29 mars 2014

Nuances

Yvonne Charrette, Nuances, Montréal, Le Devoir, 1919, 132 pages. (Préface de Marie-J. Gérin-Lajoie et image de la couverture d’Adrien Hébert)

Les sujets d’Yvonne Charrette sont plutôt abstraits, plus d’ordre philosophique que sociale. L’analyse est plus présente que la description ou le récit dans ses billets. On a peu de perspectives sur la vie urbaine. Je vous donne quelques titres qui disent assez bien ce qui inspire Charrette : « L’idéal », « Le charme », « Sous les apparences », « Malentendus », « La rancune », « Lâcheté »… Ces billets du soir sont parus dans Le Devoir en 1917 sous le pseudonyme de Joëla Rohu.

Le premier texte donne une idée assez juste de sa démarche : « Ah oui! c'est une course lassante celle qui tend à l'idéal. Le moindre caillou de la route révèle à l'homme sa faiblesse, la moindre fleur, son attache à la volupté. Tandis qu'au loin, là-bas, lui apparaît dans une radieuse lumière, le beau, le pur, le vrai, l'uniquement vrai, il se sent dans la poussière, lamentablement impuissant, épuisé, sali; dans son âme se lève le doute : va-t-il retourner en arrière? »

L’auteure s’intéresse aux non-dits,  aux malentendus, aux fausses impressions, et plus globalement à tout ce qui pourrit les relations humaines, par ignorance, par faiblesse, par lâcheté ou par malice. Dans plusieurs textes, on retrouve cette quête obstinée d’un idéal et en même temps la crainte d’une désillusion : « Nous avons tort de vouloir connaître le mensonge des étalages. Nous avons tort de rêver d'affections faites de pleine confiance, de parfaite fusion d'âmes : le cœur garde secrètes ses plus belles qualités. Il faut rester de l'autre côté de la vitre, ne pas essayer de comprendre les âmes : nous garderons l'illusion que toutes les pierres sont belles, toutes les pensées, sincères. Nous n'aurons pas de joie mais nous aurons plus de sagesse, moins de souffrance. »

Derrière cette recherche d’idéal se profile une posture assez rigide. Sans qu’on s’y réfère  directement, la morale catholique rampe en sourdine. Cette quête du bien ne va pas sans abnégation, sans une certaine souffrance très judéo-chrétienne : « Les heures du temps s'inscrivent, en apparence d'une façon uniforme; selon que notre cœur les vit, il faudrait une horloge merveilleuse avec, des chiffres d'or ou de feu, où le pendule saurait résister à la fuite irrégulière des minutes qui prolongent dans la détresse ou s'affolent dans la gaieté. / Ne vaudrait-il pas mieux, plutôt, régler les mouvements de notre cœur au mouvement lent et régulier du petit pendule que, tous les jours nous avons sous les yeux. Ce serait peut-être là, la vie sereine et sage, sans emportement, sans exaltation, sans amour, sans douleur. »

Comme le titre l’indique, Yvonne Charrette a le souci de nuancer le propos et cela se traduit par une certaine tolérance. L’auteure essaie de démonter les rouages de comportements qu’elle juge «déviants» sans pour autant tomber dans les condamnations.

Extrait : Lâcheté
II y a une lâcheté manifeste que le monde, méprise et flagelle; il en est une autre qu'il ignore. Cette dernière, dans le silence, agit en chacun de nous, se constitue dans l'ombre la norme de nos résolutions et de nos actes. Elle ne cause pas de retentissantes trahisons, mais elle découvre mille excuses, mille raisons pour diminuer notre force d'endurance, attiédir notre courage et nous enliser dans l'indifférence qui se garde de tous risques : risques de souffrance, risques de bonheur.
Si quelqu'un ose l'appeler par son nom, révéler qu'elle nous détourne d'un grand nombre de bonnes actions et nous retient de soulager les maux par la crainte d'en subir la vue, qu'elle nous fait fuir même les décisions nécessaires à la direction de notre vie, nous nions. .. Qui nous fait cependant redouter l'examen de conscience, éviter de donner à chaque défaut son appellation réelle et d'appeler faiblesse ce qui est faiblesse, lâcheté ce qui est lâcheté ?
Elle nous fait nous trahir nous-mêmes; elle nourrit   de   tristes   et   coupables   négligences, atrophie notre volonté, nous fait faillir à nos légitimes ambitions et manquer à notre idéal. À  notre  insu,   pendant   longtemps,   elle   peut dominer impérieusement notre vie.    Et peut-être nous réveillerons-nous trop tard; trop tard verrons-nous que nous n'aimions pas assez, que nous ne luttions pas, que nous ne vivions pas. Cette lâcheté qui nous fait trahir les autres et nous-mêmes   est-elle   moins   honteuse,   moins méprisable  que  l'autre,   parce  que  le  monde l'ignore ? (p. 74-75)


