2 décembre 2012

La Dame de Chambly

Andrée Jarret (Cécile Beauregard), La Dame de Chambly, Montréal, Édouard Garand, 1925, 130 pages.

La famille Nadeau vient d’emménager sur la rue Plessis. Le père est commis dans une mercerie. Les deux enfants plus vieux,  Wilfrid et Aurore, travaillent aussi et contribuent aux frais de la maison. La mère, sa fille Bernadette, et deux jeunes garçons complètent la famille. Comme ils ne sont pas riches, ils prennent un locataire : Jules Larose, étudiant en droit. 

Bernadette et Aurore sont au cœur de l'histoire. Cette dernière, par sa beauté s’attire tous les regards. Bernadette, qui est la bonté même, s’efface devant sa sœur. 

Aurore, même si un étudiant en médecine déjà la fréquente, est séduite par le chambreur. Elle s’efforce par tous les moyens d’attirer son attention. Il voit bien son manège, mais l’ignore. Le temps passe et il finit par comprendre que la gentille Bernadette est exploitée par tout le monde dans cette maison. Il essaie de s’approcher d’elle, mais elle le repousse de peur de fâcher sa sœur. Un peu froissé, il décide de quitter la pension. La famille, sans savoir exactement ce qui s’est passé, se doute bien que Bernadette y a joué un rôle. Tout le monde se met sur son dos et sa vie devient invivable. Elle décide de quitter la maison et d’aller s’engager comme domestique. Une dame de Chambly l’engage. Consciente que la jeune fille a vécu des malheurs, cette femme au grand cœur la prend sous son aile. Elle veut même s’occuper de son avenir. Elle lui présente un jeune homme que son frère, qui est prêtre, a pris sous son aile. Vous l’avez deviné, le jeune homme, c’est nul autre que le locataire. C’est un orphelin qui a eu beaucoup de difficulté dans la vie. Les deux ont tout pour s’entendre.

L’histoire joue beaucoup sur le pathétisme : la mal-aimée de la famille et le pauvre orphelin. Ce roman aurait pu être un Bonheur d’occasion si l’auteure s’était davantage intéressée aux autres personnages du roman. On ne sait rien de la vie du quartier, on ne sort presque pas du petit cercle très étroit des personnages nommés dans mon résumé. Il y a bien quelques allusions sociales, mais vite gommées par l’histoire sentimentale.

Extrait
Tout à coup, mue par on ne sait quelle intuition, peut-être par la seule habitude de tout lui mettre sur le dos, Aurore se tourna vers sa sœur et, à brûle-pourpoint :
—Dis-le donc, s'écria-t-elle, ce que tu lui as fait pour qu'il parte ainsi?
Si inattendue était l'attaque que Bernadette perdit absolument contenance.
—Moi?. . . balbutia-t-elle, et, à sa pâleur primitive une profonde rougeur succéda.
Elle voulut se reprendre :
—Je n'ai rien f. . .
Mais sa voix se brisa sur le dernier mot. Autour d'elle, c'était une stupeur générale.
Puis, soudain, l'orage éclata et Bernadette qui se cramponnait à son humble travail entendit les injures voler en sifflant autour de son crâne, telles des flèches empoisonnées.
On le tenait donc le mystère, l'irritant mystère de cette défection. C'est elle qui était cause de tout. Elle avait fait partir le chambrent!. . . Avait-on idée d'une scélératesse pareille? Et, hypocrite jusqu'aux moelles, elle avait pu rester jusqu'ici à couvert, mais on la tenait enfin! Tricherie revient toujours à son maître. Réellement, c'était épouvantable de penser qu'un semblable monstre faisait partie de la famille.
Arthur et Gérard, mis dans le temps en suspicion, se vengeaient avec ardeur, mêlant leur voix de fausset au concert général. Toutefois, ce qui atteignit le plus profondément l'innocente, ce fut le sourire équivoque qu'arbora Wilfrid. Bernadette sentait sa tête se perdre.
Finalement, son père songea à s'interposer et, devant l'obstination de la jeune fille à nier qu'elle fût coupable, il l'envoya se coucher.
De ce jour, la vie de Bernadette, par moments si pénible, devint un véritable martyre. (p. 57)

15 novembre 2012

L'Aube de la joie


Anne-Marie (Nellie Maillard-David), L'Aube de la joie, Montréal Cercle du Livre de France, 1959, 217 p.

