20 décembre 2012

De ci, de ça


Yvonne Couët, De ci, de ça, Chez l’auteure, Sans lieu, 1925, 159 pages.

Sur Yvonne Couët et sa famille, on peut lire les pages 11 et suivantes  d'Au fil des ans, Bulletin de la société historique de Bellechasse.

Le recueil compte 34 nouvelles, dont 3 ont pour thème Noël. L'action se situe dans la région de Québec. La plupart des récits sont dédicacés.





L'ARBRE DE NOËL
A Jean Suy.

André Lafrance atteint presque ses trente ans. Voilà trois fois dix ans, peut-on dire, qu'il sent un cœur battre dans sa poitrine, un cœur de chair, sensible et bon, mais sceptique d'apparence. Ses amis se moquent de lui. Leur sans-gêne s'accommode volontiers ou du silence ou des ripostes malicieuses d'André, selon son humeur.
Au fond, il est un timide, et l`histoire de sa vie passée le prouve, car pourvu d'une laideur qu'il s'imagine encore plus " laide ", il n'ose pas montrer tout ce dont il est capable. Ses qualités sont perdues dans le gouffre d'une indifférence feinte, et seuls quelques amis savent l'apprécier à sa valeur exacte.
D'une éloquence brillante, il jouit parmi ses confrères du barreau de l'estime totale et nombre de ses plaidoyers l'ont justement fait remarquer.
Enfant, élevé au grand air parfumé d'une campagne, il s'est vu transformé en collégien, puis les études terminées, il est resté citadin. Ses parents étant déjà partis pour l'autre monde, rien ne l'attirait plus au village natal.
Pourtant, une douceur émue l'entraîne loin, au flot des souvenirs, lorsqu'il ne cadenasse pas son cœur. Une vision brune surgit bien vivante et si jolie ! Une petite amie apparait souriante, dans un sentier fleurant bon les violettes, alors qu'il '' paressait " dans la liberté de ses vacances.
Ah ! le cher vieux temps !!! Il se souvient des mots échangés, des rires que l'on égrène dans la tiédeur des bosquets, à propos de riens, en cueillant fleurs et amour. . .
Déjà de longues années les ont séparés. Depuis la licence obtenue, la fièvre de la ville, et l'étourdissement cherché dans le travail l'ont éloigné des touchants paysages de chez lui.
Et il est resté garçon comme là-bas, elle est encore fille, sa petite compagne des jeunes années, l'amie Mireille. Oh ! le doux nom ! Il chante dans son cœur comme de l'autre côté des grandes eaux, dans l'ancienne mère-patrie, il fleurit les poèmes de Mistral.
Et ce rêve non atteint est dû à la crainte d'un refus causé par sa laideur. Il est de la race de ceux qui, pour un préjugé, peuvent souffrir toute une vie, sans dire leur mal.
Plusieurs Noëls se sont succédé tous semblables, sans grandes joies, sans grandes tristesses, et il ne songe pas à agir autrement en cette fin de décembre. Une messe dans une église quelconque de la ville, puis le retour à sa chambre, et le sommeil. Rien de plus.
Cette année, voici qu'une dizaine de jours avant, un confrère lui demande s'ils ne feraient pas route ensemble, et ne se dirigeraient pas tous les deux vers deux villages voisins ?
La pensée lui vient d'accepter. Tiens, ce serait nouveau.  Il compte l'espace de temps qui s'est écoulé depuis son départ : quatre ans. C'est déjà beaucoup, il entendra les vieux refrains de circonstance. Les chantres seront-ils les mêmes ? Il se souvient d'un surtout qui avait le don de l'énerver.
Et malgré une vague angoisse, les vivifiants souvenirs éclosent de nouveau en lui et semblent lui apporter toute la fraîcheur de sa jeunesse.
Eut-il l'impression que ce voyage serait pour lui un arrêt du destin, que sa vie en serait du tout au tout changée? Il est permis de ne pas le supposer et pour son bonheur, sans quoi il eut été capable de ne pas l'entreprendre.
Une moderne locomotive les conduit rapidement. La ligne du fleuve, comme une lame argentée accompagne les deux rubans d'acier. Bientôt toutes les couleurs se grisent et se mêlent à l'ombre qui envahit les espaces. Les campagnes s'allongent les unes après les autres. Quelqu'étoile, piquée là, magiquement, dans le vague annonce un foyer. Qui sait si dans l'air, les fins grelots ne tintent pas, de leur son clair et pressé, qui traverse l'espace pour arriver aux oreilles d'André? Toujours que le voilà tout gai, tout causeur. L'emprise le tient de ses deux longs bras. Son imagination heureuse se promène dans toutes les années passées. Il en cueille les bonnes émotions et en chasse les tristesses. Pas de noir ce soir, dans son cœur. C'est Noël et c'est tout dire !
Enfin l'arrêt et la descente, l'arrivée à l'hôtel, et l'heure qui a  des ailes pour accentuer la ronde autour du cadran et marquer minuit, là bonnement. Il n'a plus le loisir de penser ni de vivre.
Pendant la messe, il peut retenir ses esprits et il jette la vue un peu partout. Quel contraste ! Tous les visages ont vieilli. Un frère de Mireille est non loin et Mireille elle-même. Tout de suite les deux regards se sont croisés. Les chants apportent la paix, mais que de distractions se charge la conscience d'André !!!
Après la messe, échanges de poignées de main cordiales et de joyeux revoir.
Mireille et son frère entraînent André pour le réveillon. Il lui faut l'atmosphère d'un foyer, non l'indifférence d'un hôtel, et lui il se laisse conduire.
Dans la salle à manger, tout est fleuri. L'arbre de Noël étale ses largesses. L'on fait bonne chère tout en devisant du passé et du présent. Mireille est gentille, simple et bonne. On prolonge la causerie dans de larges fauteuils. Les yeux n'ont aucune envie de se fermer pour le sommeil. Puis un silence, mais un silence peuplé de visions et de mots que l'on n'ose dire.
André se dit heureux, il ne regrette pas son voyage. Non ! Que de souvenirs surgiront fervents lorsqu'il sera de nouveau mêlé à la poussière des livres.
Le frère de Mireille l'observe, puis sourit. L'aube s'annonce et le village se remplit de bruits et de joies en cette journée vraiment idéale.
. . . Les deux hommes sont seuls. André reste soucieux, quand son ami le saisissant par le bras lui dit :
- Vas-y donc, vieux ! Qu'attends-tu ? Tu sais bien qu'elle t'aime. Faut-il que je la demande pour toi ?
Mireille revient, elle entraîne les bambins du voisinage devant l'arbre magnifique. Chacun admire et a sa part égale. André s'approche, et, plaisantant quête la sienne. Ses yeux parlent plus que sa bouche, car elle comprend la demande non formulée, et pour elle c'est le rêve enfin reconstruit, et sans émotion apparente, un sourire de bonheur sur les lèvres, elle donne sa petite main, qu'un baiser aussitôt effleure. . .
Dans l'arbre de Noël, André y a trouvé la plus belle part, la vie de Mireille à la sienne confiée. (pages 17-22)

