12 novembre 2012

Amadou


Louise Maheux-Forcier,  Amadou, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1963, 157 pages.

Il est toujours difficile de juger de la portée d’une œuvre après coup. Il faudrait recenser l’ensemble des critiques des contemporains, ce qui n’est pas le but de ce blogue. J’imagine sans peine qu’en abordant le thème de l’homosexualité féminine en 1963, Louise Maheux-Forcier s’exposait à la critique. Ce roman, audacieux par son thème, a quand même reçu une caution forte de son éditeur : le prix du cercle du livre de France.

Adolescentes, Nathalie et Anne se sont aimées. Celle-ci s’est noyée et, peu de temps après, les parents de Nathalie ont péri dans un accident d’auto. Nathalie est partie en Europe, a vogué d’un amant à l’autre, sans jamais retrouver la plénitude amoureuse qu’elle avait ressentie auprès d’Anne. Un jour, au plus mal de ses pérégrinations européennes, elle est recueillie par un peintre, Julien, qui l’héberge et finit par tomber amoureux d’elle. Plus tard, les deux vont vivre avec un couple ami, aussi artistes et bohèmes, Sylvia et Robert, dans la chapelle abandonnée d’un village normand. Nathalie est amoureuse de Sylvia, ce qui ne l’empêche pas de coucher avec Robert pendant un voyage à Paris. Julien, très jaloux, fait une crise. Il décide de l’éloigner, la ramène dans sa famille de « bandes illustrées » du Canada et l’installe dans une petite vie bourgeoise. Sylvia continue d’écrire à Nathalie. Quand Julien le découvre, il la frappe. Nathalie l’empoisonne et met le feu à la maison.  On peut penser qu’elle va périr dans l’incendie.

Le résumé ne rend pas compte de la facture originale du roman. Le point de vue narratif adopté, c’est celui de Nathalie. La scène du meurtre ouvre le roman et revient au début des chapitres. L’écriture n’est pas réaliste et donc les lieux, la temporalité ne sont guère rendus.

Ce qui risque d'indisposer le lecteur contemporain, ce n’est pas l’homosexualité, mais le caractère de l’héroïne. « J’ai les cheveux noirs et ma vie est triste. J’ai perdu ceux que j’aimais. Il me reste l’argent, des tas de paperasses sales. Je n’ai qu’à écrire mon nom sur un bout de papier et je fais ce que je veux… » On peut comprendre sa recherche identitaire, mais moins l’espèce de vide dans lequel elle se complait. C’est une femme très égocentrique qui vit en dehors du monde, comme s’il n’y avait que sa recherche amoureuse qui comptait. Elle vit des autres, hommes ou femmes. Elle ne travaille pas, ne s’intéresse à l’art qu’en dilettante, a un profond mépris pour les classes laborieuses… Comme beaucoup d’intellectuels de l’époque, on dirait que pour elle, le monde commence et finit en France. Au Québec, à part la neige…


Extrait 1
« Sylvia revient avec un grand plateau qu'elle s'en va déposer sur un bahut. J'aime l'odeur du café bouillant depuis ce merveilleux matin d'autrefois et j'aime voir Sylvia qui apporte le café sur un plateau. C'est une espèce de déesse; elle accomplit cela avec des gestes rituels: lents et calculés. Elle sait les préférences de chacun et sans un mot, elle nous tend les tasses avec juste ce qu'il faut de sucre ou de crème comme de petits calices magiques et odorants. Sylvia, dans cette église, prêtresse en collants noirs avec son grand tricot blanc qui s'arrête en cascade sur ses hanches et ses poignets, et la cascade grise de ses cheveux dénoués qui scintille, Sylvia, c'est une œuvre d'art ! » (p. 98)

Extrait 2
« Toute la nuit le vent chaud a joué avec les rideaux de mousseline et je n'ai pas dormi. Anne était nue et blanche, presque bleue sous le pâle éclairage de la lune.  J'avais l'impression qu'il y avait au creux de son ventre quelque chose de phosphorescent qui faisait luire tout son corps; quand elle se retournait, ses deux petits seins roulaient l'un sur l'autre comme ravis d'être ensemble et ses cuisses épousaient la fraîcheur des draps, voluptueusement. J'étais muette, hallucinée.   Plusieurs fois j'ai fait le tour de ma chambre en m'arrêtant longuement devant la glace: je reconnaissais, debout, bleue aussi et un peu floue, la forme allongée sur mon lit. Je devinais autour, les fleurs des tentures et le cannage de la berceuse ancienne et tous mes parfums sur la table habillée comme une marquise; j'allais au placard et j'habillais Anne de toutes mes robes puis je la déshabillais; à la fenêtre, j'allongeais les allées de notre jardin, à l'infini, j'y plantais Anne au milieu, superbe et nue dans ses cheveux, comme un Botticelli et je m'agenouillais devant elle.
Cette nuit-là, ma vie a commencé. Mon cœur s'est ouvert comme une tulipe. Mon corps s'est éveillé mais je ne voyais pas encore au bout de mon rêve ébloui, la mort, comme une sauterelle absurde. » (p. 44-45)

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