23 juillet 2011

Le Libraire

Gérard Bessette, Le Libraire, Montréal, Le cercle du livre de France, 1967, 172 pages. (1re édition : Julliard, Paris, 1960, 176 pages)

Grâce à un ancien confrère de classe, Hervé Jodoin a obtenu un poste de libraire chez Léon Chicoine à Saint-Joachim. Il a trouvé une chambre et il l’a même mesurée : « Elle a onze pieds sur huit et demi exactement », donc les mêmes proportions qu’une feuille de papier. Tous les dimanches, par désoeuvrement, il rédige un journal : « Je n’ai pas commencé ce journal pour ressasser des souvenirs. Je l’ai entrepris pour tuer le temps le dimanche quand les tavernes sont fermées. » Ses soirées, il les passe à la taverne Chez Trefflé : il s’installe près des latrines (« … c’est l’endroit le plus chaud et celui qui me demande le moins de déplacement quand je dois me soulager ») et progressivement, il en vient à  ingurgiter une vingtaine de bocks de bière, sans parler à personne. 

Saint-Joachim est une petite ville provinciale comme beaucoup d’autres ; en apparence tout à l’air propre et net, mais par en-dessous, les gens font leurs petites affaires. C’est le cas de Léon Chicoine, le propriétaire de la librairie. En plus des livres, la librairie comprend trois autres « rayons », tenus par des vieilles filles au-dessus de tout soupçon : celui de la papeterie, celui des jouets et celui des objets pieux. Jodoin, lui,  s’occupe des livres, en en faisant le moins possible, passant des rossignols aux clients qui viennent le déranger pour être sûr qu’ils ne récidiveront pas. Derrière une porte apparemment condamnée, dans un cagibi de six pieds carrés (Jodoin mesure tout!) qu’il a surnommé le capharnaüm, Léon Chicoine conserve des livres « à ne pas mettre entre toutes les mains », des livres à l’index (Gide, Maeterlinck, Renan, Voltaire, Zola…) qu’il vend à fort prix (soi-disant au nom de la liberté individuelle) à une clientèle triée sur le volet.  Après un certain temps, ayant pris la mesure de Jodoin, du moins le croit-il, Chicoine décide d’associer son libraire délinquant à son secret et de lui confier la clef avec mission d’écouler les livres défendus.

Jodoin vend à un étudiant, dans lequel il se revoit, L’Essai sur les mœurs de Voltaire. Trois ou quatre jours plus tard, le curé rebondit à la librairie, enquête, vérifie sur les rayons s’il ne s'y trouverait pas un livre défendu par l’abbé Bethléem ou le père Sagehomme. Jodoin lui rit au nez effrontément. Toute la ville est au courant de l’affaire.  « Ainsi, même le titre du volume que j’avais vendu à l’étudiant courait les rues. Le mot mœurs avait suffi à lancer les bons Joachinois dans de petits rêves érotiques. » Entre-temps, Jodoin entreprend une relation avec sa logeuse, ce qu’il regrette rapidement, celle-ci s’immisçant trop dans sa vie. Cette femme, qui a eu elle-même maille avec la petite communauté quand elle s’est séparée, l’enjoint à aller voir le curé pour s’expliquer. Tout cet embrouillamini l’embête bien un peu mais surtout amuse Jodoin.

L’étudiant finit par céder sous la pression et par raconter au curé toute l’histoire. Léon Chicoine se sent perdu. Il lui faut se débarrasser de son libraire (il pourra lui mettre sur le dos la vente du livre) et vider au plus vite le capharnaüm. Il lui offre 500$ pour s’en occuper. Jodoin accepte mais joue un bon tour à Chicoine. Au lieu de transporter les livres dans une cache à l’extérieur de la ville, il les apporte à Montréal et les vend 750$ à un libraire qu’il connaît vaguement. « En fricotant ma petite transaction, j’avais fait d’une pierre deux coups : mystifié les bonzes de Saint-Joachim et roulé ce foireux de Chicoine. Sans compter que j’avais en poche mille deux cents dix dollars, une petite fortune qui me permettrait de vivre sans souci peut-être une année complète. »