17 décembre 2012

Catéchisme catholique


Anonyme, Catéchisme catholique, Québec, 1954, 281 pages. (Illustrations de Marcel Gagnon et Omer Parent) (Imprimé par L’Action catholique)

(J'ai fait une mise à jour de ce blogue. Voir Catéchisme catholique (2))

« Ce catéchisme a été rédigé par une commission épiscopale formée en 1942. Leurs Excellences les Archevêques et Évêques des provinces ecclésiastiques de Québec, Montréal, Ottawa, Rimouski et Sherbrooke en ont prescrit l'enseignement dans les écoles soumises à leur juridiction, le 15 août 1951, en la fête de l'Assomption de la Très Sainte Vierge Marie. »

D’autres éditions du Catéchisme, qu’on appelait Le Petit Catéchisme (voir Le Carnet du flâneur), ont paru avant celle-ci. Mais c’est celle de mon enfance et de tous ceux et celles qui ont au moins 55 ans aujourd’hui. On ne l’achetait pas, l’école nous le fournissait. Il fallait tout de même bien l’entretenir au risque d’être « disputé » en fin d’année lorsqu’on le rendait. Souvent la tâche de le couvrir et de recoller les pages détachées avec de la colle maison incombait à la mère. Dans les années 60, un ami me rappelait que du jour au lendemain, tous les Petits catéchismes avaient été jetés au rebut. Il fallait vider les armoires et faire place à la nouvelle liturgie!

