21 novembre 2011

Nuages sur les brûlés

Hervé Biron, Nuages sur les brûlés, Montréal, Les Éditions Fernand Pilon, 1948. 207 p.

Lorsque surgit la Crise, le gouvernement décide d’ouvrir de nouveaux territoires à l’agriculture en Abitibi et au Témiscamingue. Certains ouvriers en chômage mais aussi des agriculteurs désireux d’améliorer leur sort se lancent dans l’aventure. Accompagnés d’un curé et soutenus par des subventions pendant les premières années, les colons souvent sans expérience ont vite fait de découvrir la difficulté de la tâche qui les attend. Largués en pleine forêt vierge (dans le cas présent, dans un brûlé), il leur faut d’abord abattre des arbres pour tracer une route. Puis, ils doivent dégager un espace afin d’ériger un campement temporaire, soit une cabane en bois ronds. Quand celle-ci tient debout, ils font venir femme et enfants. Au début, les travailleurs travaillent ensemble. Au début, les travailleurs travaillent ensemble. Commence alors le dur travail de défrichement : il faut couper les arbres, essoucher le terrain et faire brûler les restes, ce qui doit leur permettre d’ensemencer un petit bout de terrain lors de la deuxième année. Et bien entendu, tout en travaillant pour soi, il faut prévoir l’église-école de monsieur le curé. L’hiver, pour gagner de l'argent, les hommes montent dans les chantiers. Il va sans dire que certains plient bagage assez vite.

C’est ce que raconte Hervé Biron dans Nuages sur les brûlés. Il n’y a pas vraiment d’action romanesque dans les cent premières pages. Souvent l’auteur se contente d’une vue d’ensemble, ce qui rapproche son roman du documentaire. On présente quelques familles sans s’arrêter à une en particulier. Dans les 100 pages suivantes, on a droit à une action dramatique. Deux familles ressortent du lot, surtout que leurs enfants se fréquentent : les Hamelin, une famille exemplaire, et les Lacourse, une famille problématique à cause du père alcoolique. Armande Hamelin est amoureuse de Freddie Lacourse. Tout irait pour le mieux sans le père Lacourse qui a contacté d’énormes dettes. Quand son fils revient du chantier, il saisit ses gages et va les dépenser à Rouyn.

Freddie est obligé de travailler pour un usurier qui menace de faire emprisonner son père. Il retarde ainsi son installation sur sa propre terre et son mariage. Il bûche illégalement du bois sur un lot qui appartient à des Anglais au profit de l’usurier. La police l’arrête et il passe trois mois en prison. Il perd son Armande. Le temps passe, il sort de prison, travaille un temps à Rouyn, mais finit par rentrer au bercail. Armande est toujours là, toujours amoureuse de lui, même si entre-temps elle est sortie avec un autre gars. Elle lui pardonne, ayant compris qu’il n’avait fraudé la loi que pour sauver son père. Ils s’épousent. Le roman se termine quand Armande met au monde des jumeaux, une fille et un garçon.

D’autres auteurs ont abordé le même sujet : Damase Potvin dans Le Français, Claude-Henri Grignon dans « Réconciliation », une nouvelle du Déserteur,  Marie Le Franc dans La rivière solitaire, Marie-Victorin dans « Le colon Lévesque », une nouvelle de Récits laurentiens, et Félix-Antoine Savard dans L’Abatis. J’avoue ma préférence pour le roman de Marie Le Franc.