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22 mars 2014

Brins d'herbe

Monique. Brins d'herbe, Montréal, Le Devoir, 1920, 137 pages. (Monique est le pseudonyme d’Alice Pépin Benoit)

Léon Lorrain propose en préface cette définition du billet. « Commentaire du fait divers, réflexions sur tout et sur rien, à propos de n'importe qui ou de n'importe quoi, bons mots prêtés ou empruntés, un souffle, une bulle : tel est le billet du soir. C'est un hors d'œuvre; il tire l'œil dès qu'on déplie le journal. »

Dans Brins d’herbe, Alice Pépin propose une cinquantaine de billets qui sont d’abord parus dans Le Devoir. Elle les a rassemblés sous quatre rubriques : Aquarelles, Échos, Croquis et Chansons tristes.

Les couchers de soleil, les soirs d’été, la description d’un cimetière, un feu de forêt, les arbres, les papillons, bref la nature est le sujet de ces « Aquarelles ». Voici à quoi ressemble un « matin de septembre » : « Septembre se lève, frileux, telle une baigneuse frissonnante sur la grève, dans le matin bleu. / Les montagnes ont des lacs de brume que le soleil pénètre, déchire, transforme en écharpes folles, accrochées sur les cimes, gazes vaporeuses qui flottent, s'anéantissent dans le rayonnement du jour qui paraît. / Les arbres changent d'aspect et rappellent la mélancolique histoire de la vie. »

Les « Échos » baignent dans la tristesse. Petites déceptions, chagrins, pertes, désillusions sont en gros les thèmes de cette partie. Et voici quelques sujets : un enfant dont on ne reconnait pas la générosité, un enfant rejeté, la mort et le deuil, la vibration du téléphone qui rappelle les dangers de l’épidémie (la grippe espagnole, je suppose), la mort d’un chien, le départ d’une amie chère… « Nos joies nous viennent des autres, nos chagrins aussi; sans les autres, nous ne connaîtrions point les luttes et les querelles, mais nous serions sans la tendresse et sans l'amitié. Il y a les autres, qu'on envie et les autres qu'on plaint, selon qu'on les juge mieux ou moins bien que nous. / Nous avons des enthousiasmes, des rêves et nous comptons déjà nos succès; nous oublions les autres, les éteignoirs, ceux qui n'admettent les désirs et les ambitions que pour eux-mêmes et qui sentent toujours l'insatiable besoin de tout éteindre, de tout renverser. »

Les « Croquis », ce sont de petites scènes croquées sur le vif. L’inspiration va en tout sens, comme il est permis au billettiste. Elle décrit aussi bien les jeunes communiantes qu’une vache électrocutée pendant un orage électrique. La nature et la religion teintent la plupart des scènes. « Chaque dimanche, dans le même banc, à la même heure, s'agenouille la dame au petit chapelet. Elle est immobile et calme comme les statues appuyées aux murailles, elle respire et palpite imperceptiblement comme la lueur incertaine des lampes au sanctuaire; ses mains qui se joignent ont la pâleur des cierges et ses cils abaissés derrière la voilette à carreaux font songer aux petites saintes recueillies des verrières. »

Les « Chansons tristes », comme les « Échos », donnent dans la tristesse, mais une tristesse qui est davantage de l’ordre du pathétique. Ainsi ce fils qui annonce à sa mère son retour de la guerre mais qui meurt avant d’arriver, ou cette toute jeune fille qui découvre pendant une séance de photos qu’elle n’est pas jolie ou cette amoureuse dont l’ami est parti sans dire un mot, ou encore cette femme qui mène une vie pitoyable près d’un mari qui ne fait rien : « Parfois, je m'arrêtais à lui dire quelques mots et je voyais des gros chagrins mal enterrés remonter au bord de ses yeux, aux plis de ses lèvres. Et je sentais que pour elle la vie était finie, impitoyablement finie, et que si elle vivait encore, c'est que vivre vaut un peu mieux que mourir. »

Que dire de ces billets? Rien d’original, rien qu’on ne sache, un peu triste tout cela, mais quand même… une certaine grâce.


