24 avril 2007

Maria de l'hospice

Madeleine Grandbois, Maria de l’hospice, Montréal, Parizeau, 1945, 170 p.

Le narrateur, qui vient de terminer son cours en droit, est invité par le docteur Plourde, un ami de famille, à passer quelque temps à Saint-Pancrace pour se « mettre au vert … avant de commencer la grande lutte pour la vie ». Les récits qui suivent ont été narrés par le docteur pour égayer le séjour de son invité.

Maria de l’hospice
Quand Josaphat Lépine tomba malade, puis resta invalide, sa femme qui était blanchisseuse dut travailler doublement pour maintenir les finances de la maison à flot. Les années passant et sa santé déclinant, elle eut l’idée d’adopter une jeune fille. Elle se rendit à l’hospice de Saint-Benoit et ramena une grande fille, « noire comme une blatte, qui dépassait ses compagnes d’une bonne coudée ». Les Lépine la traitèrent « durement, comme ils se traitaient eux-mêmes ». Le temps passa, elle eut 34 ans. Arriva ce qui n’était jamais arrivé, un garçon lui fit la cour. C’était un marin, un vaurien, mais Maria en était passionnément amoureuse et l’épousa. Comme il était toujours parti, elle continua d’habiter avec les Lépine. Quand il venait la voir, il la battait, mais elle n’en continuait pas moins de l’aimer. Bientôt, il essaya de soutirer de l’argent aux Lépine. Un jour, fou de rage devant leur refus, il les tua et s’enfuit. On accusa Maria, le croyant en mer. Et Maria, par amour, admit le crime. Elle fut pendue.

Le père Couleuvre
Phydine Lanouette bûchait en haut de la rivière Saint-Perpétue. Une nuit, dans le noir, il alla boire et eut l’impression d’avoir avalé une couleuvre. Il se mit à dire qu’elle continuait de vivre dans son corps, lui réclamant de la nourriture. On l’appela le père Couleuvre. Descendu du bois, il se mit à quêter à gauche à droite pour nourrir sa couleuvre. Le temps passa, et sa vie. Il en vint à croire qu’une couleuvre vivait en lui. Un de ses amis, qui y croyait aussi, en conclut que la couleuvre continuerait à vivre quand il mourrait et lui dévorerait l’intérieur. Cette idée se mit à l’obséder. Un jour, il prit un fusil et tua la couleuvre…

Bois-Joli
Le narrateur est entraîné par le docteur Plourde à Bois-Joli, un véritable paradis terrestre. Tous les gens y vivaient heureux jusqu’à la mort du docteur Papillon, un médecin tenu en haute estime. Ils commencent par visiter le curé, puis se rendent chez une patiente. Le docteur Plourde l’ausculte, puis lui donne un peu de morphine. Le narrateur apprend que le docteur Papillon soignait ses malades à la morphine, qu’ils sont dépendants et que le docteur Plourde, à leur insu, essaie de les désintoxiquer progressivement.

Le lac au ver
Le lac Cristal appartenait à un riche Bostonnais. Le père Mathieu le surveillait en l’absence des maîtres. Il se méfiait des braconniers, entre autres parce qu’ils pêchaient à la dynamite. Parmi ces braconniers figurait son fils Thanase. Quand il tomba malade, sur son lit de mort, il lui fit promettre de respecter le lac Cristal, ce qu’il jura. Même s’il craignait son père plus que tout, Thanase ne tint pas sa promesse. Sur le lac, quand il essaya de se saisir d’un ver, il se rendit compte qu’il était immense et qu’il lui échappait toujours. Son ami lui apprit qu’il l’avait ramassé dans le cimetière, près de la tombe de son père. À l’épouvante, il s’enfuit. Depuis, le lac Cristal est devenu le lac au ver.

Le passage de l’abbé Léger
Le curé Portelance menait d’une main de fer sa paroisse. Seul Clovis Bérubé lui résistait : il vivait avec une concubine, vendait de la bagosse, n’assistait pas aux offices religieux… Un vrai mécréant! Quand le vigoureux abbé tomba malade, l’évêché lui envoya un petit vicaire « tout rose », un petit « abbé de salon » pour l’aider. Et quand le rude curé dut quitter pour un séjour à l’hôpital, les paroissiens s’en donnèrent à cœur joie. Dieu se chargea de les ramener dans le droit chemin : un glissement de terrain emporta quelques maisons, dont celle de Clovis. La concubine se retrouva au fond du ravin. Personne n’osa ou ne voulut lui porter secours… sauf le petit abbé. Malheureusement il y laissa sa vie après avoir sauvé cette « propre à rien ». Cet acte de foi eut pour effet d’inspirer l’âme du vilain Clovis qui devint un paroissien exemplaire.

Le rang des Deux-Maisons
Lomer Lavallée et Philémon Destreilles étaient en âge de se marier. Tous les deux étaient amoureux de la belle Marie-Ange. Lomer dama le pion à son voisin, plus lent à manifester ses sentiments à cette « fille ragoûtante, bien en chair ». Philémon, pour ne pas être en reste, épousa Mélanie Trudeau, « une noire, sèche, travaillante, qui avait une épaule plus haute que l’autre ». Des enfants leur vinrent, des garçons en santé chez les Lavallée, des filles maladives chez les Détreilles. Philémon devint jaloux au point que ce sentiment devint sa raison de vivre. Ils se firent des procès, essayèrent de se nuire… La guerre arriva et avec elle la conscription. Le garçon de Lavallée se cacha dans le bois et Philémon le dénonça. La police militaire vint, le garçon résista, la police le tua. Le vieux Détreilles en tira un certain soulagement, qui fut de courte durée. Son voisin vendit sa terre. Détreilles, ayant perdu sa raison de vivre, sombra dans la folie.

La bague d’or
Simon Taillefer, forgeron, avait tout pour être heureux : une forge qui lui assurait la pitance, une femme et un fils qui le rendaient heureux. Un cataclysme secoua le village : la ruée vers l’or! Prosper Cossette, agent recruteur, avait rapporté une bague en or qu’il exhibait. Une rêve fou s’empara de Simon : lui aussi aurait sa bague en or. Il loua la forge à son cousin Côme et il s’embarqua pour l’Australie avec cinq autres Pancraciens. L'un mourut, les autres n’en revinrent guère plus riches. Simon tarda à rentrer, si bien qu’on finit par conclure qu’il était mort. Sa femme porta le deuil et mourut ainsi que son fils. Quand Simon revint enfin, il avait sa bague en or. Il vécut quelques années, ne faisant rien du soir au matin. Un jour, on le découvrit mort sur son grabat. Son cousin hérita de la forge, de la bague en or et… des milliers de billets qu’il découvrit dans un vieux sac mal ficelé.

L’univers de Madeleine Grandbois est aux antipodes de celui de son frère Alain. Nous voici dans un petit village du Québec qui « continue de poursuivre son existence séculaire autour du clocher » et dans lequel vivent des « paysans frustres, peu compliqués ». Grandbois raconte des petits drames, des faits divers qui sont devenus le « légendaire » de Saint-Pancrace. Le ton est léger; le style, fluide; et la mise en narration, très habile. Dans son genre, ce livre est très réussi. On se demande comment il se fait que l’auteure n’ait jamais publié d’autre livre. ***½

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