Il y avait 992 numéros, question et réponse, qu'il fallait savoir par coeur. Il importait peu de comprendre, il fallait mémoriser. Un chiffre à gauche indiquait en quelle année la question devait être étudiée. On commençait en troisième année et on finissait en sixième. En septième, on révisait le tout. C’est dire que chaque soir, nous avions quelques numéros à mémoriser. Le lendemain matin, la maîtresse d’école ou la sœur, aussitôt la prière du matin terminée, s’empressait de nous questionner devant tout le monde. Malheur à ceux et celles qui n’avaient pas appris leur leçon. Ils étaient la risée de la classe. Et si leur paresse (Ah la paresse! ce « péché capital qui consiste dans l’amour désordonné du repos ») se répétait, ils en étaient quitte pour une période de punition, à genoux dans un coin de la classe, ou encore pour un petit coup de règle sur le bout des doigts. Eh oui, autre temps autres mœurs.

Bonne ou mauvaise nouvelle ! En relisant le début du Catéchisme, je me rends compte qu’il promettait tellement d’indulgences que j’en ai peut-être, à mon insu, mérité quelques-unes. Voilà qui allégerait mon temps de purgatoire. Ce serait bien, non? Malheureusement, il y a un piège derrière ces belles promesses, à savoir une série de conditions difficiles pour mériter ces indulgences. Si je comprends bien, il aurait fallu visiter l'église sans arrêt! « Une indulgence plénière à toute personne qui consacrera une demi-heure ou au moins vingt minutes, deux fois par mois, à enseigner ou à étudier la doctrine chrétienne. Cette indulgence, on peut la gagner deux fois par mois, le jour de son choix, aux conditions ordinaires de la confession, de la communion, d'une visite à une église ou à un oratoire public, et de prières aux intentions du Souverain Pontife. Une indulgence partielle de trois ans à toute personne, ayant contrition de ses péchés, chaque fois qu'elle s'appliquera, pendant le temps déjà indiqué, soit à enseigner, soit à étudier le catéchisme. » Et on ajoutait : « Toutes les formules, fin de chapitre, marquées d'un astérisque, comportent, outre le gain d'une indulgence partielle pour chaque récitation, celui d'une indulgence plénière mensuelle, aux conditions ordinaires, récompense d'une pieuse assiduité. Les conditions ordinaires sont: la confession, la communion, la visite d'une église et des prières aux intentions du Souverain Pontife. » 

Je me dis que le catéchisme – et tout ce qu’on devait mémoriser – contribuait à nous apprendre la langue française. Par exemple, cette petite leçon sur le subjonctif : 636 – Pourquoi Dieu nous a-t-il donné la vie surnaturelle? Pour que nous devenions les enfants de Dieu et que nous ayons le droit d’aller au ciel. Ou encore cette leçon sur la construction de la phrase et l'ajout de la ponctuation : 480 – Que devons-nous faire pour bien observer le sixième commandement de Dieu? Nous devons toujours être purs, seuls ou avec les autres, dans nos regards, dans nos paroles et dans nos actions. » Heureux qu’on n’ait pas ajouté « dans nos pensées » : c’eût été l’enfer!






10 décembre 2012

L’Épreuve


Paul-Émile Prévost, L’Épreuve, Montréal, Alpoh. Pelletier, 1900, 142  pages.

Orphelin, Paul Goulier a pu faire des études grâce à la rente que son père lui a laissée. Il est devenu fonctionnaire au ministère des travaux publics. Il compte se marier bientôt avec Violette, une amie d’enfance. Son petit monde s’effondre quand on l’accuse d’avoir payé un malfrat pour tuer son supérieur, soi-disant par ambition. Bien que plusieurs doutent de sa culpabilité, il est condamné à mort. Sa peine est commuée en prison à vie et il se retrouve prisonnier à Saint-Vincent-de-Paul. Telle est l’épreuve qu’évoque le titre.