L'Aube de la joie est le premier roman de Nellie Maillard. Il semble avoir connu du succès puisqu’on indique sur la deuxième édition (date non précisée) que les ventes atteignent 9000 exemplaires. Voilà qui peut surprendre, le roman a des qualités, mais pas celles qui propulsent une œuvre chez les best sellers. Maillard se contente de raconter la vie « sans histoire » d'une petite famille bourgeoise. Louis Giraud, le père, est cardiologue; Hélène, la mère et la narratrice de l’histoire, s’occupe des trois enfants (quatre à la fin) avec l’aide d’une bonne. En plus  de ses « petits » problèmes de mère, elle raconte les soubresauts de son couple très uni et, quelque peu, sa vie sociale.

Je ne résumerai pas le roman. Je me contente d’énumérer en vrac les épisodes-thèmes les plus marquants : les vacances en famille à la campagne, l’éducation des enfants, leurs petites maladies, la naissance du quatrième enfant, les difficultés professionnelles du mari, les sorties dans des cercles féminins, le presque divorce de sa meilleure amie, sa maladie qui l’amène à l’hôpital de Boston, un voyage en Gaspésie et un autre dans les provinces de l’Ouest… On y parle de solidarité sociale, de religion, les deux étant liés. 

Je disais que le roman avait des qualités qui pouvaient expliquer son succès. Sa plus grande : la profondeur, denrée assez rare dans le roman québécois de l’époque. Il ne faut pas chercher de grands drames ou des événements mystérieux qui titillent l’imagination. Ils n’y a pas de grands conflits, de mystères, d’obstacles en apparence insurmontables. Le projet de l'auteure est ailleurs. Maillard démontre une  humanité qui rejoint parfois celle de Gabrielle Roy. Je note une sensibilité aux autres, à la nature, une capacité à saisir le moment présent, à mettre en mots ses propres impressions.  Le quotidien le plus banal donne lieu à une réflexion sur le sens de la vie, sur le temps qui passe, la maladie, l’injustice sociale, la mort. Et le tout est présenté dans un style fluide.

« Et tout en acceptant mon inutilité provisoire, je réfléchis... On apprend à penser lentement dans la maladie. Le visage de Danièle Lecomte m'apparaît, j'évoque l'échec absolu de sa destinée terrestre. Il se faisait en elle peu à peu, le silence sur les choses humaines. J'entends de loin le bruit des autres, les innombrables autres cramponnés à leurs activités. Nous cherchons tous de quelque manière à nous réaliser dans une œuvre tangible et rencontrons à chaque pas une forme quelconque de dépouillement, d'usure, de désagrégation. Et doucement, tombe toujours la neige sur les feuilles ! »

Même si le milieu bourgeois lui procure certains avantages, cette femme n’en est pas totalement satisfaite. Elle porte un jugement assez sévère sur les autres femmes de son propre milieu, qui se contentent de papoter plutôt que d’entreprendre des actions. Il y a chez elle une volonté de donner un sens à sa vie qui ne trouve pas toujours à s’employer. 

Ce qui empêche le roman de passer l’épreuve du temps, c’est le message lui-même, et surtout la manière de le livrer. Maillard appuie trop sur la thèse qu’elle veut faire passer. Comme Gabrielle Roy, son personnage oscille entre la détresse et l’enchantement. L’enchantement, chez Maillard, prend les traits de l’amour avec un grand A : l’amour rachète tout, peut venir à bout de n’importe quelle détresse. Dans le concept, à saveur religieuse, se mêlent tous les types d’amour. On y revient continuellement, entre autres à la fin. 