17 mars 2014

Bleu, Blanc, Rouge

Éva Circé-Côté, Bleu, Blanc, Rouge, Montréal, Déom frères, 1903, 366 pages. (Pseudonyme : Colombine)

Éva Circé-Côté est née le 31 janvier 1871. Elle a donc 32 ans lorsqu’elle publie Bleu, Blanc, Rouge. C’est sûr que cette femme va continuer d’évoluer et ce recueil ne reflète qu’un moment dans son cheminement (voir la présentation de sa biographe Andrée Lévesque).

Le livre est très long, contient des poèmes et des essais, des descriptions et des récits, des textes légers et des textes profonds. Je ne reviendrai pas sur les poèmes qui ne sont ni mieux ni pires que ceux qui se faisaient à l’époque. Je vais plutôt me concentrer sur trois thèmes récurrents : le nationalisme (ou le patriotisme), la condition des enfants et celle des femmes.

Le titre du recueil fait référence au drapeau français. « Va, petit Bleu-Blanc-Rouge, sois brave et fier! Conduis sous l’égide de la France, notre patrie lointaine, mais présente au milieu de nous par son auguste symbole! » Comme d'autres auteurs de l'époque, Circé-Côté met de l'avant sa descendance française, sans pour autant renier ses origines canadiennes. « Ce qui constitue la nationalité, c’est la communauté d’idées, de sentiments, d’intérêts moraux, le libre accord des volontés et des cœurs, le même idéal, le même amour du beau, de la vérité, de la lumière, dont la France est le foyer. » Elle a bien dit la France, et non pas l’église comme plusieurs nationalistes de l’époque. Pour elle – et elle y revient souvent – la Rébellion des patriotes constitue le plus haut témoignage de ce sentiment national : « … le sang français ne peut mentir et si on t’insultait ainsi que la France, notre aïeule, les fils de Papineau, des Duquette, des Cardinal, des Chénier, des de Lorimier, des Mercier se lèveraient terribles et sous le drapeau tricolore, ils marcheraient fiers et braves pour venger notre honneur outragé. »

Plusieurs textes décrivent le côté sombre de la condition enfantine au début du siècle, ce dont l'auteure semble s’émouvoir, et même se scandaliser. Dans les « petits cireurs de bottes », elle décrit la vie pitoyable de ces enfants qui courent les rues à la recherche de clients dès leur plus jeune âge : « Le soir, ils rentrent au taudis fourbus, éreintés, noirs comme des nègres, les bras morts, la tête en feu. […] Le père a chômé tout l’hiver, l’œil hagard, enfiévré, il attend les gros sous du petit pour acheter du pain. Celui-là sera battu, s’il rentre les mains vides. » Voilà pour le pauvres et ce n’est guère plus drôle chez les riches. Lors d’une réception chez madame X, une fillette de cinq ans fait irruption parmi les invitées en protestant vivement contre le fait qu’on l’envoie au couvent. Et il y a ce commentaire d’une « bonne amie » de Madame X : « Les enfants sont gênants à la maison, ils prennent tout le temps; heureuses, celles qui peuvent s’en débarrasser!... Quand on a vingt-cinq ans, on ne peut s’enterrer toute vive entre quatre murs, avec cinq ou six marmots. »

