21 octobre 2015

Les automatistes

La culture canadienne-française a longtemps été en retard sur les mouvements européens. Il est d’autant plus étonnant qu’un mouvement à la fine pointe de l’avant-garde se développe au Québec en pleine « grande noirceur ». Bien entendu, on parle de l’automatisme, ce mouvement initié par Borduas qui nous a donné Refus global et quelques-uns de nos plus grands artistes. Je ne referai pas l’histoire du mouvement, déjà présente sur l’internet. Le retour de Pellan de Paris, ses divergences avec Borduas, le regroupement autour de Borduas, les expositions des Sagittaires, les réserves des automatistes face à Breton, Refus Global, le départ de Borduas, la continuité avec Gauvreau, tout cela on peut le trouver dans les documents suivants :

Paul-Émile Borduas. Sa vie, son œuvre de François-Marc Gagnon. Le livre peut être téléchargé sur le site de L’Institut de l’art canadien
Les automatistes et le livre de Michel Brisebois
Les automatistes de Jean-Mathieu Nichols
Chronique du mouvement automatiste québécois de François-Marc Gagnon 

Si vous préférez les livres, voici deux suggestions.


  
Le livre de Bourassa ratisse large, mais demeure une référence sur le sujet. Quant à la publication des Herbes rouges, en plus de la postface pertinente de François Charron, elle nous offre un ensemble de recueils devenus introuvables ou hors de prix.

On peut aussi découvrir d’autres livres dans la mouvance de l'automatisme dans certains de mes blogues.


Surréalisme et automatisme
Pour les artistes montréalais, les deux termes n’étaient pas synonymes, même si on admettait que le second était issu du premier. On insistait pour dire que l’automatisme était non figuratif, non anecdotique. Ainsi défini, l’automatisme se situe à la jonction du surréalisme européen et de l’expressionnisme abstrait américain. Au-delà de l’esthétique, l’automatisme québécois est un mouvement qui vise la libération de l’individu sur tous les plans, comme le dit avec force Refus global.

Dès vendredi et dans les semaines à venir, je vais bloguer les six recueils suivants.

Les Sables du rêve de Thérèse Renaud
Étal mixte de Claude Gauvreau
Brochuges de Claude Gauvreau
Osmonde de Jean-Paul Martino
La Duègne accroupie de Michèle Drouin
Les Poèmes de la sommeillante de Micheline Kline Ste-Marie

16 octobre 2015

Têtes fortes

Armand Roy, Têtes fortes, Montréal, Les éditions du Totem, 1935, 193 pages.

Insatisfait d’Albert Lévesque, son éditeur et ami, Albert Pelletier lance les éditions du Totem en 1933. Son entreprise ne durera que 5 ans (1933-1938) et sera surtout active entre 1933 et 1936 (10 titres sur les 12 que Totem publiera). En 1935 parait Têtes fortes, roman susceptible de froisser les susceptibilités frileuses, entre autres et surtout à cause du dénouement. En tant qu’éditeur indépendant, Pelletier entend bien tenir la dragée haute au clergé, en dépit de « L’affaire Les demi-civilisés » survenue un an plus tôt.

Ce roman ressemble beaucoup aux Amours d’un communiste d’Henry Deyglun publié chez Lévesque deux ans plus tôt. Dans les deux, on lit une histoire d’amour sur fond de revendications sociopolitiques. Tout au plus, les communistes sont remplacés par les nationalistes, un parti qui agit aussi dans une certaine clandestinité. Si chez Deyglun, la morale était sauve, on ne peut pas en dire autant du roman de Roy.

Louis Clément est un industriel qui possède une métairie à Saint-Bruno, près de Saint-Pascal de Kamouraska. L’immense ferme est tenue par Thomas Chevrier, ses trois fils et quelques ouvriers. Pour les Clément, la métairie est surtout un lieu de villégiature.

Au retour d’Europe, Serge Clément, le fils de Louis, se rend dans la métairie. Il est accueilli comme un enfant prodigue par la famille du métayer, surtout par Madeleine, une jeune fille instruite qui n’a rien d’une paysanne et sa compagne de jeu quand ils étaient enfants. Madeleine l’aime en silence.

Malgré son père qui n’a que du mépris pour tout ce qui est intellectuel, Serge devient professeur à l’Université Laval et s’engage dans le parti nationaliste. Lors d’une réunion avec les amis bourgeois de sa famille, il rencontre une jeune femme mariée qui lui fait la cour. Elle le poursuit de ses avances. Cette fille finit par l’exaspérer et, du coup, il se rend compte qu’il est amoureux de Madeleine Chevrier. Pendant tout un été, les deux jeunes amoureux flirtent avant que Serge se décide à demander sa main.

La vie de Serge bascule du jour au lendemain à cause de son  engagement politique. Un journal de droite, d’obédience religieuse, se lance dans une campagne de salissage contre le parti nationaliste : il associe le nationalisme au bolchévisme, à l’anticléricalisme et le rend même responsable du meurtre de deux fonctionnaires commis par un déséquilibré. Serge perd sa place de professeur et, bientôt, reçoit une lettre de sa fiancée qui rompt les fiançailles, poussée par le curé de sa paroisse qui a relayé les calomnies du journal catholique. Complètement désabusé, Serge se jette dans les bras adultères de la femme mariée.