Extrait
« Ici, l'humain a peuplé la montagne, celle-ci a perdu sa suprématie et le décor est ramené aux proportions de la vie quotidienne : les jouets oubliés dans le jardin, le linge qui se balance sur la corde derrière la maison et les bruits de vaisselle qui s'échappent par la fenêtre ouverte... tout cela courbe notre pensée vers la journée des gens de la terre, la nôtre et celle des autres, là-bas... chez nous.
L'enchantement du Lac Louise... l'enchantement des montagnes... comment les relier à la misère du monde, cette pauvre misère aux mains tendues ! d'où vient celle-ci... où pourrait-on la reléguer...! Les raccords sont difficiles... tout à l'heure, Louis et moi, foulions d'un même pas la terre grise de la route, conscients de notre mutuelle présence... et je sais bien que l'amour seul est la clé de toute chose, le carrefour de toutes les réalités... Mais un amour plus grand que le nôtre, qui synthétise toutes les attirances et les alimente de son éternité. Nous devrons donc toujours être prêts à épouser la cause de l'Homme, contre lui et malgré lui s'il le faut, parce qu'il en est Un, avant nous, qui a cru bon de mourir pour cette cause et continue à Se donner à elle.
« Et la lumière fut... » elle étendit doucement sur l'angoisse des siècles la pitié, la compassion et la tendresse !
Une mer houleuse de nuages gris et blancs ondule sous l'immense calotte du ciel et l'avion de Trans-Canada file en ligne droite sur la crête des nuages. Je pars à la conquête de la peur : celle-ci en devient une, par l'exploration lucide de son objet. Ici, je tâche d'interpréter les bruits de l'avion, sa façon de se comporter, et m'applique à oublier les paysages collés au sol, pour adopter ceux du ciel. Adopter sa destinée, dire oui au moment présent, on revient toujours à cette vérité. La tête appuyée au dossier penché du siège, j'écoute venant du bout de l'horizon, l'appel émouvant et impérieux de la vie... l'appel de la joie... de cette joie lucide, tenace, authentique, debout, face à toutes les misères, celles des mécréants et celles des honnêtes gens : ces dernières plus stupéfiantes que les autres, car elles nous étalent les hypocrisies, les compromissions, et la médiocrité ! Que de déchéances secrètes ! Combien de tragédies accompagnent leurs victimes tout doucement, à doses filées !...
C'est donc devant ce tableau, offrant à la fois un vide et un fouillis, un désert et un encombrement, devant ce tableau évalué et accepté, qu'on doit arriver à dire cette chose inouïe : « Tout est joie... tout est joie, à cause de l'amour ! »
Quelque part au fond du ciel, j'ai trouvé la plénitude de la paix ; les dialogues cessent en moi-même, les idées multiples et diverses se fondent en une seule certitude : l'amour a croisé les fils et tissera notre destinée.
« Et la lumière fut... » Elle sèmera toujours l'enchantement sur l'étendue de la terre... » (p. 216-217)

12 novembre 2012

Amadou


Louise Maheux-Forcier,  Amadou, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1963, 157 pages.

Il est toujours difficile de juger de la portée d’une œuvre après coup. Il faudrait recenser l’ensemble des critiques des contemporains, ce qui n’est pas le but de ce blogue. J’imagine sans peine qu’en abordant le thème de l’homosexualité féminine en 1963, Louise Maheux-Forcier s’exposait à la critique. Ce roman, audacieux par son thème, a quand même reçu une caution forte de son éditeur : le prix du cercle du livre de France.

