6 novembre 2009

Paroles en liberté

Marcel Dugas, Paroles en liberté, Montréal, L’Arbre, 1944, 174 pages.

Marcel Dugas (1883-1947) a soixante ans quand il publie ces textes. La plupart ont déjà paru dans ses recueils antérieurs, dont quatre dans Psyché au cinéma : « C'est une faiblesse bien répandue que de vouloir remettre sous les yeux du public une œuvre de jeunesse. » La liberté de sa parole, c’est celle d’un homme qui, toute sa vie durant, s’est tenu en marge des modes officiels, des discours imposés, des esthétiques qui lui auraient valu le succès.

Il n’est pas toujours facile de résumer sa pensée. Disons que Dugas donne dans l’impressionnisme, que ses textes sont plutôt abstraits, désincarnés. Par exemple, le premier texte, qui semble être un poème liminaire, s’intitule « Ivresse ». Parle-t-il vraiment de l’ivresse? Sans doute un peu, mais là n’est pas l’essentiel. Il me semble que ce sont davantage les caprices de l’imaginaire qui sont en cause : « L'ivresse gagne et tu marches dans une rumeur de sons, de parfums et de mots d'amour étouffés. Qui dira la fantaisie, la somptuosité des fêtes construites et défaites en songe! Tu es le roi d'un palais qui s'écroule, le créateur d'une forme qui ne parvient pas à naître, d'une nymphe qui, se concentrant sur elle-même, se réduit, à la tombée des étoiles, à une ligne abstraite et méprisable. » Comme on le voit, cette plongée dans l’imaginaire n’est pas toujours un voyage au paradis, surtout pendant les nuits d’insomnie où il devient difficile d’infléchir le cours des noires pensées qui s’emparent de lui : « Quelle nuit! Celle où la réalité devient une statue composée de toutes les douleurs de l'être, du mirage des sens, de la certitude que crée l'angoisse de l'esprit, du silence où gémissent les oiseaux du matin et où se perdent les mourantes volées des cloches. » Comment contenir l’angoisse en attendant le matin ? « Ma douceur de jadis, d'avant la tourmente, a frappé à ma porte. Je lui ai ouvert et la voilà qui, pareille à une maîtresse, met ses mains sur mon front, me berce ainsi que l'on fait pour les petits enfants qui ont trop pleuré, et m'endort, tranquillement, tranquillement. »

Voilà pour le poème liminaire. Le reste du recueil compte cinq parties : Litanies, Images, Aparté, Chansons canadiennes, et Paradis.

« Litanies » compte quatre poèmes. Chez Dugas, l’adaptation au réel semble problématique. Le monde extérieur lui apporte bien quelques joies, mais surtout des souffrances : « Tous les matins qui exaucèrent mes désirs de poésie et d'enivrement... / Matins de la petite enfance heureuse, du premier désir et des baisers neufs, chers matins de mai, de juillet et de décembre, tombez à nouveau dans mon souvenir...» Mais encore : « Soirs de repliement sur soi, d'analyse destructrice dans l'attente du bonheur... / Soirs d'aspirations vers des réalités qui échappent à l'étreinte... / Soirs où sanglote, dans la tourmente, la nature effrayée de ses crimes et de son insolente jeunesse... » On peut dire que Dugas vacille entre la détresse et le désenchantement, toujours à la recherche d’un idéal que la réalité vient détruire comme dans « L’idéale maison » dont voici le début et la fin : « J'avais construit ma maison sur un ciel de nuages et de zéphyr. Et pour que nul ne me dérobe mes tableaux, mes statues, mes rêves, j'étais allé, sur une montagne très haute, la suspendre dans l'azur. Elle était belle, ma fantastique demeure! » Et la fin : « Mais, un soir de tempête, ma maison s'est écroulée avec mes images, mes souvenirs, mon intelligence et ma flamme. Ne la cherchez pas désormais; ma maison n'est plus, ma maison est morte. »