Violette refuse de croire à sa culpabilité malgré les objurgations de sa mère, de son frère, du curé et du meilleur ami de Paul, Rodolphe. Ce dernier, d’ailleurs, lui fait une cour assidue. Il veut l’épouser, ce qu’elle refuse. Il essaie par tous les moyens de la contraindre, allant jusqu’à salir son ancien ami. Violette, obstinée dans son amour, tombe malade et finit par mourir. Rodolphe, plein de remords, finit par avouer que c’est lui qui a comploté contre son ancien ami pour le faire accuser. Son mobile : il était amoureux de Violette.

L’Épreuve est coiffé d’une préface de neuf pages!  Prévost nous livre une véritable dissertation sur la femme. C’est tellement gros qu’il vaut mieux en rire : 

« L'homme serait hardi, qui déclarerait solennellement bien connaître la femme. Ce qu'il en pourrait dire, serait approuvé par les unes, mais fortement démenti par les autres ; une seule chose pouvant les mettre toutes d'accord : l'adresse de n'en dire que du bien.
Mettant de côté cette énorme particularité, de n'en pas dire du mal, il reste encore le vaste champ d'en dire beaucoup de bien - dans ce sens que le tempérament délicat est ce qu'il y a de plus aimable et que chez elle la psychologie de sa vie jaillit de son cœur.
Les hommes qui la connaissent moins imparfaitement que les autres, savent très bien ce qu'il ne faut pas dire et ce qu'il faut faire pour lui plaire. Encore ils échouent souvent, malgré la meilleure intention, parce la, femme a une sensibilité que l'homme n'a, pas, à laquelle il ne peut atteindre, ni par entraînement, ni par adresse, ni par sa nature : Eux, comme les plus ignorants et les moins sensitifs, s'assoient involontairement sur son cœur.
L'homme, quoique bon, ne vaut donc pas la femme, toute méchante qu'elle est bien souvent. Retranchant ce qu'il y a de mauvais chez les deux, avouant en passant que la quantité est énorme chez la femme, ce qui reste chez cette dernière vaut encore mille fois plus que tout ce que l’homme a conservé. » 

Et encore, plus loin : 

« La femme a une telle organisation, un tempérament si sensible, une âme si grande, que beaucoup, d'auteurs ne lui font faire et dire que du bien, tout le long d'un roman, sans rendre celui-ci moins intéressant pour cela. C'est que la femme de bien est sublime et commande le respect en attirant la curiosité. La monotonie est moins grande, si l'on y glisse un peu de son œuvre mauvaise -puisque c'est bien elle qui, entre temps, a inventé la trahison, l'appétit du lucre, le mensonge, et encore... — mais n'est-il pas suffisant de le savoir, sans qu'on l'écrive pour l'irriter davantage, mériter sa haine et nous la faire moins aimer. Oublions tout cela et adorons-la, puisque les dieux l'ont faite... c'est encore, ce qu'ils ont fait de mieux, a dit Banville. »

Le roman est un mélodrame sans grand intérêt. On devine assez vite l’intrigue, les personnages et leurs sentiments tombent dans les pires stéréotypes. En plus, le style est ampoulé comme ce n’est pas possible. Prévost se prend pour rien de moins que Racine. L’action se passe en partie à Charlesbourg, encore une campagne à l’époque.  Sa description peut intéresser le lecteur contemporain. Il en va de même pour la description d’une fête de la Saint-Jean au XIXe siècle (p. 90 et sv.).

6 décembre 2012

L'Homme à la physionomie macabre

Moïsette Olier, L'Homme à la physionomie macabre, Montréal, Édouard Garand, 1927, 154 pages.

« Shawinigan est la Ville Lumière de la province… mais lumière artificielle seulement. » (p. 63)

Paule-Émile, la jeune fille du riche docteur Boisjoli, mène une existence tranquille dans le domaine familial. Existence dont elle déplore l’insignifiance. Un jour arrive le neveu du meilleur ami de son père, Antoine Bernard. C’est un original dont la tenue (barbe et cheveux longs,  vêtements négligés, manières déroutantes…) détonne dans le petit monde bourgeois de la jeune fille. Ses amis s’en moquent ouvertement. Il se présente comme un journaliste venu étudier la vie ouvrière. Le docteur Boisjoli demande à sa fille de s’en occuper pendant son séjour. Elle découvre sous l’habit assez « macabre » un jeune homme intelligent et sensible. Les deux développent un sentiment amoureux. Survient un coup de théâtre : si Antoine Normand s’est présenté à ses hôtes sous un jour aussi peu favorable, c’est qu’il voulait convaincre un de ses amis que l’amour vrai, qui va au-delà des apparences, est encore possible. En somme, sous de fausses représentations, il a réussi à séduire la jeune fille. Celle-ci lui pardonne bien facilement son manège, il me semble.