Comme on le voit, Circé-Côté peut être dure avec les femmes, du moins avec les bourgeoises désœuvrées qui passent leur vie à cancaner. À l’inverse, elle n’a que de bons mots pour celles qui ont choisi de développer leurs talents : « Tandis que son pied mignon agite le berceau où dort, les poings fermés, un beau chérubin rosé, la main peut fort courir sur le papier, pour y jeter le trop plein d'un cœur, que le mari, souvent léger et indifférent, néglige de recueillir. Ah ! ces jouissances sont sans remords ! Et le champ de la pensée est si vaste à explorer. Croyez-vous qu'elles ont tort, celles qui s'imaginent que la mission de la femme se résume en ce syllabus : " Lutter pour les idées généreuses et hardies, défendre les pauvres, parce que leur souffrance a toujours raison contre la joie, célébrer tout ce que la nature a de superbe, tout ce que l'art a de consolant, tout ce que la science donne d'espoir à l'humanité, se pencher sur les geôles pour y surprendre une injustice, veiller à l'éducation des petits, vouloir le repos des vieux, faire de cette frêle plume l'outil des délivrances, proclamer le droit aux roses, le droit d'aimer, de penser, d'admirer, de vivre. » On peut lire ceci dans son article sur les dames patronnesses de la St-Jean Baptiste : « L'homme s'est échappé de sa chrysalide, il volette, libre et fier, vers les hauteurs. La femme à son tour doit briser le cocon d'ignorance et de servitude morale qui la tient prisonnière, si elle veut suivre son compagnon ailé dans l'espace. »

Au-delà des textes liés à ces trois thèmes, on trouve dans le recueil de Circé-Côté plusieurs petites saynètes, habilement déroulées, jouant sur l’émotion ou sur l’humour : « Un baptême à la campagne », « Le marché Bonsecours », « Asile Saint-Jean-de-Dieu », « Théâtre de la rue », « Le masque de tire », « La pipe », « Le dîner des Rois » sont mes préférées. Dommage qu’il y ait trop souvent l’intention d’instruire qui gâche un peu le plat. En terminant, notons le style, souvent ample, lyrique, très beau dans son classicisme.