Adolescentes, Nathalie et Anne se sont aimées. Celle-ci s’est noyée et, peu de temps après, les parents de Nathalie ont péri dans un accident d’auto. Nathalie est partie en Europe, a vogué d’un amant à l’autre, sans jamais retrouver la plénitude amoureuse qu’elle avait ressentie auprès d’Anne. Un jour, au plus mal de ses pérégrinations européennes, elle est recueillie par un peintre, Julien, qui l’héberge et finit par tomber amoureux d’elle. Plus tard, les deux vont vivre avec un couple ami, aussi artistes et bohèmes, Sylvia et Robert, dans la chapelle abandonnée d’un village normand. Nathalie est amoureuse de Sylvia, ce qui ne l’empêche pas de coucher avec Robert pendant un voyage à Paris. Julien, très jaloux, fait une crise. Il décide de l’éloigner, la ramène dans sa famille de « bandes illustrées » du Canada et l’installe dans une petite vie bourgeoise. Sylvia continue d’écrire à Nathalie. Quand Julien le découvre, il la frappe. Nathalie l’empoisonne et met le feu à la maison.  On peut penser qu’elle va périr dans l’incendie.

Le résumé ne rend pas compte de la facture originale du roman. Le point de vue narratif adopté, c’est celui de Nathalie. La scène du meurtre ouvre le roman et revient au début des chapitres. L’écriture n’est pas réaliste et donc les lieux, la temporalité ne sont guère rendus.

Ce qui risque d'indisposer le lecteur contemporain, ce n’est pas l’homosexualité, mais le caractère de l’héroïne. « J’ai les cheveux noirs et ma vie est triste. J’ai perdu ceux que j’aimais. Il me reste l’argent, des tas de paperasses sales. Je n’ai qu’à écrire mon nom sur un bout de papier et je fais ce que je veux… » On peut comprendre sa recherche identitaire, mais moins l’espèce de vide dans lequel elle se complait. C’est une femme très égocentrique qui vit en dehors du monde, comme s’il n’y avait que sa recherche amoureuse qui comptait. Elle vit des autres, hommes ou femmes. Elle ne travaille pas, ne s’intéresse à l’art qu’en dilettante, a un profond mépris pour les classes laborieuses… Comme beaucoup d’intellectuels de l’époque, on dirait que pour elle, le monde commence et finit en France. Au Québec, à part la neige…

Extrait 1
Louise Maheux-Forcier
« Sylvia revient avec un grand plateau qu'elle s'en va déposer sur un bahut. J'aime l'odeur du café bouillant depuis ce merveilleux matin d'autrefois et j'aime voir Sylvia qui apporte le café sur un plateau. C'est une espèce de déesse; elle accomplit cela avec des gestes rituels: lents et calculés. Elle sait les préférences de chacun et sans un mot, elle nous tend les tasses avec juste ce qu'il faut de sucre ou de crème comme de petits calices magiques et odorants. Sylvia, dans cette église, prêtresse en collants noirs avec son grand tricot blanc qui s'arrête en cascade sur ses hanches et ses poignets, et la cascade grise de ses cheveux dénoués qui scintille, Sylvia, c'est une œuvre d'art ! » (p. 98)

Extrait 2
« Toute la nuit le vent chaud a joué avec les rideaux de mousseline et je n'ai pas dormi. Anne était nue et blanche, presque bleue sous le pâle éclairage de la lune.  J'avais l'impression qu'il y avait au creux de son ventre quelque chose de phosphorescent qui faisait luire tout son corps; quand elle se retournait, ses deux petits seins roulaient l'un sur l'autre comme ravis d'être ensemble et ses cuisses épousaient la fraîcheur des draps, voluptueusement. J'étais muette, hallucinée.   Plusieurs fois j'ai fait le tour de ma chambre en m'arrêtant longuement devant la glace: je reconnaissais, debout, bleue aussi et un peu floue, la forme allongée sur mon lit. Je devinais autour, les fleurs des tentures et le cannage de la berceuse ancienne et tous mes parfums sur la table habillée comme une marquise; j'allais au placard et j'habillais Anne de toutes mes robes puis je la déshabillais; à la fenêtre, j'allongeais les allées de notre jardin, à l'infini, j'y plantais Anne au milieu, superbe et nue dans ses cheveux, comme un Botticelli et je m'agenouillais devant elle.
Cette nuit-là, ma vie a commencé. Mon cœur s'est ouvert comme une tulipe. Mon corps s'est éveillé mais je ne voyais pas encore au bout de mon rêve ébloui, la mort, comme une sauterelle absurde. » (p. 44-45)

8 novembre 2012

Poupée



Claire Mondat, Poupée, Montréal, Les Romanciers du jour, 1963, 139 pages (R8).