L’ultime but dans la vie de Jodoin semble être de ne rien faire. Il n’a aucune ambition, il réduit au minimum les relations sociales, il n’a pas la moindre curiosité pour les êtres, pas la moindre vie intellectuelle, il est coupé de ses émotions. En tout temps, il pratique la loi du moindre effort, que ce soit au travail ou dans ses déplacements. Il se contente de tuer le temps. Bien sûr, il écrit aussi à l’économie : phrases courtes, banales, descriptions au premier degré, transitions faciles (« procédons par ordre »). Ce qui est étonnant, compte tenu de sa piètre qualité de vie, c’est qu’il ne soit ni dépressif ni suicidaire. On le serait à moins. Lui, il semble s’amuser et la personne qui l’amuse le plus dans la vie, c’est lui-même. Il rit de ses pitreries, du pied-de-nez qu’il fait à société, du scandale qu’il peut provoquer. En fait, il le dit lui-même, il s’est donné un rôle, celui de l’excentrique sur lequel on ne peut pas compter, ce qui le libère de tous engagements. En quelque sorte, son rôle, c’est celui du fou du roi, soit d’amuser la galerie. Si cela ne dérangeait pas sa routine, rien ne lui ferait  plus plaisir que de savoir qu’une partie de la petite ville s’amuse de ses frasques. Il est sorti de l’ombre, il a trouvé des spectateurs qui applaudissent ses niaiseries! Son journal en soi est une autre preuve que ce marginal s’intéresse plus qu’il le dit aux autres.
Version anglaise, 1977

Peut-on parler de révolte? Le mot me semble fort. Jodoin, même s’il semble sympathique aux idées libérales, ne lèverait pas même le petit doigt pour faire avancer une cause. Une révolte à la sauce existentialiste? À mon avis, on n’a pas tout à fait raison de faire de Jodoin un second Meursault. Leur « Ça n’a pas d’importance » n’a pas la même signification. Les deux refusent le « jeu social » pour des raisons différentes. Ce sont ses choix de vie et ses pitreries qui ont poussé Jodoin vers la marginalité alors que chez le héros de Camus, c’est dans sa nature profonde. Meursault n’est pas un intellectuel désabusé mais plutôt un sensitif, un jouisseur.

Ce roman a plus de cinquante ans et n’a pas pris une ride, du moins dans la manière. Les frasques de Jodoin sont toujours aussi drôles. Bessette va droit à l’essentiel, sans fla-fla inutile. Le roman annonce bien le déferlement critique des années soixante qui va tout emporter, tel un tsunami : quatre ou cinq ans plus tard, le pouvoir religieux tel qu’on le décrit dans ce livre va s’effondrer, les églises vont se vider et bien des curés, sœurs, frères vont quitter à toute vitesse le bateau en perdition. La société québécoise ne sera jamais plus la même. Ceci étant dit, tous les « Saint-Joachim » du Québec ne s’écrouleront pas du jour au lendemain : l’hypocrisie rampante à la Léon Chicoine est toujours bien en selle.

Bessette avait proposé son roman au Cercle du livre de France de Pierre Tisseyre. Ce dernier, craignant la réaction du clergé, aurait suggéré à l'auteur de le faire publier en France. Tisseyre se contentera d'en assurer la distribution. 

11 juillet 2011

La Corde au cou

Claude Jasmin, La Corde au cou, Montréal, Le cercle du livre de France, 1960, 233 p.

« Pourquoi aurais-je du remords? Pourquoi continuer d’y penser? Elle est morte. Morte bien avant d’avoir avalé l’eau de la piscine. Là-haut, dans la chambre du vieux, elle a dû étouffer. Oui, oui, c’est cela. Elle avait commencé à mourir au moment même où nous sommes arrivés ici. » (incipit)

Sainte-Agathe. Le narrateur vient d’assassiner sa maîtresse infidèle (Suzanne) en la noyant dans une piscine. Ils avaient été invités chez des richards, les Driftman, et Suzanne en avait profité pour coucher avec le patriarche. Le reste de l’histoire évolue sur deux plans. D’une part, on suit la cavale du meurtrier, sa course le menant de Saint-Jérôme à Saint-Joseph-du-lac, souvent à travers champs. Il rencontre sur son chemin des ouvriers qui nettoient les bords de la route, une serveuse de restaurant qui l’aide, un vieux paysan qui, l’ayant reconnu, essaie de l’extorquer. Personne ne le dénonce. D’autre part, le narrateur raconte sa vie antérieure : son enfance malheureuse entre un père ivrogne et violent et une mère qui danse dans des cabarets, sa vie de petit « bum », l’école de réforme, sa rencontre avec un vieux paysan, Ubald, chez qui il allait faire les foins l’été, sa participation à la guerre, sa vie à Paris, ses différentes tentatives pour s’intégrer aux milieux intellectuels et aisés, sa rencontre avec Suzanne. Le roman se termine de façon tragique : il a retrouvé Ubald, son père d’été, un vieux paysan qui l’accueillait quand il quittait l’école de réforme, la seule personne qui l’ait aimé. Découvrant que celui-ci l’a dénoncé à la police, il le tue. Il s’installe au grenier avec le fusil d’Ubald et attend l’assaut des policiers.