Vous l’aurez compris, l’intrigue est banale. À mes yeux, ce roman présente quand même un double intérêt. Premièrement, il nous offre un aperçu de la mentalité de l’époque. On y parle des dangers de la danse, de la condition des jeunes filles,  du travail des ouvriers le dimanche, de la nécessité d'une action sociale pour soutenir l’esprit nationaliste et de l’américanisation de la jeunesse, seul thème qui est un soi tant peu développé.  « Pourquoi ne luttez-vous pas contre les tendances d'émancipation chez les jeunes de votre société? Pourquoi ne réagissez-vous pas contre les mœurs américaines qui envahissent nos centres et tendent à faire de nos âmes des âmes matérialistes et païennes? Pourquoi ne seriez-vous pas dans votre rayon, l'apôtre de notre mentalité canadienne-française et canadienne-catholique, sans alliage, sans abdications, sans atteintes, intègre et fière? » (p. 59-60) On y cite le père Lalande, Édouard Montpetit, Henri Bourassa, Mgr Adolphe Paquet… 

Deuxièmement, on nous offre une certaine vue de la vie à Shawinigan dans les années 1920. On décrit un peu les lieux (voir les extraits), on mentionne plusieurs noms qui faisaient partie de la vie locale ou régionale : l’abbé Émile Cloutier curé de Saint-Pierre, l’avocat Auguste Désilets de Grand-Mère, l’avocat Louis D. Durand de Trois-Rivières, l’industriel Hubert Biermans, le sénateur Jacques Bureau, Médéric Martin ??, le docteur Dufresne, le docteur Normand. 

Extrait 1
Les Boisjoli ont nommé leur domaine Boisjoli-les-Chûtes. En voici une description.

« La compagnie, dont le docteur Boisjoli était l'un des plus puissants actionnaires, lui avait cédé le terrain qui s'étend entre les Chûtes. Alors, sur le pittoresque plateau qui domine les deux abîmes, il s'était fait construire une superbe et vaste résidence que ni la pluie des automnes ni les rafales de l'hiver, ne lui faisaient déserter. D'architecture espagnole et toute blanche sous son toit de tuiles rouges, l'été, la maison semblait un morceau de lumière sur sa colline verdoyante, et l'hiver, sur son mont blanc, une accueillante et hospitalière retraite. Le bel immeuble avait son solarium, ses jardins d'hiver, d'immenses porches et vérandas qui facilitaient agréablement la jouissance des poétiques entours et des jolis horizons. Sans enlever tout à fait son cachet un peu sauvage au terrain, de petites terrasses s'étageaient depuis la falaise jusqu'à la maison. A travers les frissons des jeunes peupliers, des charmilles, des groupes de chaises rustiques et des hamacs savamment disséminés, étaient autant d'invitations aux reposantes nonchalances. » (p. 11-12)

Extrait 2
« La nature a été très prodigue pour ses enfants de Shawinigan. Non seulement vous avez vos belles Chûtes, mais encore ces riantes montagnes qui festonnent si joliment l'horizon et le St-Maurice qui promène autour de la ville, les méandres étincelants de sa moire argentée. Il y a aussi beaucoup de charme dans tout cet imprévu suscité par les caprices du sol, joyeux coteaux, profonds ravins, plis de montagnes où se dérobent des paroisses entières, tandis que d'autres s'épanouissent fièrement sur les plus hauts sommets. Oui vraiment, votre ville est fort pittoresque et vos usines si puissantes pourtant, ont eu le goût rare de ne pas gâter le tableau. » (p. 149-150)

Pour tout savoir sur la petite histoire de Shawinigan : Le Carnet du flâneur
Sur Moisette Olier  
Étincelles sur le Carnet du flâneur

2 décembre 2012

La Dame de Chambly

Andrée Jarret (Cécile Beauregard), La Dame de Chambly, Montréal, Édouard Garand, 1925, 130 pages.