« Images » compte quinze poèmes, quinze poèmes pleins de tristesse, de solitude, de détresse, de désespoir. Dugas pose un regard désenchanté sur sa vie mais aussi sur le monde qui l’entoure : « Cruels, ennemis du vrai, spectateurs déçus de réalités qui s'entrechoquent, nous sommes un champ de carnage, de luttes et de défaites. Et cependant, malgré les forces obscures, secrètes qui multiplient catastrophes et ruines, l'illusion demeure chère aux hommes puisqu'ils s'acharnent, depuis des siècles, à la création idéale d'eux-mêmes. Hélas! l'humanité vit de mensonges; ils semblent nécessaires à son existence qui ne recueille cependant que les ombres des ombres. Et le poème de vivre s'ébauche douloureusement. » Tout comme dans le texte liminaire, l’idée du suicide affleure et il doit la repousser : « J'ai eu, à nouveau, la tentation de l'abîme. Jamais je n'aperçois un lac, un fleuve ou une rivière sans frissonner et me sentir pousser à y élire un repos immuable. Jadis, la mer avec sa vastitude et son infini me constituait son prisonnier lyrique et passionné sur des navires qui m'ont vu attaché, durant des heures, à leur proue. » Même la créativité, à laquelle il a érigé une statue dans sa jeunesse, n’arrive pas à totalement endiguer son angoisse de vivre : « Mon imagination - cette adorable maîtresse! - je la bénirai de m'avoir détruit et sauvé. »

Dans « Aparté », Dugas rend hommage à ses trois amis « exotiques » -Delahaye, Morin et Chopin-, à Jeanne Nouguier (?), à une jeune Italienne déjà aperçue dans Psyché au cinéma, et à une ancienne amoureuse.

Dans « Chansons canadiennes », plusieurs poèmes portent le titre d’une chanson folklorique. Par exemple, le premier s’intitule « Vive la Canadienne… ». Dugas parle beaucoup des femmes dans ces poèmes. Et l’image qu’il en donne n’est pas toujours flatteuse. C’est Ève, la tentatrice, qui semble être son modèle. Ou encore la mante religieuse : « Elle sait le charme de la traîtrise et la désolation chez les autres. Dans son plaisir, elle mêle le goût du nectar à celui du poison: elle triomphe et elle tue. » Ou encore : « Elle se promène dans son jardin qui est sur le bord de l'eau, le long du ruisseau. Tout le monde voit Isabeau. Si elle trahit, c'est au grand jour, car elle aime à jouer avec le cœur des hommes, le long du ruisseau. » Au-delà du thème amoureux, Dugas parle de la défaite que constitue toute vie : « Vous savez bien qu'un jour il faudra dire adieu au soleil, à la joie, à cette terre ployante de désirs et de fruits. / Vous savez bien que le cri de votre chair n'ira plus frapper la nuit résonnante comme un métal. / Vous savez bien que nos mains se déprendront à jamais. / Vous savez bien que nos lèvres n'exhaleront plus le chant de l'amour. / Et que nos corps, bernés, inertes, gonflés de néant, iront dormir dans la poussière. »

« Paradis » évoque avec beaucoup de tendresse et de nostalgie des amours passés : « Ton nom, je le murmure en moi-même, comme si c'était une prière. / Il n'a pas traversé les mers; il ne s'est gravé sur aucun tableau. / Il est simple, doux, riche de syllabes liquides et mielleuses. / Il fait songer à un lac paisible qui dort sous le jeu des étoiles. / Jamais pêche plus tendre ne fondit dans une bouche. » On arrive même à comprendre, dans le dernier recueil du poème, qu’il a aimé la femme d’un ami, d’où la supplication qui clôt le recueil : « Ah! il faudra bien qu'il me pardonne. »

L’histoire littéraire ne lui a pas fait une grande place. Écrivain de talent, moderne, un brin surréaliste, il a peut-être eu le défaut de sur-écrire ses textes. « Toi, tu fleuris les choses, leur donnes une âme variée, harmonieuse » À toute cette belle harmonie, malheureusement, il manque parfois un peu de chair, un peu de terre.

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