Le narrateur, publicitaire dans un journal ouvrier, est un meurtrier peut-être trop classique. Enfant abandonné de ses parents, violenté, il a fait l’école de réforme. Il est allé à la guerre, puis a essayé vainement de se faire une place dans la société.  Jasmin rend bien le fossé entre deux mondes, celui des riches qui ont accès à la culture et celui des pauvres juste occupés à leurs petites combines.

Le récit est bien construit, les chapitres de réminiscences alternant avec ceux du présent de narration. Il y a une unité de chapitre.

Le roman prend la forme d’un long monologue intérieur. L’action est donc renvoyée en arrière-plan, laissant toute la place au discours du « criminel ». A trop vouloir faire passer le récit par le monologue intérieur, le rendu de l’action en souffre parfois. Le choix d’un narrataire (une vache, un chien) n’est pas toujours heureux.

Ce roman introduit le thème de la violence dans la littérature québécoise. On comprend que le cinéma s’en soit emparé. Le style de l’auteur est vif, dynamique. Il me semble que les personnages sont largement inspirés du roman noir américain : par exemple, Suzanne, la belle fille naïve, s’accroche à tous les hommes qui peuvent la sortir de la dèche.

La Corde au cou  annonce mieux le discours fleuve des années 1960 que Le libraire,  paru la même année, esthétiquement accroché à la littérature française de l’après-guerre. Claude Jasmin a reçu le prix du Cercle du livre de France pour ce roman. Il semble que c'est l'influence de Robert Laffont, invité par le jury à donner son avis, qui ait fait pencher la balance en sa faveur. Les jurés, jusque là, privilégiaient Les Pédagogues de Bessette.


Claude Jasmin - Photo : MacClean
Extrait
Cette corde a servi à quelque chose. Ubald, mon vieux père, tu fais aussi un beau mort, tu as toujours été beau, Ubald. Tu comprenais, mon vieux je ne pouvais pas te laisser vivre, tantôt. Tu aurais continué d'être heureux et paisible, sans moi. « Tantôt, » je ne pouvais pas admettre cela. Maintenant, je ne sais plus ! Le grand soleil m'a quitté, s'en est allé rejoindre les nuages gris, est parti m'attendre ailleurs ! Sois tranquille, ta vieille s'est endormie, n'a rien entendu. Elle ne se réveillera pas avant demain. Alors, elle passera encore une bonne nuit... Salut Ubald, sois content, tu ne pourras plus trahir personne. Tiens, voici ton chat, le poil encore raide. Je le dépose sur tes genoux ... Adieu !
***
Bravo, les grillons, chantez-lui un beau service ! L'air est encore bon à respirer, c'est un vrai miracle ... Là, vraiment, je me sens soulagé. Je n'ai plus personne, personne au monde. Plus rien, là je suis vraiment seul. Ça n'a pas été long à faire table rase. Là, je ne crains plus rien, plus personne. Là, enfin, je vais pouvoir commencer à me venger, sans m'en faire. Je vais tuer vraiment. Car maintenant, je ne sais plus où aller. Maintenant, il n'y a plus d'asile, plus de cachette, plus de retraite... Je n'aurai plus besoin de nuages, ni de soleil noir.
***
Ubald, puisque je t'aimais, il fallait bien te tuer. Qui veut d'un grand soleil noir comme un parapluie triste ? Qui en veut ? Car moi, je m'en vais très loin. Oui, il faut que je parte, en pleine nuit. J'ai beaucoup à faire, il y a mon vieux père dans son hospice misérable, il y a ma mère, quelque part, dans un bouge sans nom. Aurai-je le courage de me venger de tous? Je n'ai plus de ressort. J'ai envie de tout pardonner.
***
Ah! il y a encore quelqu'un sur mon chemin. Pas déjà? Ubald avait pourtant dit demain matin? Il vous avait fait promettre, demain matin! Bon je veux bien ... attendez-moi... la carabine d'Ubald fera l'affaire ... Retournons au grenier ...
***
Où tirer sur une automobile arrêtée ? C'est vaste... Quelle belle vue de ce grenier ! Tirons n'importe où puisqu'il s'agit de se faire tuer... Ne faisons pas de manières, j'ai été si mal élevé... mais c'est consolant de savoir que j'achève d'être mal élevé !

