4 mars 2009

L’affaire « Les Demi-Civilisés »

« Ce roman, paru en mars 1934, s'efforçait de peindre certain milieu petit bourgeois de Québec et autres lieux. Comme mes écrits précédents m'avaient quelque peu mis en vedette, mon éditeur Albert Pelletier, dont on oublie trop les services rendus aux lettres canadiennes, espérait un succès de ce dernier-né. Mais une bombe éclata qui nous déconcerta tous deux.

Vers la fin d'avril, Son Éminence le cardinal Villeneuve, archevêque, interdisait Les Demi-Civilisés. Son décret, publié dans La Semaine Religieuse, défendait aux fidèles, sous peine de péché mortel, de lire ce livre, de le garder, prêter, acheter, vendre, imprimer ou diffuser de quelque façon. On imagine l'effet d'une condamnation si complète et fulminée de si haut. Amis et ennemis crurent que je ne m'en relèverais jamais. C'était le temps où l'Église, encore plus que de nos jours, jouissait d'une autorité et d'un prestige incontestés aussi bien auprès du pouvoir civil que dans la masse des croyants.
Le Soleil, porte-parole ministériel, dont j'étais le rédacteur en chef depuis sept ans, était le plus fort des quotidiens de la région québécoise. Ma fonction me liait étroitement aux chefs fédéraux et provinciaux du parti régnant. Alexandre Taschereau, premier ministre, et Ernest Lapointe, bras droit de Mackenzie King, m'honoraient de leur confiance. A cause de l'influence d'une telle situation et surtout du libéralisme d'idées qui imprégnait parfois mes articles, j'inquiétais sans doute la hiérarchie. On me surveillait depuis longtemps. Dès 1929, mon recueil de nouvelles, L'Homme qui va..., dénoncé comme immoral et païen, n'avait échappé au coup de massue, paraît-il, que grâce à l'attribution du Prix David.
La nouvelle de la mise au ban des Demi-Civilisés se répandit d'un océan à l'autre le jour même où le cardinal promulgua sa sentence. Dans son affolement, mon directeur, Henri Gagnon, de passage à Montréal à ce moment-là, me téléphona le soir même à mon domicile pour exiger ma démission immédiate et me prier de ne plus me montrer au journal qu'il administrait. « Vous aurez votre salaire, dit-il, jusqu'à ce que le gouvernement vous procure un emploi. » Je lui demandai s'il en avait parlé à M. Jacob Nicol, propriétaire du Soleil. Il répondit dans l'affirmative et ajouta: « M. Nicol a conféré tout de suite avec M. Taschereau. Celui-ci promet de vous caser à la condition que, dans une, note où, sous votre signature, vous ferez connaître votre départ, vous annonciez votre décision de retirer votre volume du marché. »
Je protestai contre cet ukase. M. Gagnon rétorqua: « Vous savez mieux que moi que le Premier ministre doit protéger les intérêts du parti avant tout. Il ne peut se payer le luxe de se mettre le clergé à dos. » Que faire? J'avais six enfants, j'étais sans le sou et les bons emplois sont rares. L'alternative: me soumettre ou joindre le régiment des miséreux.
Je ne pouvais, sans un déchirement, répudier mon ouvrage; mais, à la réflexion, je me rendis compte que les volumes en librairie appartenaient aux Éditions du Totem d'Albert Pelletier et non pas à l'auteur, de sorte que mon acquiescement au désir du chef de l'État serait nul et sans effet. Je me résignai donc à publier dans Le Soleil, le jour suivant, l'humiliante note déclarant que, vu la décision de l'archevêque, je consentais (sic) à retirer mon roman. Tout le monde comprit que le mot consentir signifiait que l'on m'avait forcé la main comme on l'avait fait autrefois pour un homme infiniment plus important qui s'appelait Galilée. D'ailleurs, je ne retirais rien du tout, puisque le livre appartenait matériellement à un autre. Je ne me suis pourtant jamais pardonné de m'être prêté à cette comédie.