La famille Nadeau vient d’emménager sur la rue Plessis. Le père est commis dans une mercerie. Les deux enfants plus vieux,  Wilfrid et Aurore, travaillent aussi et contribuent aux frais de la maison. La mère, sa fille Bernadette, et deux jeunes garçons complètent la famille. Comme ils ne sont pas riches, ils prennent un locataire : Jules Larose, étudiant en droit. 

Bernadette et Aurore sont au cœur de l'histoire. Cette dernière, par sa beauté s’attire tous les regards. Bernadette, qui est la bonté même, s’efface devant sa sœur. 

Aurore, même si un étudiant en médecine déjà la fréquente, est séduite par le chambreur. Elle s’efforce par tous les moyens d’attirer son attention. Il voit bien son manège, mais l’ignore. Le temps passe et il finit par comprendre que la gentille Bernadette est exploitée par tout le monde dans cette maison. Il essaie de s’approcher d’elle, mais elle le repousse de peur de fâcher sa sœur. Un peu froissé, il décide de quitter la pension. La famille, sans savoir exactement ce qui s’est passé, se doute bien que Bernadette y a joué un rôle. Tout le monde se met sur son dos et sa vie devient invivable. Elle décide de quitter la maison et d’aller s’engager comme domestique. Une dame de Chambly l’engage. Consciente que la jeune fille a vécu des malheurs, cette femme au grand cœur la prend sous son aile. Elle veut même s’occuper de son avenir. Elle lui présente un jeune homme que son frère, qui est prêtre, a pris sous son aile. Vous l’avez deviné, le jeune homme, c’est nul autre que le locataire. C’est un orphelin qui a eu beaucoup de difficulté dans la vie. Les deux ont tout pour s’entendre.

L’histoire joue beaucoup sur le pathétisme : la mal-aimée de la famille et le pauvre orphelin. Ce roman aurait pu être un Bonheur d’occasion si l’auteure s’était davantage intéressée aux autres personnages du roman. On ne sait rien de la vie du quartier, on ne sort presque pas du petit cercle très étroit des personnages nommés dans mon résumé. Il y a bien quelques allusions sociales, mais vite gommées par l’histoire sentimentale.

Extrait
Tout à coup, mue par on ne sait quelle intuition, peut-être par la seule habitude de tout lui mettre sur le dos, Aurore se tourna vers sa sœur et, à brûle-pourpoint :
—Dis-le donc, s'écria-t-elle, ce que tu lui as fait pour qu'il parte ainsi?
Si inattendue était l'attaque que Bernadette perdit absolument contenance.
—Moi?. . . balbutia-t-elle, et, à sa pâleur primitive une profonde rougeur succéda.
Elle voulut se reprendre :
—Je n'ai rien f. . .
Mais sa voix se brisa sur le dernier mot. Autour d'elle, c'était une stupeur générale.
Puis, soudain, l'orage éclata et Bernadette qui se cramponnait à son humble travail entendit les injures voler en sifflant autour de son crâne, telles des flèches empoisonnées.
On le tenait donc le mystère, l'irritant mystère de cette défection. C'est elle qui était cause de tout. Elle avait fait partir le chambrent!. . . Avait-on idée d'une scélératesse pareille? Et, hypocrite jusqu'aux moelles, elle avait pu rester jusqu'ici à couvert, mais on la tenait enfin! Tricherie revient toujours à son maître. Réellement, c'était épouvantable de penser qu'un semblable monstre faisait partie de la famille.
Arthur et Gérard, mis dans le temps en suspicion, se vengeaient avec ardeur, mêlant leur voix de fausset au concert général. Toutefois, ce qui atteignit le plus profondément l'innocente, ce fut le sourire équivoque qu'arbora Wilfrid. Bernadette sentait sa tête se perdre.
Finalement, son père songea à s'interposer et, devant l'obstination de la jeune fille à nier qu'elle fût coupable, il l'envoya se coucher.
De ce jour, la vie de Bernadette, par moments si pénible, devint un véritable martyre. (p. 57)