Tout au long du roman, Serge fait étalage de ses « hautes valeurs morales ». Ceci rend d’autant plus provocante la fin du roman : « Elle passa un bras autour du coup de Serge, l’attira davantage et ferma les paupières en posant sa bouche humide sur la sienne. Une ivresse chaude les parcourut. Serge demeura sans force, à sa merci. »

Roy décrit les Canadiens français comme un peuple manipulé par le clergé et les journalistes de droite. L’école et le syndicalisme ne semblent pas en mesure de faire contrepoids. Pourquoi les « têtes fortes »? C’est le surnom qu’on donne aux membres du parti nationaliste. Armand Roy, contrairement à Henry Deyglun, demeure assez vague sur les idées et les intentions réelles du parti nationaliste. Vise-t-on l’indépendance ou la sauvegarde de la langue française dans le cadre fédéral? Disons qu’au parti nationaliste, on discute surtout de stratégie. Bref, les idées politiques ne sont pas très intéressantes puisqu’on se contente d’énoncer quelques grands principes. Il s’agit de « préparer le relèvement national et la révolution sociale ». 


Extrait
Ils se turent un moment. Serge prit le visage de Madeleine dans ses mains et le couvrit de baisers. A ce moment, elle attira son compagnon à elle, le serra très fort comme si elle eût voulu s’identifier à lui. Mais Serge se défit doucement de son étreinte et se leva, les yeux hagards. Tout à sa passion de jeune fille inexpérimentée, Madeleine ne comprit pas, d’abord, le sens de ce geste brusque. Elle restait couchée sur le côté, les cheveux et les vêtements en désordre.
—  Allons, viens. Filons, dit Serge. Elle reprit ses sens et se rendit compte qu’elle venait d’échapper à un danger. Alors elle se leva à son tour et, en signe de remerciements sans doute, se jeta au cou de Serge.
— Non, laisse, fit-il. Sortons d’ici au plus tôt. De ses deux mains il écarta les branchages et, suivi de Madeleine qui butait sur les racines, il s’engagea dans le sentier. Il pressait le pas parce qu’il sentait que la fatalité de la nature les menaçait encore. Dans la chevelure des arbres, les rossignols jetaient des rires per- lés. Serge n’entendit, ne vit rien. Ils avaient franchi le bois d’un pas inégal et marchaient maintenant à la li- sière du champ. Madeleine était bouleversée.
— Serge, mon chéri, cria-t-elle. Il ne répondit pas. Elle courut un peu et, l’attrapant par la manche, l’arrêta:
— Pourquoi m’en veux-tu? demanda-t-elle, les larmes dans les yeux. Alors il se calma et parla doucement:
— Pauvre petite, je ne t’en veux pas, dit-il. Nous allions céder aux exigences de la nature. Nous sommes tous des malheureux!  (Pages 136-137)

7 octobre 2015

Les Amours d'un communiste

Henry  Deyglun, Les Amours d'un communiste, Montréal, Éditions Albert Lévesque, 1933, 186 p.

Au début des années 1930, en pleine Crise, un groupe de communistes, parachutés de la Russie, établit ses quartiers généraux  au nord de la rue Berri, à Montréal. Le groupe est dirigé par un certain Dostoïevsky. Comment celui-ci est-il arrivé à Montréal ? Comment a-t-il réussi à implanter son groupe ? On ne le saura pas. Ce qu’on apprend, c’est que le parti clandestin compte 10 000 sympathisants, dont 1000 sont prêts à passer à l’action. Ils ont même mis en place une stratégie pour s’emparer de la ville de Montréal quand le signal du Grand Jour leur sera donné. Par qui ? Par Moscou ?

Jean suit, avec une tension d’esprit toujours plus grande, la manœuvre, la tactique qui sera celle du Grand Jour.
Je répète, dit Dostoeivsky:
- Dès l’ordre reçu, les hommes, comme de paisibles promeneurs, gagnent leurs postes. Un furieux incendie éclate dans chaque quartier de la ville. Les pompiers accourent. La police vient rétablir l’ordre. Au même instant, les ponts sautent, les routes sont gardées, la ville est isolée de l’extérieur. L’Hôtel de Ville, les Postes, les Télégraphes, les Stations de T. S. F., les gares, la direction de la Police, les pouvoirs d’eau et de lumière, les journaux sont envahis.
Six mille hommes bien instruits peuvent se rendre maîtres de la ville en moins de deux heures. Mais il faut que les hommes soient bien disciplinés, l’action rapide, courte et précise. Vous avez instruit votre monde, chacun connaît son devoir; nous n’aurons plus qu’à agir lorsque l’heure X sonnera.
En attendant, nous faisons une propagande intense dans le prolétariat. Nous communiquons à la foule les scandales qui se produisent dans tous les gouvernements. Nos émissaires nous renseignent sur les faits et gestes des ministres. Nous leur faisons une énorme publicité lorsqu’ils commettent une erreur.
Soulevons l’opinion, réveillons les énergies. L’heure du Grand Jour est proche. Le capitalisme bat de l’aile. N’attendons pas qu’il se guérisse pour lui livrer bataille; attaquons-le durant son mal. (p. 73-74)

Bien entendu, il n’y aura pas de Grand Jour.