L'index fit boomerang. Sous l'attrait du fruit défendu, le public prit d'assaut certaines librairies de la métropole, dont l'archevêque n'avait pas daigné appuyer le décret de son collègue de la vieille capitale. Pour le livre et son auteur, ce furent des heures de célébrité. A plus de trente ans de distance, on en parle encore.
Mes vacances payées me portèrent jusqu'à l'automne, alors que le Premier ministre m'offrit conditionnellement la fonction de bibliothécaire provincial. « Vous n'avez, dit-il, qu'à obtenir l'assentiment du cardinal, et le poste vous appartient. » Ma fierté se cabra: « Je n'irai pas à Canossa! », lui dis-je.
Le chef du gouvernement me demanda alors si je connaissais un prêtre influent et d'esprit large qui me recommanderait pas écrit. Je lui désignai le directeur de L'Action Catholique, le chanoine Chamberland, avec qui j'entretenais des relations cordiales.
Ce dignitaire m'accueillit chaleureusement dans son cabinet de travail, rue Sainte-Anne. Il s'informa de ma santé, de ma famille, de mes projets, après quoi je lui fis part de l'objet de ma visite. « Une lettre? Bien sûr! Je ne demande pas mieux que de vous aider. » Puis, après une pause: « J'y pense. Le cardinal s'étonnerait peut-être de ce que je ne l'aie pas consulté. Rappelez-moi demain, voulez-vous? »
Et voici l'accueil que fit Son Éminence à la requête du chanoine: « Faites savoir au Premier ministre que je n'ai aucune objection à ce qu'il confie à M. Harvey toutes les fonctions qu'il voudra ... sauf la bibliothèque. » De là ce compromis: à la bibliothèque, M. Taschereau nomma le colonel Marquis, statisticien depuis vingt ans, et, à Harvey, écrivain et journaliste depuis toujours, il confia la statistique. Le premier ne connaissait rien aux livres et le second ignorait tout de la statistique.
Casé à quarante-trois ans, chef de bureau à médiocre salaire, condamné au rôle de sourd, muet et aveugle, jusqu'à l'âge d'une maigre pension de retraite! Tel était mon sort. Par ce bel enterrement, les dieux du jour protégeaient la pureté de l'Israël français d'Amérique. Et sans reproche de conscience, puisqu'ils se montraient cléments au point de m'assurer le pain quotidien.
Ce petit drame eut un dénouement inattendu. La tourmente électorale de 1936 balaya le parti libéral. En février 1937, le nouveau régime me limogea sans avis. J'appris mon congédiement par radio, un soir, en famille. Le Premier ministre Duplessis m'accorda, par la suite, un entretien pour me dire que j'avais trop d'ennemis à Québec pour y rester et que je ferais mieux de retourner à Montréal où il me doterait bientôt d'un emploi. D'autres projets me sollicitaient.
La métropole, que j'avais quittée dix-neuf ans plus tôt, allait donc me reprendre. Sans salaire, sans épargne, sans perspective d'avenir, chassé du vieux Québec par un cardinal et un chef d'État, je remisai mes meubles, rassemblai mes hardes et, avec mes six enfants, m'acheminai vers Montréal.
Mon cauchemar ne devait pas durer. Quelques hommes vraiment importants m'aidèrent à fonder un journal de combat, « Le Jour », qui, neuf années durant, me permit de bien survivre et surtout de contribuer quelque peu à une libération plus précieuse que l'indépendance nationale elle-même, la libération de l'esprit.
Maintenant que je franchis l'ultime étape de ma fiévreuse carrière, il m'arrive de me demander si les incidents que je viens de relater n'ont pas donné à réfléchir en haut lieu. Ainsi s'expliquerait le fait que, depuis avril 1934, la foudre n'a frappé aucun de nos écrivains les plus hardis. Aurais-je été leur paratonnerre? Peut-être. Si tel est le cas, il leur faut ou bien m'en savoir gré ou bien m'en tenir rancune. »
JEAN-CHARLES HARVEY (Introduction à l'édition de 1962)

À lire sur Patrimoine, histoire et multimedia la motion de censure du cardinal Villeneuve et la réponse de Harvey telles que rapportées dans le journal L'Action catholique le 26 juillet 1934.

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