Extrait
L'aventure avait commencé un matin de juin, au centre du canton Motltbeillard. Il n'existait encore qu'un chemin de pénétration. À un mille de distance l'un de l'autre des rangs tracés par les arpenteurs au moyen de marques sur les arbres - des trails - indiquaient le site des routes futures.
C'est à l'une de ces intersections qu'ils descendirent. En tout, une vingtaine d'hommes et de jeunes gens. Des vêlements d'étoffe, des bottes à épaisses semelles et des casquettes de drap gris leur conféraient une allure de rudes bûcherons. Mais la gaucherie des citadins se décelait bien vite en eux. Le chômage, la misère, les humiliations leur courbaient le dos. Leurs mains décharnées semblaient avoir désappris le maniement des outils.
La désolation des lieux frappa leur imagination. Pas un arbre que les feux auraient laissé intact. A perte de vue, des brûlés. Des bouleaux sans branches et sans têtes, comme des colonnes de marbre torses. Des épinettes noires calcinées. Des massifs d'aulnes. Des mares à grenouilles.
— Nous v'ia dans un beau trou ! cria Saul Gendron, en  arrachant de  rage  sa casquette  pour  se gratter le sommet du front. Ça prend des enfants de chiennes pour nous amener icitte !
— Attention à ton pack-sack ! lança Oscar Langlois.
La lourde besace de toile venait de glisser dans un lit de boue. Gendron hurla un chapelet de jurons. Son gros ventre frémissait d'indignation.
— Faut pas s'en  faire,  dit Ovide  Hamelin.  On n'est pas venu icitte pour danser des sets et chanter des chansons  à répondre.  C'est pour faire  de la terre.  Si les  arbres sont à moitié brûlés, tant mieux !   Ça  sera  moins  dur  à  bûcher.   J'aimerais autant les voir tous à terre, et les souches pourries, par-dessus le marché.  Préfères-tu, Saul, aller quêter ton piton de chômeur ?
— On peut pas, batême,  sortir  d'un enfer  sans sauter dans un autre ?
— M'est avis qu'on va en sortir de celui-là, reprit Hamelin. Donne-moué queuques années, moue pis mes gars. J'te dis qu'on va la néteyer, la vingt-gueuses de terre !
Cet accès d'optimisme étonna tous les auditeurs. Quelques-uns baissèrent de nouveau la tête; d'autres s'approchèrent d'Hamelin pour continuer la conversation.
Un beau type d'homme, Ovide Hamelin. D'une taille moyenne, le visage profondément labouré par les rides, les yeux vifs comme des tisons, les membres souples, l'activité l'empêchait de tenir en place. Il mâchait sans cesse, parlait vite, par saccades, et déployait largement les bras quand il exposait ses idées. (Pages 14-15)

En 1958, le roman a inspiré un film à Bernard Devlin, produit par l’ONF : Les Brûlés

Hervé Biron sur Laurentiana

3 commentaires:

Le Flâneur a dit...

Pendant les années 1930, mes grands-parents maternels sont allés défricher un lot à Landrienne en Abitibi, avec d'autres familles de chômeurs de Shawinigan. C'étaient des citadins qui ne connaissaient pas grand chose de l'agriculture. Ils y sont restés une dizaine d'années à s'arracher le coeur sur un sol infertile. Aujourd'hui, il ne reste plus rien de leurs efforts, la forêt a complètement repris la terre qu'ils avaient défrichée. C'était finalement une très mauvaise politique.

Jean-Louis Lessard a dit...

Dans le roman, les Hamelin et les Plante viennent de Shawinigan. Le père Hamelin a vécu à Sainte-Gertrude de Nicolet pendant son enfance.

Faire un roman a dit...

Bonjour à tous. Je suis allée visiter le Salon du livre de Montréal (Place Bonaventure) il y a peu de temps. C'était génial. J'y ai fait des découvertes sensationnelles.

Pour en revenir au web.

J'ai lu quelque part : "Vous êtes une personne suffisamment équilibrée et solide pour vous adapter à l’autre dans le but de le mettre à l’aise, le temps d’une conversation."

En fait, je trouve que cette affirmation correspond aussi à l'écrivain. Ce dernier doit avoir, lui aussi, la faculté de s'adapter à ses lecteurs sans risquer de tomber dans l'hypocrisie littéraire. Il y a tellement de beaux livres à découvrir. Le Temps des Fêtes approche rapidement. J’en profite pour choisir les cadeaux que je vais offrir. Vous avez lu dans mes pensées... cette année j’offre des livres à ma famille et mes amis.

J’ai réfléchi à ceci : offrir des BD aux adultes et de petits romans légers au plus jeunes. Bien entendu, c’est une période de détente et je désire ouvrir l’imaginaire de ceux que j’aime. Qu’en pensez-vous ?

Merci pour votre blog.