20 juin 2014

La Mer qui meurt

Lionel Boisseau, La Mer qui meurt, Montréal, Éditions du Zodiaque & Librairie Déom Frère, 1939, 208 p. (Préface de Marie Le Franc)

La longue préface (56 pages!) de Marie Le Franc est la reprise d'une conférence prononcée devant L'Alliance Française à Montréal.
Le récit se passe à Grande-Anse et met en scène la famille de Jacques Couture. Le père est pêcheur (et un peu agriculteur) et le meilleur constructeur de barges des environs.
Le roman est divisé en deux parties. Dans la première, l'auteur présent une série d'événements plus ou moins rattachés entre eux. On est plus près de la chronique (et même du documentaire) que du roman. Il n'y a pas d'intrigue. Par exemple, dans le chapitre 2, l'auteur raconte avec un brin de cynisme les déboires d'un chimiste venu de Montréal avec l'intention de fonder une usine. Tout ce qu’il laissera à la région, ce sont des travailleurs non rémunérés. Le père Couture nous laisse comprendre que ce n’est pas la première fois qu’un tel scénario se produit. Dans le chapitre suivant, Georges, le fils ainé des Couture, est surpris en train de braconner du saumon dans une rivière qui appartient aux Américains. Ici aussi, le message de Boisseau est très clair : « Le vol des rivières à saumon, c'est une autre page navrante de l'histoire de la Gaspésie. » Un autre chapitre porte sur les élections. Le père Couture n’est pas tendre à l’égard du député sortant : « C'est avec des maudits farceurs comme ça que la Gaspésie s'en va au diable. » Bref, tous ces petits chapitres, plus ou moins liés à la famille Couture, n'ont qu'un but : dénoncer l'exploitation dont sont victimes les Gaspésiens, dépossédés de leur coin de pays, travaillant à la solde de leurs maîtres anglais (Les Robin sont mentionnés une fois dans le roman). L'auteur décrit leur pauvreté, la misère, leur mentalité de colonisé et la déchéance physique et morale qui en découle. « La race gaspésienne blessée, honnie, persécutée scientifiquement et méthodiquement par les orangistes et les loges maçonniques, par la veulerie des lâches, des traîtres, elle criait dans ses colonies nouvelles par sa ténacité, sa volonté de survivre, de perpétuer le verbe de France et la religion de Rome. »
La deuxième partie met en scène Louis, le second fils des Couture. Grâce aux œuvres sacerdotales, il a pu étudier au Séminaire de Gaspé. Malheureusement, avant d'entamer ses dernières années, il est atteint de tuberculose. On l'envoie dans un sanatorium à Laval où pour passer le temps il tient un journal. Il parle peu des soins qu’on lui prodigue. Lui qui rêvait de participer au relèvement de la Gaspésie, il dénonce avec beaucoup de vigueur le système qui maintient les Gaspésiens dans leur aliénation. En quelque sorte, cette deuxième partie vient développer ce qui était annoncé dans la première. (lire l’extrait)
Techniquement, le roman n'est pas très réussi. Il manque d'unité dans la construction et la mise en scène romanesque est déficiente. L’auteur décrit bien le milieu de la pêche et on retient son plaidoyer, moins bien présenté, mais plus dur que celui de Félix-Antoine Savard dans Menaud maître-draveur,  paru deux ans plus tôt.
Et pour finir, le 400e anniversaire de l’arrivée de Jacques Cartier fait l’objet d’un chapitre et on rencontre à la page 179 le verbe « se bonjourer ».

Extrait
Combien de fois je me suis vu à la tête d'une paroisse quelque part, heureux dans la solitude de mon presbytère modeste, disant à pas lents les louanges du Seigneur, visitant des vieux, des vieilles cassées, édentées, causant avec tous, leur donnant des conseils, pour faire de ces paroissiens non plus des esclaves courbés sous le péché ou sous la férule d'étrangers sans foi ni conscience, mais des hommes libres, indépendants, honnêtes -- rouage précieux dans le mécanisme national, intelligences capables de produire et de grandir, après l'enlèvement des scories que certains se plaisent à laisser.

Je me suis vu encore ornant l'autel de fleurs rustiques ou domestiques, dispensant à tous une parole vivante à des vivants et pour les faire vivre davantage; me plaisant dans un sanctuaire propret, liturgique, près d'un Christ immense et artistique.

J'ai désiré une bibliothèque paroissiale pour répandre dans le peuple les richesses du génie latin et modérer son ardeur à lire les images et les annonces de magasins.

J'avais de plus songé à grouper en une puissante association, vivante encore celle-là, tous les jeunes pour les orienter vers la mer, ses industries et ses métiers. Les grouper pour occuper les loisirs qui se perdent en rabâchages politiques ou grivois aussi vides de dignité que de résultats. Réunir la jeunesse pour développer par des exercices de gymnastique ce physique difforme par lequel on peut discerner entre dix passants le Canadien à sa mine de chien battu ou de bourgeois ventripotent. (p. 163-165)

Autres romans sur la Gaspésie
Le Dernier voyage d'Eric Cecil Morris
Pêcheurs de Gaspésie de Marie Le Franc
Rédemption de Rodolphe Girard
L'Ampoule d'or de Léo-Paul Desrosiers

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