Claude Jasmin parle de son roman sur son blogue Poing comme net
Lire certains commentaires sur le roman dans Le Dictionnaire sur la censure
Claude Patry en a fait un film, mettant en vedette Andrée Lachapelle et Guy Godin,  qu’on peut voir sur Éléphant

4 juillet 2011

Les Insolences du frère Untel

Jean-Paul Desbiens, Les Insolences du frère Untel, Montréal, Édition de l’Homme, 1960, 158 pages. (Préface d’André Laurendeau)

En préface, André Laurendeau assure au lecteur que frère Un Tel (sic) n’est pas un pur esprit ni le pseudonyme d’un journaliste trouillard, bref qu’il existe bel et bien, et qu’il l’a même rencontré à deux reprises. Tout a commencé par un article sulfureux de Laurendeau sur la piètre qualité de la langue des jeunes dans Le Devoir. Un petit frère mariste d’Alma lui envoie une lettre dans laquelle il en rajoute. Laurendeau la publie le 23 octobre 1959 et la signe du pseudonyme Un Tel. Cette lettre déchaînera  tout un débat sur la langue, sur le système scolaire et sur la place de la religion dans notre société.

Le recueil (qui reprend en grande partie le débat) compte deux parties : Frère Untel démolit et Frère Untel ramollit. J’escamoterai la seconde qui me semble très datée et peu intéressante pour le lecteur d’aujourd’hui : Desbiens parle de la profession enseignante et de la vie en communauté.

La première partie contient quatre chapitres.

Chap. 1 - Échec de notre enseignement du français
Laurendeau avait baptisé « joual » la langue parlée par les jeunes. Untel lui emprunte le terme : « … parler joual, c’est précisément dire joual au lieu de cheval. C’est parler comme on peut supposer que les chevaux parleraient s'ils n'avaient pas déjà opté pour le silence et le sourire de Fernandel. / Nos élèves parlent joual, écrivent joual et ne veulent pas parler ni écrire autrement. Le joual est leur langue. Les choses se sont détériorées à tel point qu'ils ne savent même plus déceler une faute qu'on leur pointe du bout du crayon en circulant entre les bureaux. "L'homme que je parle" - "nous allons se déshabiller" - etc... ne les hérisse pas. Cela leur semble même élégant. »

La thèse d’Untel devient intéressante, quand il établit un lien entre cette langue et le statut de colonisé du Canadien français, discours qui sera repris ad nauseam dans les années 1960 : « Cette absence de langue qu'est le joual est un cas de notre inexistence, à nous, les Canadiens français. On n'étudiera jamais assez le langage. Le langage est le lieu de toutes les significations. Notre inaptitude à nous affirmer, notre refus de l'avenir, notre obsession du passé, tout cela se reflète dans le joual, qui est vraiment notre langue. »

Chap. 2 - Échec de notre système d’enseignement
Untel attaque surtout le secondaire public, création récente du Département de l’instruction publique. Il dénonce l’improvisation des décideurs qui n’avaient d’autre but que de satisfaire l’opinion publique. Une bonne partie du chapitre est consacrée à la place de la philosophie dans ce programme. Quant à lui, comme les heures de philosophie sont comptées, il vaudrait mieux abandonner la métaphysique (eh oui!) et retenir surtout la critique scientifique et la sociologie.

Au-delà de la place de la philosophie dans le cursus du secondaire, c’est l’improvisation dans la mise en œuvre des changements qui l’horripile : « On en est là : à se demander si tout effort sérieux n'est pas un effort pour rien. La confusion est telle, l'atmosphère de conspiration est telle, qu'on n'ose rien entreprendre. On est si peu assuré de l'avenir, en ce domaine, que l'on vit dans un climat de parousie. Les programmes sont remis en question tous les deux ans ; les manuels, approuvés et désapprouvés, tous les six mois. Que voulez-vous que l'on fasse ? C'est démoralisés, que nous sommes, par les contrôles abusifs, d'une part ; par l'incertitude de l'avenir, d'autre part. » Il termine en demandant l’abolition du DIP.