Extrait : LA PIPE

Jeannette se marie dans quinze jours, c'est dire que la vie ouvre devant elle ses splendeurs. Le passé disparaît comme une île lointaine dont s'éloigne un vaisseau entraîné vers la haute mer. Les souvenirs d'hier se noient dans l'évocation de demain. Heureuse enfant, qui aperçoit les choses par le gros bout de la lorgnette : les perspectives s'adoucissent dans un ensemble harmonieux, baignées de lumière : pas un point noir ne tache le ciel bleu des illusions ; colombe ingénue, elle s'élance gaiement vers la joie comme à un soleil allumé exprès pour elle.
— Ah ! ma chérie, me disait-elle, extasiée, la belle part que le bon Dieu m'a faite, vraiment je ne la méritais pas. Avoir pour mari une perfection — ne ris pas : l’ombre des misères humaines ne l'a jamais effleuré. — Non seulement il est bon, tendre, dévoué, délicat, sentimental, généreux, spirituel, galant, empressé, mais il ignore ce vice qui entache la plupart des hommes : la pipe ! Mon mari ne fume pas ! ...
Un homme qui ne fume pas... Je restai songeuse, tandis que ma petite amie continuait la description de son fiancé. Bah ! que lui importait que je l'écoutasse ou non, l'essentiel, c'était qu'elle entendît l'écho de sa voix bercer sa pensée.
Et je me mis à broder sur ce thème d'étranges fantasmagories. Un mari qui ne fume pas... Ma pensée en verve de fantaisie se mit à voyager en pays de cocagne, où l'air, les parfums, la rosée, tout était sucré. Dans un bosquet d'arbres candis, une petite maison proprette, rangée, ornée, s'ouvrait en bonbonnière, avec un petit homme en sucre et une petite femme en nanan. Le petit homme et la petite femme se regardaient tendrement dans les yeux, en fondant un peu chaque jour, à la chaleur d'une uniforme tendresse... C'était à croquer !
[…] 
Je comprends l'antipathie féminine contre la pipe. La femme est jalouse de cette rivale, qui s'installe au foyer comme un tiers importun. La favorite finit par faire du maître un esclave des dangereuses hallucinations, des troublantes visions créées par les vapeurs de la nicotine...
Quand le temps ronge les derniers quartiers de la lune de miel, l'épouse délaissée ne voit pas, sans rager, son antagoniste circonvenir plus étroitement sa faible proie. L'homme, à son tour, devient la conquête de la fatale pipe. Comme il est bien sa chose ! Sa tendresse pour elle n'a pas de déclin : toujours la même sollicitude à la bien coucher au fond de l'étui de satin rouge, le même empressement à la sortir de sa prison, les mêmes câlineries à lui faire.
— Allons, ma vieille, à nous deux maintenant. — Que j'ai souffert de ne pouvoir causer un instant avec toi, la vie est bien cruelle ! — Les jours de bonne humeur il l'appelle Joséphine, de son petit nom. Et ce sont des contemplations sans fin, des explosions de tendresse qu'il a l'impudence de vouloir faire partager à sa femme :
— Mais regarde donc, comme elle embellit. — Ah ! le beau cerne !
[…]
Qui sait, le Ciel, dans sa bonté, a peut-être autorisé ce mal pour obvier à un plus grand ?
Nous, femmes, qui vivons par le cœur, nous ignorons ce qui bouillonne de malsain dans ces cervelles de rêveurs s'agitant autour de nous. Ces mangeurs de bleu, ces impuissants décrocheurs d'étoiles, sans cesse tourmentés de ce qu'ils n'ont pas. L'excitation artistique, la lecture prise au sérieux d'œuvres exaltées, les poussent à concevoir une sorte d'idéal nuageux, fantastique, mensonger, éperdument tendre et pur, mièvre et fade, extatique, jamais rassasié, tellement délicat qu'un rien le fait évanouir, irréalisable, surhumain. L'œil imaginaire bleu ou noir, où se perd leur regard, sert de vitre pour voir dans l'au delà, au paradis de la fiction, une créature féerique, créée de toutes pièces.
Ah ! laissez ces folles hallucinations s'évanouir enfumée ! Que votre mari caresse son idéal au coin du feu, sensibilisé seulement sur les parois de son cerveau, par les fluides de la nicotine... C'est moins à craindre....
[…] 
Ah ! mais consolez vous, pauvre oubliée, vous aurez votre revanche, quand à votre tour vous serez devenue une vaporeuse vision des pays bleus. Seul avec sa vieille amie, la pipe, le pauvre vieux revivra dans la fumée noirâtre de son brûlot, les souvenirs d'autrefois. Vous passerez radieuse et belle comme à vos seize ans à l'âge des aveux... Une larme chaude s'échappera de la paupière du fumeur, à cette vision qu'il voudra tirer chaque jour des cendres de l'oubli... Jusqu'à ce que la mort cruelle vienne arracher la pipe noircie et tremblante de ses gencives dégarnies, pour la briser en mille miettes encore fumante de rêves !...
Alors, comme le nom, comme la gloire, comme la vertu, comme la vie, fumée lui-même, il disparaîtra dans l'ouate d'un nuage !

11 mars 2014

Chroniques du lundi

Robertine Barry, Chroniques du lundi, Chez l’auteure, s. l., s. d. 325 pages. (Pseudonyme : Françoise)

On dit de Robertine Barry qu’elle fut la première féministe et la première femme journaliste au Canada, ce qui est déjà beaucoup. Elle est aussi l’auteure de Fleurs champêtres (1895), un recueil de nouvelles plutôt bien, que j’ai présenté dans ce blogue.

Du 21 septembre 1891 au 5 mars 1900, sous le pseudonyme de Françoise, elle tient dans La Patrie une chronique qui parait tous les lundis. En 1900, elle rassemble 97 chroniques, parues entre 1891-1895, dans un recueil qu’elle publie à compte d’auteur et qu’elle intitule sobrement Chroniques du lundi.