Catherine Martin, comme toute jeune actrice à ses débuts, rêve d’une grande carrière. Elle est entretenue par un richard du nom de Jack. Quand on lui propose de remplacer l’actrice principale d’une pièce de théâtre en tournée pour trois mois, elle abandonne Jack. Elle se retrouve avec cinq autres comédiens, tous des hommes. Elle est très critique face à la tournée. À ses dires (c’est elle la narratrice), la pièce qu’ils jouent est minable et le public n’y voit que du feu.  Toujours selon elle, la tournée va d’un patelin perdu à un autre, d’une salle paroissiale miteuse à un collège austère.
Rapidement elle tisse une relation avec Krieg, un jeune acteur polonais alcoolique, très beau par ailleurs. Un autre comédien, un Américain, lui fait une cour pressante et elle finit par coucher avec lui. Elle sait que sa beauté ouvre toutes les portes et elle s’en sert sans remords. 

On comprend (et elle le comprend aussi) que les autres comédiens ne la portent pas en haute estime. Chacun à sa façon est amoureux d’elle. Par vengeance, jalousie ou dépit, ils associent sa liberté sexuelle à de la prostitution.

Au milieu de la tournée, sans trop savoir pourquoi, elle épouse Krieg, même si leur relation est chaotique et vouée à l’échec. L’aime-t-elle vraiment, elle ne saurait le dire. Disons qu’elle est touchée par le grand amour qu’il lui porte. Très vite, le couple se déchire : elle le trompe, il est jaloux, il la bat sans qu’elle s’en plaigne, et il passe ses journées à boire. Elle est bien consciente qu’elle est en train de s’autodétruire. Elle s’enfonce dans un certain désespoir, consciente de la nullité de sa vie. Elle est incapable de se donner à fond, trop obnubilée par sa « petite personne » : « Je me demande un peu, l'espace de quelques secondes, à quoi rêve Stéphane, puis je me ravise et me dis que les autres, leurs pensées, leurs rêves, leurs problèmes, ont très peu d'importance. Il y a moi, moi inépuisable avec les mille êtres que je porte en moi; moi que j'aime, que j'ai parfois un peu honte d'aimer à ce point. Mais je me laisse aller à cet amour, je ne fais rien pour le freiner, le retenir. » Quant au théâtre, elle ne saurait dire si elle l'aime vraiment. Elle doute de son talent, même si on peut croire qu’elle n’en est pas dépourvue. Elle aime le théâtre pour ce qu’il peut lui apporter, une certaine revanche contre le jugement sévère des gens. La tournée prend fin et elle est toujours aussi indécise, à savoir si elle va quitter ou non Krieg.

Je ne sais rien de Claire Mondat sinon ce qu’on en dit sur le rabat de la couverture : « Je suis née à Montréal, je veux être comédienne et écrire des livres. J’ai 21 ans. » Poupée n’est certes pas un grand roman, mais il a ses qualités. Le personnage principal est bien esquissé, tous les autres un peu moins. Elle raconte une histoire à la Françoise Sagan, pleine d’amour et de tristesse. Ce qui est un peu choquant, c’est qu’en dehors de Québec et Montréal, il n’y a que des « trous » (c'est le terme qu'elle emploie).

