18 novembre 2009

L’Immortel Adolescent



Simone Routier, L’Immortel Adolescent, Québec, Le Soleil, 1928, 190 pages.


Au début se trouvent deux poèmes détachés de l’ensemble du recueil. Dans le poème éponyme, Simone Routier raconte sa passion pour un « immortel adolescent » qu’elle a « modelé de sa main »? Qui est cet adolescent? Un symbole de sa « Jeunesse »? La source de sa créativité? Dans « Le coffret de mosaïque », elle parle encore d’un « être aimé » qui lui aurait donné un « coffret précieux », une œuvre d’artiste. Le coffret ne contient plus que quelques « visages expirants de courts bonheurs fauchés ».

La première partie, « Fauves entrelacs », nous raconte une histoire d’amour : « J’aime et la beauté du soir chante en moi ». Le bonheur initial est bientôt menacé par l’habitude : « L’habitude est chose terrible, / Existerait-elle entre nous? » Bientôt l’amoureuse constate l’éloignement de l’amoureux : « Tu parais, et cet air de n’être plus à moi // Est là dans ton regard aux douceurs incertaines. » Elle supporte difficilement ses visites de plus en plus espacées. Survient le mot qui annonce la séparation : « Je puis tant connaître de tristesse / Pour ce mot cruel venu de toi ». Et c’est la douleur : « J’ai mis de mes feuilles d’automne / Autour de notre grand portrait / […] // J’ai mis, avec un soin pieux, / Partout de ces feuilles sanglantes / Sur nos heures attendrissantes »

« Sombre apothéose », la deuxième partie, semble en quelque sorte une suite de la première. On croit lire une peine d’amour, avec ses phases de colère, de déni, de désespoir. « Ce clair matin d’automne est maussade à mon cœur » Ou encore : « Mon cœur voudrait mourir de soupir qu’il exhale, / Mourir dans la lueur rouge de ce vieux soir ». L’avant-dernier poème annonce la guérison : « Qui sait? Un de ces jours de soleil langoureux, / L’été s’étonnera de nous voir amoureux… » Dans le dernier poème, « Sagesse », la poète invite le lecteur à « oublie[r] ce qu’[il] vient de lire », comme si elle voulait s’excuser de tant de noirceurs.

La troisième partie, « La flore exubérante », est un recueil en soi. L’épigraphe et le début nous laissent croire que les souvenirs et la mélancolie seront les thèmes. Les premiers poèmes évoquent effectivement des souvenirs perdus qu’elle essaie de ressusciter, mais aussi la conscience qui s’éveille aux fourberies de la vie, le temps qui passe et qui efface ce qui nous est cher, l’enfance qui nous quitte pour toujours. Puis, suivent quelques poèmes qui sont des pastiches de Ronsard, Sei Shenagon, Verhaeren, Morin, Choquette… On trouve aussi 14 haïkus. On comprend que l’œuvre de ces poètes (les coffrets anciens?) l’ont habitée pendant des années : « O les poèmes! / Les poèmes à jamais perdus : / Noirs, rouges ou blêmes, / Au crochet de l’oubli, mol, appendus. » Suit une longue – et émouvante – lettre d’adieu (environ 150 vers) à l’homme qui l’a quittée « au nom de la foi ». Voici la fin dans laquelle elle convie son amoureux à un dernier rendez-vous avant de quitter le pays :

Mais reçois un merci bien tendre d'ici là
Pour l'étonnant bonheur qu'un jour t'auras fait fondre
Sur ma vie. Écris-moi. Tâche d'être heureux, va.
Tu sais ma grande malle est partie! Et partie
La p'tite robe, bleue oui, qui te plaisait tant;
Mais, cher, il reste moi ! Viens demain, je t'en prie.
Je t'aime, amour. Bonsoir. —Il fait nuit maintenant.

Encore une fois, ce chapitre se termine par un message d’espoir : « Tout m'est joie et tendresse aujourd'hui: / Ce soleil mobile sur ma porte, / Ces enfants dont le jeu n'est qu'un cri, / […] / Ce regard des hommes qui vous suit, / Ces couleurs en criarde cohorte […] »

La quatrième partie du recueil « Veines aux reflets variés », offre une série de poèmes de circonstances : l’un est dédié à Paul Morin, l’autre à sa sœur missionnaire, d’autres à Conrad Bernier et Yvonne Printemps, d’autres à ses ancêtres et à son pays, d’autres…

Le recueil avait commencé par un poème dans lequel « l’immortel adolescent » se taisait, laissant toute la place au poète ; il se referme sur un poème intitulé « Où l’adolescent parle enfin », dans lequel on comprend que cet « éternel adolescent » fut sa source d’inspiration.

Voyant ton désarroi si riche, si fécond,
J'ai compris l'avenir qui germerait au fond.

J'ai préféré venir plus tard. Cette puissance,
Ce matin de printemps c'était ma renaissance.

C'était moi près de toi cet ami souriant,
Ce visage de dieu, ce merveilleux passant.

J'ai tenu ton pinceau plus léger et facile;
J'ai de nouveau guidé ta pensée en l'argile;

J'ai fait durer pour toi l'inlassable soleil.
Le pénombre propice et le matin vermeil;

J'ai murmuré parfois dans la voix raffermie
De ton cher violon, de la discrète amie; […]

Aujourd'hui, joignons-nous à l'immense délire;
Tant de nouveaux espoirs vibrent en noire lyre.

Reviens, embrasse-moi jeune amie et souris
Car je suis ta Jeunesse et ton Rêve éblouis.

L’Immortel Adolescent souffre, comme tous les recueils de poèmes de l’époque qui font 150 pages, de redites, de faiblesses. La poésie de Routier n’est certes pas innovatrice, ni par la forme ni par les sujets, mais on sent tout au long la forte personnalité de l’auteure, une certaine authenticité (naïveté, diront d’autres) qui, par moments, peut toucher le lecteur.

3 commentaires:

Jean-Louis Trudel a dit...

Question intéressante que l'identité de cet immortel adolescent, s'il est autre chose qu'une incarnation de sa muse poétique. Si je me souviens bien, Simone Routier aurait connu (et aimé?) Alain Grandbois et Jean-Charles Harvey, mais ils étaient tous les deux plus vieux qu'elle — de même que Paul Morin. Les aurait-elle nécessairement vus, l'un ou l'autre, comme un « adolescent »?

Selon l'Encyclopedia of Literature in Canada, il s'agirait bien de Grandbois. Ce qui nous renseigne un peu sur la personnalité du jeune Grandbois, en effet...

Michel Brisebois a dit...

Dans le recueil "Tentations" publié à Paris en 1934, il y a un poème dédié à Grandbois intitulé "A la Coupole". Je me permets de vous le citer en entier:
Mets ton smoking.
Viens au dancing.
Il vente dans les voiles,
Un air d'accordéon
te coulera du plomb
Au cœur et dans les moelles

Dansons sous les miroirs.
Frôlons les beaux métèques.
Toi, dissèque les Grecques,
Cherche les cheveux noirs
Aux nuques platinées
Et laisse-moi penser
Comment pourrait danser
-- A d'autres destinées --

Ces belles mains là-bas
Cet homme seul à table
Son œil impénétrable
Est couleur de lilas

Sans bien connaître l'œuvre de Simone Routier, je pense qu'elle a fait du progrès depuis l'Immortel Adolescent !!!
Michel Brisebois

Michel Brisebois a dit...

En fait Simone Routier avait à peu près le même âge que Grandbois. Elle était née en 1901 et lui en 1900.