Robertine Barry pose un regard sur son époque, mais un regard au niveau des gens, un regard qui ne verse jamais dans l’abstraction ou l’intellectualisme. À titre d’exemples, j’ai recensé certains sujets qu’elle aborde : les vendeurs de rue, les mendiants à Montréal, l’effervescence que suscite une partie de crosse, la petite guérisseuse de Sainte-Cunégonde, les habitudes de consommation des femmes surtout à l’approche du jour de l’An, le mauvais traitement que les cochers réservent à leurs chevaux, la légèreté des bonnes qui s’occupent des enfants des bourgeois, les bals, la participation aux œuvres caritatives, le jaunisme de certains journaux, etc. Bien entendu il y a aussi toutes les chroniques de circonstances, par exemple pour souligner Noël ou la Saint-Jean. Et on lit des descriptions plutôt poétiques sur le passage des saisons, et on a droit à quelques récits de  voyages : Vaudreuil, la Beauce, les Maritimes, La Malbaie…

On est étonné de constater qu’elle évite les sujets sensibles comme la politique ou la religion. La politique, entres autres, lorsqu’elle est évoquée au passage, apparait plutôt comme un sujet ennuyeux réservé aux hommes.

Les articles féministes ne sont pas nombreux, même si plusieurs chroniques évoquent le fossé entre les hommes pourvoyeurs et les femmes mères et épouses. Barry souligne surtout l’impossibilité pour les femmes de poursuivre leurs études (voir l’extrait) et leur dépendance financière souvent humiliante. 

Comment expliquer son succès, car il semble que ce fut le cas? Disons-le, Robertine Barry a toutes les qualités qu’on reconnait (encore aujourd’hui) aux chroniqueurs de talent. D’emblée elle sait nous intéresser par une bonne attaque : « Je ne sais où nous allons, mais, nous pouvons constater, que la folie du suicide prend, chez nous, des proportions alarmantes. » Remarquez le ton, pour un sujet quand même difficile. Pour le reste, elle a le sens de l’anecdote, elle préfère raconter plutôt qu’expliquer, elle n’hésite pas à se mettre en scène avec son intelligence et ses émotions, elle interpelle son lecteur, elle l’inclut dans son propos, elle sait faire preuve d’humour, d’autodérision, elle est capable de s’offusquer, de se scandaliser, elle peut à l’occasion dépasser les bornes, bref au-delà de la journaliste il y a une personne humaine bien vivante.

Extrait

Lundi, 14 octobre 1895
— Quand verrons-nous, me faisait remarquer, l'autre jour, une jeune femme, en passant devant ce superbe édifice qui s'appelle l'Université, quand verrons-nous les canadiennes admises à y suivre les cours destinés à accroître leur instruction et à leur donner la place qui leur revient dans la société?
Il y a un demi-siècle, on aurait considéré cette proposition comme tout à fait insensée; aujourd`hui, en jetant les yeux autour de nous, on peut apprécier le progrès que les connaissances du sexe féminin ont fait en quelques années.
On commence à ne plus s'étonner que nous souhaitions étendre nos désirs au delà des bornes de la sainte ignorance qu'on s'était plu à nous marquer. Il est temps d'en finir avec ces méthodes absurdes d'enseignement insuffisant, à vues étroites et à connaissances restreintes, qui nous préparent si peu à la grande lutte de la vie.
Bien que plusieurs, — et souvent les pires adversaires de la revendication des droits féminins sont des femmes, — bien que plusieurs, dis-je, nous disputent encore l'admission aux études classiques, il en est cependant un grand nombre qui ont compris que la femme a besoin, dans son intérêt et dans celui de l'humanité, de l'entier développement de ses facultés intellectuelles, de cette éducation forte et profonde que l'on croit indispensable à l'autre sexe.
On l'a si bien compris que les universités de l'étranger ont presque toutes ouvert leurs portes aux femmes.
En Suisse et en Suède, dans le Danemark, la Finlande, la Hollande et l'Italie, les femmes ont le privilège de suivre les cours qui se donnent dans les universités de ces différents pays.
Dans la grande République française, le Collège de France et la Sorbonne recrutent, parmi les jeunes filles, nombre d'élèves, des fréquentantes assidues. […]
Il semble presque superflu de parler du développement extraordinaire que l'instruction des femmes a prise, depuis quelques années, aux Etats-Unis, et, — détail encourageant à noter, —dans toutes les écoles publiques où les deux sexes font la lutte pour la prépondérance intellectuelle, ce sont les femmes qui remportent la victoire : elles sont les premières à la classe et dans les concours.
Cela ne doit donc plus nous étonner que quelques hommes soient si hostiles au système d'instruction supérieure, que nous réclamons comme notre droit.
A Montréal, l'université McGill offre ces avantages aux deux sexes qui la fréquentent.
Quand l'université Laval en fera-t-elle autant? Nous pouvons invoquer, comme précédent, l'université catholique de Washington, qui vient d'admettre des femmes au nombre de ses étudiants. […]
Patience, pourtant, cela viendra. Je rêve mieux encore; je rêve, tout bas, que les générations futures voient un jour, dans ce vingtième siècle qu'on a déjà nommé «le siècle de la femme», qu'elles voient, dis-je, des chaires universitaires occupées par des femmes. […]
Il est vrai d'ajouter que les encouragements ont toujours fait défaut. La plupart des hommes, poètes, littérateurs et écrivains, ont épuisé leur verve en satires, plaisanteries ou critiques contre les femmes qui veulent sortir de l'ornière de l'ignorance qu'on leur assigne pour tout lot.
Mais, vive Dieu! comme on disait au temps d’Henri IV, il viendra un jour où ces messieurs seront forcés de nous honorer, quoique nous soyons des femmes. (p. 305-309)


