8 mars 2009

Pages de critique

Jean-Charles Harvey, Pages de critique, Québec, Le Soleil, 1926, 187 pages.

Jean-Charles Harvey fut auteur, journaliste, mais aussi critique littéraire. J’ai lu partiellement son recueil intitulé Pages de critique, dans lequel il reprend « un certain nombre de chroniques parues, pour la plupart, au cours des trois ou quatre dernières années, dans deux journaux de Québec. » En plus de critiques de livres, l’auteur présente des essais sur la littérature, sur la langue et la culture. Plusieurs des livres critiqués appartiennent au courant du terroir. Je ne vais rendre compte que de cinq des vingt-quatre critiques que contient le recueil.

La vérité en littérature
Dans cet article, Harvey tente de définir sa conception de la critique. Il reproche à ses confrères leur complaisance et prétend n’avoir comme maîtresse que la vérité : « La Vérité a des droits contre lesquels ne doivent prévaloir ni l’amitié, ni l’intérêt, ni la politesse, ni la diplomatie. » D’où, ou de qui, la tient-il, cette Vérité? Il se garde bien de nous l’expliquer. Plutôt qu’une méthode critique, ce sont des conseils qu’il prodigue aux écrivains. À lire son texte, on a l’impression que tout le travail de l'écrivain réside dans le travail du style. Il explique aux jeunes écrivains que le « labeur sans lequel le génie n’est rien » est ce qui fait le plus défaut au Québec. Reprenant le texte qu’Arthur Buies adressait aux Jeunes Barbares de son temps, il invite les jeunes écrivains à rechercher la simplicité, pourtant il conclut son article ainsi : « O verbe sacré vers qui je fais monter pieusement, chaque jour, tout l'encens de mon cœur, verbe errant jadis de château en château sur les lèvres des troubadours, chant doux, dès l'aurore, comme le chant des alouettes de la vieille Gaule, syllabes claires comme des gouttes de rosée dans le parfum des jacinthes et lumineuses comme des poussières d'astres, paroles qui traversez allègrement les âges sur l'aile des génies des seizième, dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles, et qui êtes venues jusqu'à nous, exilés dans un monde nouveau et barbare, mots impérissables qui nous avez aidés à conquérir des libertés et qui nous servirez à libérer les esprits captifs, je m'incline dévotement aux sons aimés que vous semez dans l'air canadien en notes prenantes comme des angélus, et je jure, la poitrine résonnante des émois profonds que vous y engendrez, que je vous défendrai sans faiblesse tant que la mort n'aura pas fermé mes sens à votre charme et à votre beauté! » Ouf! Bienvenue la simplicité!

Chez nous, chez nos gens d’Adjutor Rivard
Harvey avoue que ce recueil l’a beaucoup touché. Il lui rappelle l’univers de son enfance, à Saint-Irénée en Charlevoix. Pour lui, cette œuvre est, « dans le genre, une des seules dont notre littérature [...] puisse se glorifier. » Il reconnaît au recueil une « poésie intense, une spontanéité d’expression et une fraîcheur inaccoutumées dans l’école ordinaire du terroir ». Voilà pour les fleurs. Le pot, maintenant. Il avoue que ce défilé de petits tableaux campagnards de même que la propension de l’auteur à parsemer d’italiques son texte finissent par lasser. Mais surtout, il dénonce l'optimisme béat de l'auteur, l’idéalisation de la culture traditionnelle, défauts trop répandus selon lui dans la littérature canadienne-française. « Chaque fois que nous tendons vers l’universelle canonisation de « nos gens », nous tombons dans une exagération qui enlève à nos essais la moitié de leur intérêt. »