Chap. 3 - Impasse de la pensée canadienne-française
Le chapitre 3 est très court. Untel critique surtout la faculté de philosophie de l’Université Laval. « On a l'impression que les hommes qui travaillent là, par manque de lucidité ou par instinct sécuritaire, ont refusé d'endosser une bonne partie de leurs responsabilités véritables. Ils ont comme déserté l'homme d'ici ; ils se sont cantonnés, sous toutes sortes de prétextes, dans un univers clos, facile, protégé, où ils étaient sûrs de n'avoir à rendre aucun compte sérieux à personne, sinon à Parménide ou à AIfarabi, oubliant seulement que les factures de l'Histoire finissent toujours par rejoindre leurs débiteurs. »

Chap. 4 - Crise de la religion
Voilà sans doute le chapitre qui a le plus dérangé à l’époque quoi qu’on en dise. Avec beaucoup de clairvoyance, Untel prédit l’effondrement de l’Église catholique au Québec. Plus encore, le ton est « baveux ». « La majorité des Canadiens français en ont soupé, paraît-il, des histoires de bavettes et de cornettes, il faut pourtant parler de religion. » Ou : « On commence en parlant du joual, et on s'aperçoit qu'on est à décrire l'atmosphère religieuse au Canada français. »

Untel questionne la façon dont les religieux, qui occupent les hauts postes dans les écoles,  exercent l’autorité. « La lettre sur le parler joual, que j'avais envoyée à Laurendeau et qu'il avait publiée dans Le Devoir du 3 novembre 1959, avait amorcé une réaction en chaîne. Ce fut, pendant quatre mois, un cortège de Lettres au Devoir traitant de l'enseignement. La plupart, émanant de professeurs religieux ou laïques. Laurendeau finit par remarquer que personne parmi ces enseignants protestataires ne voulait que son identité fût révélée. "Pourquoi cette peur ?" se demanda Laurendeau. » Untel va relever le défi proposé par Laurendeau dans une lettre qui provoquera davantage de réactions que ses écrits précédents sur le joual. Il ose écrire :

« On renonce à l'argent ; on renonce à la chair ; on ne renonce pas au pouvoir. Pauvre et chaste, mais écrasant. Mais plein de morgue. »

« Historiquement, notre catholicisme est un catholicisme de contre-Réforme. Ajoutez la conquête (protestante). Vous avez notre catholicisme crispé, apeuré, ignorant, réduit à une morale, et à une morale sexuelle, et encore négative. »

« La vraie religion n'est pas écrasante. C'est la magie, c'est les sorciers qui écrasent. Il peut arriver que l'on soit, que l'on se sente écrasé par la religion. Il s'agit alors d'une caricature de la religion. Pharisaïsme et jansénisme, c'est tout un. Je prends quelques exemples dans un milieu que je connais bien. Ce milieu n'est d'ailleurs pas différent du milieu général : notre clergé est un clergé canadien-français ; les Frères enseignants sont des Canadiens français ; nos supérieurs sont des Canadiens français. C'est tous des nous autres. Or ce n'est pas Jésus-Christ (ce n'est même pas Rome) qui impose aux Religieuses (et aux Religieux, mais à un degré moindre) ces costumes irrationnels et anachroniques ; c'est notre jansénisme, notre routine, notre angélisme, notre frousse, notre mépris de l'homme. »

« Je cause avec un prêtre. Il me dit que la patronne des Canadiens français, ce devrait être Notre-Dame-de-la-Trouille. »

Dans le reste du chapitre, il expose quelques-unes des réactions (outrées ou favorables) que son article a suscitées.  Il reproduit in extenso la lettre de Sœur une Telle, une religieuse anonyme tout comme lui qui partage son point de vue : « Frère Untel, vous dites tout haut ce que nous, Sœurs, nous pensons tout bas. Oui, nous refoulons, nous avons peur, nous avons la trouille, comme vous dites. Vous dévoilerai-je que nos Mères Supérieures sont plus ombrageuses (j'emploie ici un euphémisme) que vos Frères Supérieurs ? Aussi, l'auteur de la présente lettre, si l'on parvenait à l'identifier, se ferait d'abord décapiter puis démolir... »

Il est toujours intéressant de retourner en arrière pour mesurer le chemin parcouru. Et le livre d’Untel joue ce rôle à la perfection. Bien entendu, tout cela a vieilli et seuls ceux et celles qui ont vécu cette époque peuvent en mesurer l’audace. Le livre a connu un succès de librairie sans précédent (140 000 exemplaires). Pris en soi, ce brûlot ne brûle plus rien, tant nous semble surréaliste  la situation décrite par Untel.