Voir aussi :
Robertine Barry de Sergine Desjardins

7 mars 2014

Les P`tits livres

Joseph Désilets, Les P`tits livres, Chez l’auteur, Victoriaville, 1934, 80 pages.

Comédie en un acte. La scène se passe au bureau de Grosjean.

Grosjean est le gérant de la Banque du Nord, à Saint-Jérôme. Sa fille, Hermine, fréquente un « poète-musicien » : Roland Lajeunesse. Grosjean n’a que faire de ce gendre qui a toujours la tête dans les nuages : il voudrait que sa fille jette son dévolu sur Paphnuce Pesant, un jeune qui a les deux pieds bien sur terre. Mais Hermine aime Lajeunesse. Pour Grosjean qui déteste la littérature, il n’est pas question que sa fille épouse un artiste qui ne saura pas la faire vivre. Pour essayer de rendre son gendre plus convenable, il lui offre de l’aider à acquérir une manufacture de savon très prospère, ce que Lajeunesse refuse. Grosjean, irrité de ce refus, complote avec Pesant : il veut lui céder la manufacture de savon et sa fille.

Entre-temps arrive un producteur de Montréal à la recherche de scénarios. Il a entre les mains le p’tit livre de Lajeunesse et il offre 50 000$ pour les droits d’auteur. Renversé, Grosjean trouve tout d’un coup bien des qualités à Lajeunesse et il l’implore même d’épouser sa fille. Tout se termine pour le mieux, comme on le devine.

Bien entendu, tout est très convenu : les personnages sont stéréotypés comme il se doit, l’intrigue est grosse et sans surprise et la fin, trop belle pour être vraie. La pièce est en quelque sorte une défense de la littérature contre le pragmatisme et le matérialisme ambiants.



Lettre trouvée dans le livre


6 mars 2014

Je parcourus des corridors...

« Je parcourus des corridors et des galeries en spirale, peuplés de milliers de volumes qui semblaient en savoir davantage sur moi que je n'en savais sur eux. Bientôt, l'idée s'empara de moi qu'un univers infini à explorer s'ouvrait derrière chaque couverture tandis qu'au-delà de ces murs le monde laissait s'écouler la vie en après-midi de football et en feuilletons de radio, satisfait de n'avoir pas à regarder beaucoup plus loin que son nombril.»  Carlos Ruiz Zafon,  L'Ombre du vent, Grasset

1 mars 2014

Les oiseaux du Canada

Charles Eusèbe Dionne, Les oiseaux du Canada, Québec, P.-G. Delisle, 1883, 283 pages.

Les oiseaux ont toujours fasciné les hommes, dont les poètes bien entendu. Quand nous étions jeunes,  du moins à la campagne, on voyait beaucoup d’oiseaux. Même s’ils étaient très présents  dans notre environnement, bien peu de gens pouvaient les identifier. Les oiseaux évoluaient pour ainsi dire dans un monde qui nous était étranger. Qu’on le veuille ou non, ce qui n’a pas été nommé ne peut guère s’ancrer dans l’esprit. Pour nous, il y avait les moineaux, les hirondelles, les corneilles, les oiseaux noirs et les canards.