Extrait
Je retourne à ma fenêtre. Pas de neige aujourd'hui, un soleil presque printanier. Je pense qu'il fait bon vivre. Derrière moi surgit la belle voix de Krieg, la voix chaude et virile, la voix qui devrait produire sur moi le même effet que cette ville et ce soleil. Mais il semble plutôt que cette voix est là pour gâcher ma joie nouvelle. Krieg, tout Krieg, me tape sur les nerfs.
— Où vas-tu ?
Il lâche son livre et me saisit le poignet, brutalement, me faisant mal. J'ai l'impression d'être une «fille» avec son souteneur.
— J'allais en bas, boire un café. J'ai froid.
J'ai dit «j'allais», car dès qu'il a saisi mon bras, j'ai su que je n'irais pas en bas, à la salle à manger. Je reste ici. Avec Krieg.
— Reste avec moi !
Je le regarde en souriant de mon sourire de petite fille, de mon sourire triste, de ce sourire qui a fait dire à beaucoup d'hommes : «J'aime ton sourire». Il lâche enfin mon poignet et, brusquement, me frappe à la figure. Je souris toujours, du même sourire.
— Cesse de rigoler quand je te frappe !
Ah ! ce mot ! Ce mot grandiosement ridicule, qu'il a dit si sérieusement, si «vrai», pas du tout sur un ton théâtral.
— Pourquoi cette question sur les gars de l'Institut ? Hein ? Réponds !
— Y a rien à répondre.
Je cours vers la salle de bain en criant : «Je prends un bain, viens aussi !» J'aime prendre un bain, un bain à deux. Qu'on me frotte le dos, qu'on me frictionne ensuite, qu'on me porte sur le lit, qu'on me serve quelque chose à manger. Je suppose que j'ai trop vu de films.
Krieg vient me rejoindre dans l'eau. Je me tourne vers lui et je souris toujours. Il n'a pas d'air sur sa figure. Il prépare un coup et je sais lequel. Je m'approche plus près et voilà qu'il me frappe encore et qu'il sourit maintenant. Moi plus : je sens les larmes monter à mes yeux, j'appuie ma tête contre son torse et je me sens bien, délicieusement pitoyable, fragile, jeune.
— Pourquoi t'es si méchant ?
Il me serre contre lui, fort, très fort.
— Parce que c'est toi qui me le demandes et que je ne sais rien te refuser.
Non, ce n'est pas méchamment qu'il a répondu. Il a raison. Bien souvent, j'ai envie qu'il me frappe, ce qui ne m'était jamais arrivé avec personne d'autre. Pourquoi avec lui ?
Il m'assèche, frictionne mon corps. Comme je monte sur le rebord du bain, il met sa tête sur mon ventre. » (p. 102-103)

14 octobre 2012

Les Montréalais



Andrée Maillet, Les Montréalais, Montréal, éd. du jour, 1963, 145 pages. (Les romanciers du jour R-7)

Le recueil contient cinq nouvelles. Les deux premières, soit « Les conspirateurs » et « Mœurs amoureuses de cinq Montréalais » forment une suite, puisque les mêmes personnages reviennent.

Dans « Les conspirateurs », on rencontre cinq intellos (syndicaliste, professeurs, journaliste, réalisateur de télé) qui se réunissent tous les jeudis dans un petit bistrot pour discuter du sort du monde. Ils seraient en quelque sorte l’exécutif d’une société secrète, le L. A. C. F., dont le champ d’intervention reste assez vague. On y discute de religion, de politique. On y parle d’action révolutionnaire, mais on ne fait qu’en parler. On propose des interventions, souvent loufoques, auxquelles personne ne se rallie.  « Les autres membres de la L.A.C.F. au nombre de deux cent vingt-quatre ont tous la satisfaction d'appartenir à une société secrète et l'assurance qu'ils contribuent utilement à un grand mouvement de libération intellectuelle. Leur cotisation leur donne droit à une séance clandestine de films non censurés, une fois par mois, à un discours bi-annuel de Jean-Gabriel Duquette, à une conférence sur le développement de la personnalité par Jean-Loup Reider une fois tous les deux mois, et à un bulletin annuel rédigé et publié par Jérémie Pélissier. C'est Ivanovski qui fournit et montre les films. »