Que Desbiens et Laurendeau puissent dénoncer avec autant de virulence la piètre qualité de la langue des étudiants et l’improvisation de la bureaucratie chargée de rénover les programmes a de quoi surprendre ; n’a-t-on pas trop souvent l’impression que ce sont deux maux du système scolaire actuel? Ah la langue des étudiants et les medias sociaux! Remarquez que Camille Roy disait lui aussi la même chose dans les années 20…

Le ton est donné dès la première phrase. « C’est à la hache que je travaille. » Le frère Desbiens prend soin de signifier qu’il est un homme de terrain, un intellectuel paysan, ce qui peut devenir agaçant à la longue. De même ce besoin de bien nous faire sentir sa virilité, tout frère qu’il soit. Certains passages vont déranger les féministes, c’est certain.  

Pour en savoir plus :

26 juin 2011

Laure Clouet

Adrienne Choquette, Laure Clouet, Montréal, Institut littéraire de Québec, 1961, 135 pages.
(Avec deux fusains de Sœur Sainte-Alice-de-Blois)


Depuis la mort de sa mère, Laure Clouet, une vieille fille, mène une existence étriquée en compagnie de ses deux domestiques, entre les murs clos de l'opulente demeure familiale située sur Grande-Allée à Québec. « La vieille maison aux assises encore solides se renfrognerait bientôt sous la pluie de novembre fouettant ses pierres. À l'intérieur, Marie-Laure poursuivrait ses soirées de reprisage pour l'ouvroir de la paroisse. Elle ne lèverait pas les yeux, mais peut-être n'entendait-elle pas la pluie siffler? Il semblait que nulle rumeur extérieure jamais n'aurait pu troubler le rythme de cette maison, aussi immuablement ordonnée que ses horloges à carillon. Semblable à quelque fort, la demeure de la Grande-Allée se moquait des intempéries depuis soixante ans. On y entrait comme dans un tombeau orné. La première surprise passée, une singulière impression de ne plus participer à la vie du siècle s'insinuait dans l'âme. Bientôt, les murs épais, le silence, la galerie des portraits de famille, des meubles d'un autre âge achevaient de couper toute amarre. Marie-Laure Clouet était née entre ces murs, elle avait joué aux jeux sages des enfants solitaires. Peut-être sa jeunesse avait-elle un moment frémi devant elle! Nul, en tout cas, ne le sut. »  Elle continue de perpétuer une tradition familiale, celle du Mardi d’Amitié (lire l’extrait), qui consiste à inviter les vieilles amies de la famille, parce que sa mère tyrannique le lui a demandé sur son lit de mort.

Un jour, Laure reçoit une lettre d’Annine Thiboutot, une jeune fille que sa mère a aidée il y a bien longtemps. Son mari a trouvé un travail à Québec, et elle lui demande de les héberger, le temps qu’ils se trouvent un logement. Laure n’arrive pas à se décider, surtout qu’elle craint de déroger à l’ordre établi, au caractère sacré de la tradition familiale.  Finalement, après avoir écouté des conseils à droite et à gauche, elle décide qu’elle les recevra. Cette simple décision ressuscite toute une partie d’elle-même qu’elle croyait morte; elle s’interroge sur ses choix de vie, sur sa solitude de vieille fille, sur l’importance des traditions… « Elle se demanda brusquement pourquoi elle avait laissé stagner sa vie telle une eau morte. » Elle se sent prisonnière de toutes les vieilleries qu’elle conserve en l’honneur de sa famille et d’un mode de vie en train de s’éteindre, celui de la vieille bourgeoisie de la haute-ville de Québec. Elle se décrit comme la « gardienne de tombeaux vides ». Elle a 44 ans, elle n’a jamais eu d’amoureux et n’a même pas une amie. Elle n’a jamais rien fait qui ait compté pour elle ou pour les autres. Elle espère profiter, ne serait-ce que par procuration, un peu du bonheur de ce jeune couple. Elle se sent rajeunie, elle se découvre même une sensualité.