Au milieu des années 1970, quelques personnes (dont je suis) ont commencé à s’intéresser plus à fond aux oiseaux. Pourquoi cet intérêt soudain? Tout simplement parce que des guides venaient d’apparaître chez les libraires : le gros Godfrey, le Robbin et le Peterson. Et voilà qu’on découvrait que les hirondelles n’étaient pas toutes pareilles (il y en avait trois dans notre cour :  la bicolore, l’hirondelle des granges et l’hirondelle à front blanc, plus belles les unes que les autres), que les oiseaux noirs n’étaient pas tous des étourneaux, que les pinsons n’étaient pas des moineaux, que les serins n’étaient pas des serins, bref que le monde ailé était beaucoup plus complexe que ce que nous avions pensé.

Beaucoup de guides vont paraître plus tard, des clubs ornithologiques vont naître et, bien entendu, quelques commerçants flairant le dollar vont bientôt offrir tout le kit du parfait petit ornithologue : guide, lunettes d’approche, télescope, graines, mangeoire, nichoir… Heureusement cet effet de mode va aussi laisser dans son sillage les émissions radiophoniques et les beaux textes de Pierre Morency.

Cette introduction a pour but de présenter l’un des premiers guides sur les oiseaux du Québec, celui de Charles E. Dionne. Bien entendu, il ne faudrait pas comparer ce «vieux» guide à ceux d’aujourd’hui. On ne trouve pas  beaucoup de dessins et aucune carte ne définit les zones d’habitation et de nidification des oiseaux. On ne pointe pas non plus quelques aspects précis qui nous permettent de les identifier rapidement et les descriptions sont plutôt sommaires. L’auteur s’est basé sur les spécimens de l’Université Laval pour les établir. Est-ce qu’une personne qui se découvrait un intérêt soudain pour les oiseaux y trouvait son compte? Ça reste à voir, car ce n'est pas vraiment un guide de terrain.

Quel intérêt, direz-vous, alors de plonger dans un guide du dix-neuvième siècle? La réponse est simple. Le monde des oiseaux est en perpétuelle évolution. Déjà, si je me fie à ma maigre expérience, je constate que certains oiseaux très faciles à observer en 1980 sont presque disparus (par exemple, le Gros bec errant) alors que d’autres semblent gagner du terrain (la tourterelle). Alors si on remonte à plus d’un siècle, on est parfois étonné de certaines observations. On connait l’histoire de la tourte (que Dionne appelle le pigeon voyageur), disparue au début du siècle. Déjà Dionne notait sa rareté : « Ce pigeon, connu sous le nom de tourte, est beaucoup moins commun aujourd’hui qu’il ne l’était au commencement de ce siècle; alors les paysans le tuaient par centaine. Aujourd’hui, il faut  que les éclats du tonnerre les fassent déserter nos montagnes, pour que nous en voyions quelques petites bandes à la lisière des bois. » Rappelons que la dernière tourte est morte en captivité à Cincinnati le 19 septembre 1914 (Godfrey). 

Ce qu’on découvre aussi en feuilletant le guide de Dionne, ce sont les variations dans les appellations, probablement dues à des erreurs de classement. Par exemple, saviez-vous qu’il y avait cinq variétés d’étourneaux… avant que l’étourneau foule notre continent? Le Goglu, le vacher, le carouge à épaulettes, le carouge à tête jaune, ainsi que la sturnelle des prés faisaient partie de la famille des étourneaux. Rien sur le « vrai » étourneau, et c’est normal puisque le sansonnet a été introduit à New York en 1890, donc 7 ans après la publication de ce guide.

J’ai souvent reproché aux poètes du XIXe siècle et du début du XXe leurs européens « rossignol », « bouvreuil » et « ortolan ». Sachez que le rossignol n’est rien d’autre que le pinson chanteur, que le bouvreuil est le gros-bec des pins et que l’ortolan est une alouette. En fait, les écrivains ne faisaient que reprendre ce qu’ils entendaient autour d’eux.

Lire le livre sur la BANQ
Voir aussi Ornithologie du Canada de James McPherson Lemoine (1860)