plus surréaliste qu’automatiste, même si Thérèse Renaud et ses sœurs ainsi que Jean-Paul Mousseau faisaient partie du groupe de Borduas. Il faut souligner que l’appellation  « automatiste » n’apparait qu’en 1947.

Les Sables du rêve est le troisième livre des mythiques « Cahiers de la file indienne » (1946). Les deux auteurs-fondateurs de la maison, Éloi de Grandmont et Gilles Hénault, publiaient la même année Le Voyage d’Arlequin et Théâtre en plein air. Ce sont les premiers livres où l’on rencontre une collaboration entre poète et artiste, tradition que va poursuivre Erta. Les Cahiers de la file indienne s’inscrivent dans la tradition surréaliste, un surréalisme plus sage que celui de Breton, il faut le dire.

Le titre est tiré d’un vers de Breton : « il y aura toujours une pelle au vent dans les sables du rêve » (Les États généraux, 1943). Les dessins de Mousseau accompagnent le texte, mais ne l’illustrent pas. Ils sont figuratifs. Mousseau emprunte le procédé de surimpression cher aux surréalistes : des caricatures de personnages mi-bêtes, mi-humains, mi-végétaux. En quelque sorte, un bestiaire fantastique comme en fit Pellan.

Commençons avec les quatre strophes qui ouvrent le recueil.

« Entre la peau et l’ongle d’un géant j’ai bâti ma maison. / Mon mari est petit et noir. II aime les serpents et en porte toujours comme cravate. II est beau et sur sa nuque pour des cheveux poussent les crins d’un cheval. / Un jour il entre en tenant ses yeux dans ses narines : « Bonjour mon arbuste chéri. » / Nous sommes allés à la rivière rincer notre linge et teindre nos cheveux. »

Certains éléments vont devenir des constantes. Notons l’absence de vers, la présence de personnages (dont le narrateur acteur) et une narration. En plus, surréalisme oblige, le temps et l’espace sont pervertis, les mondes minéral et animal envahissent l’humain, l’enchaînement des actions est déroutant et l’humour est présent. On a l’impression de se retrouver dans un conte merveilleux : les serpents-cravates, les cheveux-crins-de-cheval, la femme-arbuste, les yeux-narines. Voici la suite du poème :

« II m’a dit trois lois : « Fais attention aux chants du rossignol car ta besogne à la maison est grave et sérieuse. Hier notre lit a abrité trois feuilles de chênes et cela démontre que tu es belle. » / Je lui ai dit, en hachant mes paroles que nous devions manger pour le souper : « Trois rossignols ne peuvent me donner le bonheur. » Et le regardant bien en face : « Si je remplis la maison de rires tu sais ces beaux rires près de la route qui conduit à la forêt vas-tu me serrer la main ? » II a dit : « Oui. » / II n’y a jamais de pleurs dans notre maison parce que sur le perron mon mari a planté cinq arbres jaunes de Hollande. »

La jeune femme espère plus qu’un bonheur domestique, un peu de ces « beaux rires près de la route qui conduit à la forêt ». L’effet des « arbres jaunes de Hollande » ne durera pas longtemps. Dans presque tous les poèmes, on va retrouver un scénario semblable : une jeune fille (plus rarement une femme ou un homme) rêve ou essaie d’échapper à son milieu, de s’affranchir de certaines contraintes. Et quand elle réussit à franchir le pas, qui la libérerait ou la délivrerait, un incident la ramène au point de départ.  « J’ai connu trois garçons que j’ai pris par la main sans les embrasser mais je me suis aperçue bien vite que ce n’était que des voiles sans barque ». Le plus souvent, c’est elle-même qui est incapable de rompre les liens qui la retiennent : « Arrivée à la clairière j’ai pris mes pieds malades et les ai jetés dans le ruisseau. / J’ai descendu mon corps entier dans les fossés et j’ai refermé la coquille d’huitre… » Sa quête de liberté, d’affranchissement va prendre différentes tournures, emprunter différents scénarios, réalistes ou totalement imaginaires : « Dans ma coquille d’huitre j’ai déposé ma tête. Les herbes ont courbé la cheville et moi je suis allée à la rencontre de trois voyageurs »; « J’ai revêtu mes combinaisons de joie sauvage »; « Mais si la nuit se fait complice de mes rêves alors il y aura de la casse et mes jambes qui me servent d’appuis-livres me projetteront dans un gouffre si profond que j’y verrai mes ancêtres en train de manger leurs mains avec des chinoises » Tout, toujours, se dérobe en sa présence, et même l’amour qu’elle a laissé passer : « Ah! Enfermez moi pour avoir dérobé ce secret et eu le malheur de voir l’amour sans tomber à ses genoux… » Le recueil se termine justement par la disparition du personnage ou du désir… : « Et la Grande Pâmée s’évanouit comme je sentais ma bouche s’épaissir et mes doigts se crisper… »

Le surréalisme de Renaud est moins dans les images percutantes que dans la désarticulation du réel. Elle invente un univers fantastique qui tient du conte. C’est une toute jeune femme qui écrit ces poèmes (19 ans au moment de la publication, le 11 septembre 1946). Son désir de liberté, elle lui donnera suite puisqu’elle déménagera ses pénates en France, en octobre 1946, rejointe bientôt par Fernand Leduc qui deviendra son mari. Les deux seront signataires du Refus global, en 1948.

à Louise
J’ai passé la journée à compter les plis que font
mes pas sur la neige
J’ai passé l’année à rêver d’une chevauchée
mystérieuse de nuages mousseux
J’ai recueilli trois pétales de lys pour
me faire une robe
                            Ai-je entendu la cloche tinter ?...
Je suis partie à quatre pattes pour faire la
conquête des îles d’automne
                           Entends-tu la cloche prier ?...
Je n’ai rien eu à refaire puisque je suis
« l’Abeille-Désir »...




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