L’histoire finit un peu en queue de poisson. Laure vient consulter madame Bloies, une vieille amie de sa mère plus ouverte aux changements. Celle-ci lui a laissé ce message : « Tu as longtemps marché dans un désert. Te voici au bord d’un oasis. Ne bois pas trop vite à la source, elle te ferait plus de mal que le sable sec. » Laure voudrait que madame Boies l’éclaire davantage sur cette parabole. Malheureusement, elle arrive trop tard, sa vieille amie est morte. Et on ne saura pas jusqu’où ira l’émancipation de cette vieille fille.

C’est un récit très classique, et dans son écriture et dans sa composition. L’action est inexistante : on suit la lente évolution de Laure Clouet. Certains critiques ont voulu y voir le symbole de l’émancipation des femmes ou même du Québec.

« Le personnage de la vieille fille représente, dans l'économie patriarcale, une femme qui n'est ni "fille de" (elle est trop vieille pour être encore la fille de son père) ni "femme de" : elle est donc femme de personne. La nouvelle "Laure Clouet" d'Adrienne Choquette, présente un personnage de vieille fille qui se verra "rajeunir" par la présence d'un personnage féminin plus jeune. La remise en question de l'héritage patriarcal permet alors à la vieille fille, survivante d'un univers mortifère, de se transformer et de transformer son univers par une adhésion à des valeurs "autres". Elle passe, en quelque sorte, du mode passif au mode actif. Dans cette perspective, Laure Clouet semble représenter un Québec traditionnel prêt à s'affranchir. » (Isabelle Boisclair, Laure Clouet, femme de personne)

Il est un peu difficile de dater ce récit. Choquette décrit la ville de Québec, comme Lemelin l’a fait,  avec ses petits ouvriers et ses cols-blancs miteux, avec sa haute et sa basse ville : « Peu à peu, les classes sociales reprenaient position. Cela se faisait sans heurts, comme d’un accord tacite : Saint Roch en bas, Grande-Allée en haut, et jamais si nettement qu’à l’automne les portes de la ville n’assignaient aux habitants leurs limites respectives. »

Adrienne Choquette
Extrait
Mathilde Bruneau... Une vie passée à sauver les apparences du bonheur. La frêle créature avait tenu bon, acculée à un héroïsme quotidien dénié par le milieu même qui l'y avait jetée. Après quarante ans d'exercice, cette femme pouvait, avec sérénité, entretenir ses petits-enfants de leur grand-père "aussi bon que beau", disait-elle, en souriant sans pitié pour elle-même au portrait de l'infidèle.
Sans doute n'avait-elle pas été la seule à refouler dans le silence son cœur fier. D'autres, bien d'autres certainement, au sein d'existences apparemment comblées et douillettement inutiles, avaient connu le coup de ciseau de la souffrance et de l'humiliation. Mais la loi du milieu commandait de se taire et de figurer.  À la fin de la représentation pourtant, les  dernières  familles bourgeoises  de Québec apprenaient parfois qu'elles avaient eu tort de tant lutter puisque les générations montantes résolument acceptaient de confondre leurs intérêts et leurs plaisirs. Ultimes obstinées résistantes, quelques vieilles dames aux bijoux désuets comme leurs  somptueuses  demeures,  assistaient dans l'impuissance à la mise à mort du rang et au coup de pied de l'âne sur les idéaux de leur génération. Et peut-être était-ce pour elles la pire épreuve que ce vacillement des cadres auxquels plus d'une avait immolé sa part légitime de bonheur.
Dans l'antique salon de leur amie morte, réunies autour du foyer pour quelques heures d'entretien un peu précieux, piqué parfois d'un irrépressible petit coup de griffe, avec des gestes d'une grâce ronde qui ponctuaient de jolies exclamations surannées, cinq vieilles dames prenaient, deux fois l'an, une revanche illusoire sur le siècle en feignant d'ignorer le bruit qu'il faisait. Mais peut-être ne feignaient-elles point. Peut-être, dans une maison qui faisait penser à un vaisseau enlisé, descendaient-elles à la rencontre de fantômes plus vivants et plus chers à leur cœur que leurs sportifs petits-fils. (p. 63-65)

Adrienne Choquette sur Laurentiana

22 juin 2011

Jérôme Aquin

Jean-Paul Pinsonneault, Jérôme Aquin, Montréal, Beauchemin, 1960, 211 pages.

