11 mars 2014

Chroniques du lundi

Robertine Barry, Chroniques du lundi, Chez l’auteure, s. l., s. d. 325 pages. (Pseudonyme : Françoise)

On dit de Robertine Barry qu’elle fut la première féministe et la première femme journaliste au Canada, ce qui est déjà beaucoup. Elle est aussi l’auteure de Fleurs champêtres (1895), un recueil de nouvelles plutôt bien, que j’ai présenté dans ce blogue.

Du 21 septembre 1891 au 5 mars 1900, sous le pseudonyme de Françoise, elle tient dans La Patrie une chronique qui parait tous les lundis. En 1900, elle rassemble 97 chroniques, parues entre 1891-1895, dans un recueil qu’elle publie à compte d’auteur et qu’elle intitule sobrement Chroniques du lundi.

Robertine Barry pose un regard sur son époque, mais un regard au niveau des gens, un regard qui ne verse jamais dans l’abstraction ou l’intellectualisme. À titre d’exemples, j’ai recensé certains sujets qu’elle aborde : les vendeurs de rue, les mendiants à Montréal, l’effervescence que suscite une partie de crosse, la petite guérisseuse de Sainte-Cunégonde, les habitudes de consommation des femmes surtout à l’approche du jour de l’An, le mauvais traitement que les cochers réservent à leurs chevaux, la légèreté des bonnes qui s’occupent des enfants des bourgeois, les bals, la participation aux œuvres caritatives, le jaunisme de certains journaux, etc. Bien entendu il y a aussi toutes les chroniques de circonstances, par exemple pour souligner Noël ou la Saint-Jean. Et on lit des descriptions plutôt poétiques sur le passage des saisons, et on a droit à quelques récits de  voyages : Vaudreuil, la Beauce, les Maritimes, La Malbaie…

On est étonné de constater qu’elle évite les sujets sensibles comme la politique ou la religion. La politique, entres autres, lorsqu’elle est évoquée au passage, apparait plutôt comme un sujet ennuyeux réservé aux hommes.

Les articles féministes ne sont pas nombreux, même si plusieurs chroniques évoquent le fossé entre les hommes pourvoyeurs et les femmes mères et épouses. Barry souligne surtout l’impossibilité pour les femmes de poursuivre leurs études (voir l’extrait) et leur dépendance financière souvent humiliante. 

Comment expliquer son succès, car il semble que ce fut le cas? Disons-le, Robertine Barry a toutes les qualités qu’on reconnait (encore aujourd’hui) aux chroniqueurs de talent. D’emblée elle sait nous intéresser par une bonne attaque : « Je ne sais où nous allons, mais, nous pouvons constater, que la folie du suicide prend, chez nous, des proportions alarmantes. » Remarquez le ton, pour un sujet quand même difficile. Pour le reste, elle a le sens de l’anecdote, elle préfère raconter plutôt qu’expliquer, elle n’hésite pas à se mettre en scène avec son intelligence et ses émotions, elle interpelle son lecteur, elle l’inclut dans son propos, elle sait faire preuve d’humour, d’autodérision, elle est capable de s’offusquer, de se scandaliser, elle peut à l’occasion dépasser les bornes, bref au-delà de la journaliste il y a une personne humaine bien vivante.

Extrait

Lundi, 14 octobre 1895
— Quand verrons-nous, me faisait remarquer, l'autre jour, une jeune femme, en passant devant ce superbe édifice qui s'appelle l'Université, quand verrons-nous les canadiennes admises à y suivre les cours destinés à accroître leur instruction et à leur donner la place qui leur revient dans la société?
Il y a un demi-siècle, on aurait considéré cette proposition comme tout à fait insensée; aujourd`hui, en jetant les yeux autour de nous, on peut apprécier le progrès que les connaissances du sexe féminin ont fait en quelques années.
On commence à ne plus s'étonner que nous souhaitions étendre nos désirs au delà des bornes de la sainte ignorance qu'on s'était plu à nous marquer. Il est temps d'en finir avec ces méthodes absurdes d'enseignement insuffisant, à vues étroites et à connaissances restreintes, qui nous préparent si peu à la grande lutte de la vie.
Bien que plusieurs, — et souvent les pires adversaires de la revendication des droits féminins sont des femmes, — bien que plusieurs, dis-je, nous disputent encore l'admission aux études classiques, il en est cependant un grand nombre qui ont compris que la femme a besoin, dans son intérêt et dans celui de l'humanité, de l'entier développement de ses facultés intellectuelles, de cette éducation forte et profonde que l'on croit indispensable à l'autre sexe.
On l'a si bien compris que les universités de l'étranger ont presque toutes ouvert leurs portes aux femmes.
En Suisse et en Suède, dans le Danemark, la Finlande, la Hollande et l'Italie, les femmes ont le privilège de suivre les cours qui se donnent dans les universités de ces différents pays.
Dans la grande République française, le Collège de France et la Sorbonne recrutent, parmi les jeunes filles, nombre d'élèves, des fréquentantes assidues. […]
Il semble presque superflu de parler du développement extraordinaire que l'instruction des femmes a prise, depuis quelques années, aux Etats-Unis, et, — détail encourageant à noter, —dans toutes les écoles publiques où les deux sexes font la lutte pour la prépondérance intellectuelle, ce sont les femmes qui remportent la victoire : elles sont les premières à la classe et dans les concours.
Cela ne doit donc plus nous étonner que quelques hommes soient si hostiles au système d'instruction supérieure, que nous réclamons comme notre droit.
A Montréal, l'université McGill offre ces avantages aux deux sexes qui la fréquentent.
Quand l'université Laval en fera-t-elle autant? Nous pouvons invoquer, comme précédent, l'université catholique de Washington, qui vient d'admettre des femmes au nombre de ses étudiants. […]
Patience, pourtant, cela viendra. Je rêve mieux encore; je rêve, tout bas, que les générations futures voient un jour, dans ce vingtième siècle qu'on a déjà nommé «le siècle de la femme», qu'elles voient, dis-je, des chaires universitaires occupées par des femmes. […]
Il est vrai d'ajouter que les encouragements ont toujours fait défaut. La plupart des hommes, poètes, littérateurs et écrivains, ont épuisé leur verve en satires, plaisanteries ou critiques contre les femmes qui veulent sortir de l'ornière de l'ignorance qu'on leur assigne pour tout lot.
Mais, vive Dieu! comme on disait au temps d’Henri IV, il viendra un jour où ces messieurs seront forcés de nous honorer, quoique nous soyons des femmes. (p. 305-309)


Voir aussi :
Robertine Barry de Sergine Desjardins

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