Dans « Mœurs amoureuses de cinq Montréalais », on retrouve les mêmes personnages dans leur intimité. Ivanovski est un don juan de pacotille qui réussit à ramener chez lui une jeune fille mais ne réussit pas à coucher avec elle; Philéas Beauregard, malgré ses six enfants et les courbes de température de sa femme qu’il compile sur un graphique, réclame sa pitance sexuelle; Jean-Pierre Duquet est un jeune snob encore vierge qui perd complètement la tête pour une apprenti actrice chargée de lui faire perdre sa virginité; Jean-Loup Reider est un célibataire de 32 ans qui doit endurer l’emprise d’un oncle chanoine qui se mêle de sa vie sexuelle et qui veut le convertir à la religion catholique, condition essentielle s’il veut conserver son poste de professeur d’université; Jérémie Pélissier vient de divorcer de sa femme, une droguée qui se prostitue pour avoir son héroïne. Bref, nos « grands » révolutionnaires apparaissent tous comme de « petits » hommes.

Dans « Portrait de Mrs. Lynch », Maillet décrit une domestique, très digne malgré sa grande pauvreté.

Dans « Les Néo », on rencontre un groupe d’immigrés des pays de l’Est,  bien contents d’être au Canada, même s'ils n’arrêtent pas d’évoquer le pays perdu : « On était si bien. On avait chaud. Il n'existait plus que ces murs, ces barres, cette large glace, ce divan, ce vieux piano, ces coussins brillants, par terre. On parlait allemand ou russe, ou français-de-France, avec des phrases entières en roumain, Canadiens par choix, par chance, par hasard, parce qu'en dehors de sa patrie un pays en vaut un autre. Pourquoi pas le Canada 1 Le Canada parce que, ah, parce qu'on y parle français, parce que c'est grand, parce qu'on dit que c'est très riche, parce que c'est un pays qui n'a jamais fait de mal à un autre, parce que c'est loin, parce qu'il faut recommencer, revivre; renaître à vingt, à trente, à quarante ans. »

Andrée Maillet

Enfin, dans « La vue », on assiste à une scène de famille dans l’une des grandes maisons de Westmount. S’affrontent ceux et celles qui posent un regard paternaliste sur les Montréalais (les « indigènes ») et ceux qui n’ont que mépris (parce qu'eux, ils n’habitent pas Montréal, mais Westmont). La critique du milieu anglophone est virulente. 

Extrait
— Il y a des centaines de milliers d'êtres humains qui supportent notre maison, dit-il, presqu'à voix basse. Ils soupçonnent à peine notre existence. Ils ne peuvent même pas imaginer notre luxe. A travers cette feuillaison dorée, aux différents étages de la prospérité, ils sont là, tous aussi importants pour moi que moi pour eux tous. Je ne connais d'eux que leur labeur; ils ne savent de moi que mon argent. Et je voudrais que quelque chose de plus direct, de plus humain nous fasse communiquer. Mais quoi ? Sans eux tous, je ne verrais pas ce que je vois de ces fenêtres. Et pour cela, je suis leur obligé.
— Qui donc, sinon Harriet — sa sentimentalité ridicule — vous mine, Alfred ?
   L'argent n'a jamais fait le bonheur,  dit Miss White.
— Oh ! Whitey, soupira Lady Barton.  Faites-nous grâce de vos idées reçues.
— Ce n'est pas l'argent qui a fait mon bonheur, dit sir Alfred. C'est le pouvoir qu'il m'a donné. Encore qu'il soit inexact de parler de bonheur quand il s'agit de passion. La puissance est de plus, je devrais dire, surtout, une vocation. Elle doit être mise à l'épreuve comme toute vocation. Je suis bien sévère, ce soir, n'est-ce pas ? Je voulais simplement dire, pensant à Freddy, que si mes descendants veulent à leur tour partager ces privilèges qui reposent sur tant de monde, il faudra qu'ils descendent dans la ville et qu'ils aident à porter la montagne, notre maison et les autres maisons comme la nôtre qui ont une semblable vue du fleuve. (p. 144)