27 mars 2009

Réponse à « Désespoir de vieille fille »

Marie de Villers (Simone Routier), Réponse à « Désespoir de vieille fille », Montréal, Beauchemin, 1943, 123 pages.

Même design de la couverture, même bandeau rouge. Si Thérèse Tardif dédiait son recueil « à ceux qui l’ont aimée », Marie de Villers l’offre «à celui qu’[elle] aime encore ». Là où Tardif écrit : « Je m’écoute, je me parle pour m’entendre, je ne me rassasie pas de mes propres discours; je me parle de la vie. »; de Villers persifle : « Je les ai lues ces pages avec avidité. Je me suis rassasiée, sans joie, de leurs péchés, et me suis dit : comme cette femme a mal appris la vie. » Bref, on comprend, dès le départ, que cette réponse sera une attaque.

Tardif commençait son recueil par la répudiation de la femme par Augustin; de Villers raconte l’acceptation de Magdeleine par Jésus. À l’une, l’angoisse du péché; à l’autre, le sentiment d’en être délivrée par l’amour du Christ.

De Villers reprend donc, le plus souvent paragraphe par paragraphe, le texte de Tardif. « Ceci est une réponse (avec pagination correspondante) à ces pages où il est beaucoup parlé du péché par une âme en détresse. » Par exemple, là où Tardif écrit « Souffrances sans visage, qui seraient plus simples à concevoir si elles n’existaient pas réellement », de Villers oppose : « La souffrance a toujours un visage et ce visage est posé sur la Croix. » Parfois, de Villers va quand même s’éloigner du texte de Tardif, ce qui lui fera dire que son livre pourrait être lu pour lui-même. J’ajouterais : « Oui, sans doute, mais sans aucun intérêt! »

Même si elle s'en défend, même si elle essaie de faire preuve d’un certain détachement, on sent que le livre de Thérèse Tardif l’a choquée. Elle a beau se poser en gardienne de la morale publique, on n’y croit pas vraiment : « C’est pour celles-là surtout qui ont cru devoir prendre au pied de la lettre votre jonglerie de mots que je me suis imposée […] la récréation-corvée de cette réponse. »

Bien entendu, c'est la liberté sexuelle de Tardif qui dérange. Cette dernière écrit : « Celui qui viendra, si tard, il faudra qu’il m’aime nue, hagarde, échevelée. » À cela, en bonne bourgeoise vertueuse, elle répond : « S’il a des goûts d’apache et n’a jamais fréquenté que des filles (en italique dans le texte), ça pourra aller. »

Vous l'aurez compris, le plus souvent l’attaque passe par la raillerie. Tardif écrit : « Je ne suis pas fidèle à la comédie que R… se joue. » De Villers répond : « Tardif joue son grand air… » On lit encore sous la plume de de Villers-Routier : « Crie pas si fort, mon chou, ma cocotte! »; « …n’ayant pu se faire chatte s’est faite femme-de-lettres. » Ou cet aphorisme et sa réplique : « Les tentations de la chair ont le goût du fer moulu. » (Tardif); « Un médecin vous dirait que le fer est un tonique. » (de Villers) Ou encore cette réplique très mordante : « Mon Dieu, Vous m'avez libérée dans le monde, avec une tête d'homme, un corps de femme, et un cœur de bête sauvage. Et l'âme de ce monstre est malheureuse infiniment. » (Tardif); « Oui, une tête d'homme sur un corps de femme est quelque chose d'un peu malaisé à porter partout et tous les jours. Esprit trop lucide sur une sensibilité trop vulnérable. Que n'épousez-vous un homme d'affaires qui vous donne beaucoup d'enfants ? Je tiens la recette pour bonne. » (de Villers) Bien entendu, ces répliques assassines vont plaire aux rieurs...

Autre arme dans son arsenal d’attaque : de Villers met en doute à plusieurs reprises la sincérité de Tardif : « Inutile de me donner le mal de serrer de près vos textes puisque tout cela n’est, au total, qu’attitude et fiction. » Elle voit en elle une arriviste, une poseuse, qui a choisi le scandale pour se mettre de l’avant.

Derrière l’ironie et le sarcasme, souvent faciles, point une femme outrée de l’audace d’une autre femme : « Certaines dignités d’hommes ne trompent que l’œil naïf. Il est un rayon perverti de leur regard qui ne peut échapper à l’œil qui le défie », écrit Tardif; « Voilà de petites victoire bien féminines, mais point tellement glorieuses puisque presque automatiques », répond de Villers. Ou encore, toujours de la part de de Villers : « … les péchés de l’amour par vous décrits ne sont même plus des tentations. Votre regard acidulé les décape de toute sensualité, de tout attrait, parce que de toute pudeur. » Voici, le mot est lâché : « PUDEUR » Comment cette femme ose-t-elle étaler ainsi ses aventures, écrire qu’elle aime deux hommes et qu’elle commet l’adultère encore et encore, même si cela la culpabilise? Pour ravaler sa consœur au rang des « cocottes », de Villers écrit aussi : « Au grand dam des ongles ripolinés, du mascara et du fond de teint. » Beaucoup d’attaques comme celle-ci sont indignes de l’auteure Simone Routier.

Souvent le ton de de Villers est condescendant, un vrai ton de curé : « Je demande à ceux qui aiment Dieu de prier pour vous. » Ou encore à l’aphorisme de Tardif : « Nos âmes ont voulu se toucher; nos corps les ont retenues à l’écart », de Villers répond : « Cela arrive lorsque l’on prétend établir l’entente des corps avant celle des âmes. » Ce ton moralisateur est souvent culpabilisant : « Le remords, c’est ce qui s’emparera peut-être de vous lorsque, mère de famille, vous verrez votre première œuvre dans les mains de vos enfants. »

Les attaques sur le fond (de front) sont rares. Tout au plus, de Villers va rappeler à Tardif l’orthodoxie de la morale chrétienne et pour ce, rectifier son discours. Là où Tardif écrivait : « L’amour est une ruse de la chair », elle réplique : « L’amour est l’appât que le Créateur a bien voulu ajouter au devoir du ‘’Croissez et multipliez’’. » Bien qu’elle ne développe pas, on comprend que de Villers refuse toute prédestination : « Comment nos péchés peuvent-ils nous faire tant de mal quand ce sont les autres qui les commettent? » questionne Tardif. Et de Villers répond : « Parce ce que nous en sommes l’instrument. » Ou encore, plus clairement : « Le péché qui tue l’âme est un consentement donné librement et en toute connaissance de cause. »

Tardif terminait son recueil par : « Que les arbres au dehors toujours soient fleuris à cause des vitraux transparents »; de Villers clôt le sien par une dernière mesquinerie : « On quitte ce livre avec le même regret qu’on s’arrache une vieille gale. »

Bien entendu, une simple lecture ne peut rendre compte de tout ce qui sépare ces deux femmes. Vous l’aurez sans doute compris, je n’ai pas beaucoup d’estime pour la réponse de Simone Routier. J’aime encore mieux Thérèse, ses péchés et sa mauvaise conscience, que Simone, son orthodoxie catholique et son assurance de bien-pensante. J’ignore tout de ces deux femmes en dehors de leurs écrits et de quelques éléments biographiques glanés sur le net. Se connaissaient-elles? Se détestaient-elles? Quelle mouche a bien pu piquer Simone Routier pour qu’elle laisse couler une telle hargne? Pourquoi Beauchemin a-t-il accepté de publier ce brulot? Petite vengeance contre les éditions de l’Arbre de Robert Charbonneau? Vous avez des réponses?

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