27 novembre 2009

Poèmes

Alice Lemieux, Poèmes, Montréal, Librairie d’Action canadienne-française, 1929, 164 pages.

Alice Lemieux décrit avec beaucoup d’insistance le drame de la jeune fille en fleur, thème déjà lu sous les plumes de Jovette Bernier, d’Eva Senécal et de Michelle Le Normand. Il semble que cette période, qui va de l’adolescence à la vie adulte, soit toute consacrée à l’attente de l’amour. La rencontre amoureuse, c’est la clef qui ouvre la porte de la vie adulte, qui permet à la jeune fille de devenir une femme, comme s’il était impossible d’entreprendre la « vraie vie » sans un compagnon à ses côtés.


Son recueil, dédié « à sa chère petite sœur », compte cinq parties, séparées par un chiffre romain et une épigraphe. Le poème liminaire, par son lyrisme et son romantisme, donne le ton : « Si je n’ai pas connu le moment idéal / Où l’on fleurit soudain dans une joie entière, / J’aurai porté les flots de toutes les lumières / Au vase parfumé de mon cœur pastoral! »

Pour combler son manque d’amour, la jeune fille se réfugie dans la nature : « Amour, je ne sais rien de tes chères blessures, / Rien des guerres du cœur plus douces que la paix, / Je n’ai vraiment vécu qu’aux bras de la Nature. » Toutes ses énergies semblent emmagasinées pour ce moment où sa vie basculera dans un univers magique : « Je ne sais rien des gestes, des chants et des peines / Qui font l’amour plus cher que tout ce qu’on aimait, / Mais je sais, tant la vie est en moi large et pleine, / Que mon premier baiser d’amour sera parfait. » Il ne faudrait pas croire que cette attente plonge la jeune fille dans le désespoir; au contraire, elle cultive ce sentiment : « Que je vous aime, immense et savoureuse vie, / Dont je demeure inassouvie, / Malgré toute la joie et toute la douleur / Qui vibre au clavier de mon cœur… » Elle aime la nature, la musique, non pas pour elles-mêmes mais parce qu’elles dorent son beau rêve : « Musique, berce-moi, toi qui sais me comprendre! / Dis-moi les mots d’amour que l’on ne m’a pas dits / Et dont j’ai tant besoin, les soirs comme ceux-ci, / Où je suis triste et faible et désireuse et tendre! »

Le sentiment de la nature, déjà présent dans la première partie, devient le sujet de la seconde. Non seulement elle échange des secrets avec la nature, mais elle s’attend à ce que celle-ci insuffle des sentiments amoureux à un hypothétique jeune homme : « Il [le vent] a cueilli les mots que je chantais pour toi, / Et m’a dit qu’il allait les glisser dans ton rêve! » Tout dans la nature parle d’amour, si bien que les deux finissent par se confondre : « Est-il vrai que si tôt ta beauté soit finie, / Été, mon bel été, mon décevant amour? » L’hiver, sans surprise, est associé à la mort : « Qui brisera la solitude / Glacée et mort de l’hiver? »

Dans la troisième partie, on oublie les amourettes entre violette et ruisseau ou entre papillon et rose : « quelque chose a germé qui s’appelle l’amour ». La jeune poète a fait une éphémère rencontre amoureuse : « Et j’aurai de nouveau l’adorable folie / De vous croire, et pour vous de conserver mon cœur, / Cependant que, déjà, vous aimerez ailleurs! » Elle a semblé vivre un grand bonheur : « Te souviens-tu, chère âme, / Que parfois je tremblais? Que parfois je pleurais / D’avoir tant de bonheur! Et que tu rassurais / de ta force d’amour ma craintive faiblesse? »

La quatrième partie contient six poèmes « inclassables » : un sur les morts, deux sur la fête de Noël, trois sur le sentiment religieux.

Le recueil se termine par un poème détaché de l’ensemble, « Meilleures larmes de ma vie », dans lequel l’auteure s’excuse de tout ce qu’elle n’a pas su chanter : « O vous que je n’ai pas chantés, / Moments d’amour et paysages, / Douleurs d’automne et bel été, / Émerveillement des visages ».

Voilà un autre recueil de 150 pages qui aurait dû n’en faire que cinquante. Faut-il le reprocher à l’auteure ou à l’éditeur? Le discours chez Lemieux est pour le moins prolixe, mais combien répétitif! C’est un recueil naïf, très naïf, celui d’une jeune fille qui se paie de mots ce que la réalité lui refuse. En 1929, Lemieux et Routier ont partagé le prix David.

HARMONIE
Loin des cris de la ville et près du chant des nids,
Pour te mieux contempler, jour divin qui finis,
Je suis venue. Et sur l'épaule d'une branche
J’ai renversé mon front pour ne voir que l'azur.
Car vous êtes déjà, soleil fécond et mur,
Parmi les nids du soir, un fruit lourd qui se penche.
Je veux savoir les derniers bruits de la forêt.
Je m'en retournerai quand les chardonnerets
Regagneront leur nid, après la sérénade ;
Quand les nuages bleus traversés de soleil
Seront redevenus sans lumière, et pareils
A des ombres faisant une course nomade.
Je veux que passe en moi chaque vibrationDes clartés du couchant, et que chaque rayon
Qui meurt au bord du soir, meure sous mes paupières.
Je veux que le sommeil vienne éteindre mes yeux
A l’heure où je serai, pour le regard des cieux,
En harmonie avec le repos de la terre. . .
(page 95)

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