20 novembre 2015

La Duègne accroupie

Michèle Drouin, La Duègne accroupie, Montréal, Éditions Quartz, 1959, n.p. 

Selon le HELQ, ce serait le refus de l’Hexagone de publier leurs œuvres qui pousse Diane Pelletier-Spiecker et Micheline Kline Ste-Marie à créer les éditions Quartz en 1958. La petite maison d’édition ne publiera que cinq recueils : Les Affres du zeste (1958) de Diane Pelletier-Spiecker, Les Poèmes de la sommeillante (1958) de Micheline Kline Ste-Marie, Objets de la nuit (1959) de Jean-Paul Martino, La Duègne accroupie (1959) de Michèle Drouin et Once & Some Words between the Minutes (1960) de Peter Byrne.

Le recueil compte trois parties : «Le Poème de la duègne accroupie» (13 poèmes); «Le Poème de la mer habitée» (6 poèmes);  «Stèle des îles» (14 poèmes).

Il n’y a pas que le titre qui soit déroutant dans la Duègne accroupie de Michèle Drouin. L’auteure fait preuve d’une grande liberté dans le choix du matériau textuel, en d’autres mots, d’un certain hermétisme. Il faudrait un travail de moine pour décortiquer le recueil, pour en comprendre tous les mécanismes de développement du sens. Et probablement que la psychocritique y trouverait un matériau intéressant.

Pourtant, même lu trop rapidement, on perçoit une certaine continuité, ne serait-ce que dans les images.  Le titre évoque une vieille femme accroupie et, culturellement, les duègnes n’ont pas une représentation sympathique dans la littérature : « à vingt ans je suis une duègne chargée de secrets et de ruses / qu’à moi-même je confie sans pitié ». L’image de soi (la métaphore de la duègne) est tout sauf complaisante, et il en est ainsi tout au long du recueil.

Deuxième édition en 1978
La poète veut se détacher de toutes les valeurs inculquées et tracer son propre chemin : « je presserai moi-même la lutte corps à corps sous le battant de la porte ». Elle essaie de remonter dans le temps pour comprendre son cheminement, tout en assumant son passé : « Qui donc aura perdu le souffle si ce n’est moi […] qui donc aura perdu l’élan si ce n’est moi ». Une femme tente de se libérer de tous les diktats que la société lui impose et qu’elle a intégrés : « je plains celle qui fut un rigide cerceau / le chien savant immanquablement fait le bond qui fait foi / de la valeur du dompteur ». Pour la poète, le «sauvage besoin de libération » du Refus global, c’est aussi libérer le désir : « Tout désir m’accompagne et nie / les astres qui chutaient alors et rendaient sinueuse ma démarche ». Délestée de toutes barrières, en lien avec la nature, elle entrevoit la libération souhaitée : « il n’y a plus aucun pli d’où surgisse le moi / les étoiles mangent à leurs mains / les oursins dévient dans les fleuves / la plante carnivore grimpe à ma jambe / je souhaite / que soit là ma chance de salut ».

La liberté amoureuse n’est peut-être pas le « sésame ouvre-toi » que la jeune femme espérait : « Et je suis et mon rêve bête fabuleuse sous les voiles du ciel une mariée sous un arbre sec et la monotonie des dimanches ». Serait-ce que le partenaire ne se montre pas à la hauteur de son rêve? «  il vint celui qui n’apporta sur la table que la moisson pourrie parasites et coloquintes ». Le discours devient plus englobant, plus féministe : « je plains celle qui fut ouverte mais non habitée / raide sur la chaise elle enfonce en courroux ses paumes dans le temps ». On a l’impression que ce qui était vu comme une libération n’est plus qu’une nouvelle étape : « à celui qui vint dans l’ivresse de sa bienveillance / tu refusas d’enlever ton manteau de nomade / l’heure d’hier au loin charrie sa tourmente ayant dévasté les mouvances de la terre et le cœur ». Et, bien entendu, les malheurs du passé, bien que surmontés, ont laissé des traces : « la terre revenue à ses jours de clarté n’a pas assez de mouvements / pour racheter ce qu’il y eût de frayeurs aux pupilles nos enfants ». Ainsi se clôt le recueil.

L’écriture est très métaphorique. Plusieurs images ont comme sème commun le milieu marin et, de façon plus générale, la nature : l’eau, la mer, les conques, les astres, le vent,  les chiens, les moustiques. Certaines métaphores sont surprenantes : « le jockey cravache le ciel parasite », « nous piquons les poissons électriques », « la mer dans l’orifice des voyelles », « une cage d’ovaires », « les rythmes velus de l’âme de mes chiens ». Le recueil, bien que difficile, vaut mieux que l’oubli dans lequel il est tombé.

Sur Michèle Drouin
Aperçu de certains tableaux

Frontispice de l'auteure

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