Le héros de l’histoire, c’est Jean Dufresne. Orphelin élevé par des gens très pauvres, ses idées face à l’inégalité sociale l’ont amené au parti. Au début, il travaille dans un restaurant, mais vu ses talents, sa prestance, sa beauté (il suffit qu’il entre dans une pièce pour que toutes les femmes tombent en pamoison), le parti manoeuvre pour le faire nommer secrétaire d’un ministre. En poste, il découvre que le ministre est un homme sincère, honnête, qui compatit à la misère des siens (n’oublions pas, c’est la crise). Il n’arrive tout simplement pas à trahir sa confiance et ne refile aucune information aux camarades. Un jour, le ministre lui présente sa fille Nicole. Jean Dufresne, qui avait repoussé l’amour au nom de sa cause, a le coup de foudre. Au même moment, une ancienne communiste dénonce le groupe. On les enferme les têtes dirigeantes dans le « Camp des réprouvés de Beloeil ». Laissés à eux-mêmes, on espère que le groupe implosera, ce qui semble se produire. Entre-temps, Nicole  convainc son père (Nicole est sa seule famille, sa femme étant décédée) de quitter la politique d’ici un an et d’accepter comme gendre Jean le communiste, sûre que l’amour va lui remettre les idées en place. L’épilogue lui donne raison. Trois ans ont passé, Nicole et Jean sont mariés et habitent Westmount. Ce dernier est même à la tête d’un grand journal : « Il avait renoncé à toutes ses idées politiques. C’était un modéré en tout, presque un sage. »


Le roman a peu de qualités littéraires. La composition est indéfendable (le complot russe, … le retournement final) et les personnages ne dialoguent pas, ils exposent longuement leurs idées. Pourtant, ces mêmes idées peuvent avoir un certain intérêt : les liens entre la Crise et la montée d’un groupe de gauche, entre la Crise et le capitalisme, entre la Crise et le communisme, entre le communisme et la religion catholique. On saisit une certaine image de la gauche de l’époque. (Rappelons que pour juguler les effets de la Crise, les « autorités » proposaient le retour à la terre). Deyglun traite d’un sujet sensible dans le Québec frileux de l’époque, mais il sait ménager la chèvre et le chou : on perçoit une certaine sympathie pour les idées de gauche, surtout quand elles sont compatibles avec le message évangélique (l’amour du prochain, la compassion, la justice).

29 juillet 2015

Tibi, carnet de sanatorium






Je partage ce message que je viens de recevoir de Dominic Lamontagne (avec son consentement). 



Paul Rainville, Tibi, carnet de sanatorium, Éditions L'Éclaireur, Beauceville, 1935, 265 pages.
« [...] Je viens de numériser en entier, et d'ajouter sur mon site web, le livre «TiBi» de Paul Rainville. Succulents récits du début du siècle dernier, ce livre est maintenant introuvable. Vous y accéderez à partir de ce lien: http://www.enpleinegueule.com/francais/livres.html
Sur mon site, j'explique: «J'ai découvert ce magnifique ouvrage datant du début du siècle dernier en m'intéressant à un texte qui en avait été tiré: LE PIONNIER. Vous trouverez ce texte magnifique à la page 197 du livre numérisé. Le livre papier est introuvable. J'en ai trouvé une copie à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec et je l'ai numérisée en entier! »

3 juillet 2015

Poésie des années 50 : fin


J’ai terminé mon excursion chez les poètes des années 1950. Du moins pour l’instant. J’y reviendrai cet automne en explorant le mouvement surréaliste-automatiste (1940-1960) : Gauvreau, bien sûr, mais aussi Thérèse Renaud, Jean-Paul Martino, Michèle Drouin et Micheline Sainte-Marie.

Je dois avouer que je ne m'étais jamais penché d'aussi près sur cette époque, dite de la Grande noirceur. Oui, les relents de la morale judéo-chrétienne sont très perceptibles, ne serait-ce que dans la recherche culpabilisante d'une pureté inaccessible. Mais heureusement il y a aussi cette volonté dure de se débarrasser des interdits, à tout le moins de repousser les limites de la tolérance.

Si j’avais à choisir deux recueils, parmi les seize que je viens de bloguer, mon choix s’arrêterait sur Geôles de Michelle Lalonde et Matin sur l’Amérique d’André-Pierre Boucher. Dans les deux, il me semble qu'on dépasse la problématique de l'époque.

Je m’arrête le temps de quelques mois. J’ai le goût de lire autre chose que du vieux québécois.

Bon été.