Jérôme Aquin a été renvoyé du séminaire où il était depuis trois ans. Son directeur de conscience lui a dit qu’il n’avait ni l’humilité ni l’abnégation pour être prêtre. Jérôme a quitté le séminaire blessé, honteux et humilié.

Dans son milieu familial, près de Sherbrooke, il est mal accueilli. Sa mère, veuve, est profondément déçue. Elle croit que Jérôme n’a pas été à la hauteur de sa vocation et elle ne lui pardonne pas les sacrifices qu’elle a dû s’imposer pour le faire étudier.  Son frère Mathieu, qui a repris l’entreprise familiale qui périclitait à la mort du père, craint de devoir partager le patrimoine avec son frère. Entre les deux frères se joue une épreuve de force dont la mère est l’arbitre. Jérôme trouve un peu de réconfort auprès de sa belle-sœur Anne, malheureuse avec son mari, et de sa sœur Geneviève.

Mathieu refuse d’intégrer Jérôme à l’entreprise familiale et sa mère lui donne raison. Jérôme est furieux contre eux. Il surprend une conversation entre Anne et Mathieu : la jeune femme a perdu son enfant et Mathieu semble bien content. Il ne pense qu’à l’argent, en véritable avare qu’il est. Jérôme, que les idées missionnaires n’ont pas quitté, essaie de la consoler. Anne, de plus en plus en butte à l’hostilité de son mari et de sa belle-mère, quitte la maison familiale et va s’installer à Montréal dans une petite chambre, gagnant péniblement sa vie. Jérôme finit pas l’imiter : il travaille comme journaliste, un travail humiliant selon lui. Les deux se retrouvent. Anne vit dans la dèche, elle est déprimée et suicidaire. Jérôme, trop heureux d’avoir une âme à sauver, joue auprès d’elle un jeu dangereux, plus préoccupé de ses compétences missionnaires que du bien-être de sa belle-sœur. Il ne lui donne pas toujours de bons conseils et elle finit par s’enlever la vie. De crainte de la perdre, il l’a pour ainsi dire poussée au suicide. Il revient brièvement dans sa famille, mais est mis dehors par son frère et sa mère.

Ce roman est typique des années 1950. Le drame est lourd, tortueux, déprimant au possible. Aucun des personnages n’est sympathique, à commencer par Jérôme, un véritable tordu. On a de la difficulté à croire à son histoire tant le personnage est caricatural. C’est un roman psychologique qui tient mal la route malgré toutes les finasseries que l’auteur emploie pour le rendre intelligible. L’écriture est belle, mais d’une autre époque.

Extrait
La rue était déserte, pleine de silence et d'eau. Il y régnait une indicible tristesse que la chaussée aux reflets de verre, les arbres noirs et les demeures grisaillées par la pluie rendaient plus poignante encore. Perdu de détresse, le jeune homme ne s'aperçut pas d'abord qu'il courait. On eût dit qu'il cédait à la crainte d'être happé de nouveau par cette maison qui venait de le chasser. Implacable retentissait à son oreille la voix de Matthieu et, à travers elle, celle de la famille qui le reniait, de l'univers dont chaque être devenu hostile le rejetait, se refermait derrière lui ainsi qu'un impossible refuge.
Toutefois, en dépit de la solitude où il s'enfonçait, le fils d'Elisabeth comprit soudain qu'il n'était pas seul. Une ombre l'accompagnait, à la fois douloureuse et inapaisée, dont l'insistance aggravait en lui le poids d'un fardeau familier. Dans cette rue aux façades brouillées, Anne le rejoignait, exigeait qu'il se justifiât. Hélas! il n'y avait rien à expliquer. Une autre main que celle du fils de la veuve avait tout conduit. Dès avant ce soir d'été où à l'insu d'Anne et de Jérôme s'était noué leur destin, la souffrance les avait mis en marche l'un vers l'autre, jetés côte à côte à l'orée d'une terre désolée, sans chemin que celui de leur inutile amitié. Cette angoisse, c'était elle qui les avait traqués, murés ensemble.
Qu'il le voulût ou non, Jérôme demeurait lié à la mort d'Anne. Elle ne faisait même plus qu'un avec l'espoir interdit qui depuis des mois le torturait. Par-delà le cadavre de sa belle-sœur, c'était son propre désarroi que l'ancien séminariste étreignait. Il le sentait vivre monstrueusement au fond de lui-même, tel un mal atroce. Cette flétrissure qu'était sa déchéance le rongeait d'une brûlure intolérable. (p. 208-209)