L’Appel de la race de Lionel Groulx
Ici, la critique de Harvey va plutôt porter sur le fond. Il attaque avec férocité le roman de Groulx. « Alonié des Lettres sait écrire. Surtout, il argumente à merveille et il a de la vie. Ces qualités, qui sont rares chez nos romanciers, avouons-le, atténuent le vice fondamental de l’œuvre. Ce vice, c’est le fanatisme. » En gros, il trouve immoral que le héros ait sacrifié la paix de sa famille à l’appel de la race. Selon lui, la position de Lantagnac est indéfendable parce qu’il s’est lui-même disqualifié en adoptant la culture anglo-saxonne pendant plus de vingt ans. Son grand désir d’expiation, parce que c’est de cela qu’il s’agit, ne peut se réaliser au détriment de sa famille. « Que Jules de Lantagnac brûle de défendre une minorité persécutée, cela se conçoit; mais il n’avait plus le droit de poursuivre un tel idéal. » Lancé sur cette voie, Harvey s’érige en défenseur de la veuve et des orphelins. Par contre, je ne suis pas sûr que son discours féministe plaise à toutes, en ce 8 mars : « La femme n'est-elle pas l'être qui sait le mieux se dévouer, le mieux aimer, le mieux souffrir ? Pourquoi n'aurait-elle pas le droit à la vie, au bonheur, à la paix? Pourquoi les enfants qu'elle mit au monde ne lui appartiendraient-ils pas autant qu'à l'homme qui les engendra? Le petit qui naît de son sein est fait entièrement de sa chair et de son sang, il lui appartient par toutes les forces de la nature et de l'amour. Peut-on, sans une nécessité très grave, sans raisons invincibles lui ravir les vies qu’elle a formées de sa substance? Peut-on lui enlever à la légère la moitié de son âme ? » Il termine sa critique en relevant quelques phrases mal ficelées et, surtout, il conseille au chanoine de renoncer à son style oratoire : « À maints passages, on a l’illusion de lire une série de discours ou une anthologie de sermons. »

Les Rapaillages de Lionel Groulx
Je ne cite que le début et la fin de la critique de Harvey. Voilà ce qui devrait suffire pour comprendre que Harvey n’avait pas le chanoine en odeur de sainteté :

« Ce petit livre, déjà désuet, a enfanté tant de sous-Groulx et de victorieux aux concours de la Saint-Jean-Baptiste que je ne puis résister à la tentation de l'exhumer. J'y vois le prototype d'une kyrielle d'imprimés nés d'un besoin de singerie et de rabâchage. Il est en grande partie responsable de la pléthore d’italiques qui, comme des chenilles à tente de nos vergers, se sont installés dans notre prose. »

« … je sais que le talent de Lionel Groulx est à cent coudées au-dessus de ce livre. D'autres œuvres de lui rachètent cette faute. C'est volontairement à force de travail, qu'il s'y est gâté la main. Ses efforts pour y atteindre à la perfection du mauvais goût ont été couronnés de succès. »

Poèmes de cendre et d’or de Paul Morin
« M. Paul Morin a fait les meilleurs de nos poèmes. Il a fait parfois les pires aussi. » Harvey commence par retracer le parcours de Morin, par rappeler le choc que constitua la publication du Paon d’émail pour les partisans du terroir. Même s’il dit comprendre Paul Morin d’avoir trouvé son inspiration sous d’autres cieux, il lui reproche son extrémisme et, surtout, il met en doute sa sincérité : « Ce rêve d’aller attendre la mort chez les Turcs en lisant le grave Coran, n’est-il pas conventionnel? Je crois, moi, que M. Morin s’y ennuiera affreusement. » Il ne prend pas au sérieux son paganisme : « L'auteur du Paon d'Émail a peut-être tort de parler fréquemment, comme d'une gloire, de sa pauvre âme païenne. Le monde ne retourne pas en arrière. Le poète lui-même, s'il veut être sincère, avouera que ses dieux bleus ne sont que des fantômes inconsistants, créés et embellis par son imagination, des restes d'une civilisation morte à laquelle il prête, en se trompant lui-même, ce que la nôtre a de meilleur et de plus divin. » Au style de l’auteur, il reconnaît le sens de l’harmonie, du rythme, de la musicalité, mais il lui reproche d’avoir produit beaucoup de vers vides, d’avoir sombré trop souvent dans « l’art pour l’art ». Il termine en assurant l’auteur de son admiration : « Il est celui de tous nos poètes celui qui connaît le mieux la valeur musicale du verbe. »

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