29 décembre 2010

LE PREMIER JANVIER

Vents qui secouez les branches pendantes
Des sapins neigeux au front blanchissant;
Qui mêlez vos voix aux notes stridentes
Du givre qui grince aux pieds, du passant;

Nocturnes clameurs qui montez des vagues,
Quand l’onde glacée entre en ses fureurs;
Bruits sourds et confus, rumeurs, plaintes vagues
Qui troublez du soir les saintes horreurs;

Craquement du froid, murmures des ombres,
Frissons des forêts que l’hiver étreint,
Taisez-vous!... Du haut des vastes tours sombres,
La cloche a jeté ses sanglots d’airain!...

Voix mystérieuse au fond du ciel blême,
Le bronze a sonné douze coups,-minuit!
C’est le dernier mot, c’est l’adieu suprême
Que le présent jette au passé qui fuit.

Minute fatale, insensible étape,
Rapide moment sitôt emporté,
Cet instant qui naît et qui nous échappe
A fait faire un pas à l’Eternité!

Plus prompt que l’éclair ou l’oiseau qui vole,
Ce temps qu’on dépense en voeux superflus,
Ce temps qu’on gaspille en calcul frivole,
Quand on va l’atteindre, il n’est déjà plus!

Un an vient de fuir, un autre commence...
Penseurs érudits, raisonneurs subtils,
Vous qui disséquez la nature immense,
Ces ans qui s’en vont, dites, où vont-ils?

Ils vont où s’en va tout ce qui s’effondre;
Où vont nos destins à peine aperçus;
Dans l’abîme abrupt où vont se confondre
Avec nos bonheurs nos espoirs déçus;

Ils vont où s’en va la vaine fumée
De tous nos projets de gloire et d’amour;
Où va le géant, où va le pygmée,
L’arbre centenaire et la fleur d’un jour;

Où vont nos sanglots et nos chants de fête,
Où vont jeunes fronts et chefs tremblotants,
Où va le zéphyr, où va la tempête,
Où vont nos hivers, où vont nos printemps!

Temps! Eternité! mystère insondable!
Tout courbe le front devant vos grandeurs,
Problème effrayant, gouffre inabordable,
Quel oeil peut plonger dans vos profondeurs?

Atomes sans nom perdu dans l’espace,
Nous roulons sans cesse eu flots inconstants;
Seul le Créateur, devant qui tout passe,
Immuable, plane au-dessus des temps.

(Louis Fréchette, Pêle-mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques, Montréal, Compagnie d'impression et de publication Lovell, 1877, p. 53-55)

28 décembre 2010

LA BONNE ANNEE

Quand la neige dans les rues
Crie aux bottes des passants
Et qu'au ciel de sombres nues
S'entre-choquent sous les vents ;

Quand les champs, quand la rivière
S'engourdissent dans le froid
Et qu'une blanche poussière
Tourbillonne autour du toit,

Le cœur, dans ce vide extrême,
Recherche l'intimité,
Il partage avec qui l'aime
Le vieux fond de sa gaité.

L'hiver en vain nous pourchasse,
Il nous vaut d'heureux moments.
Au dehors tout est de glace :
c'est l'heure aux épanchements!

Décembre est parti. — Qui sonne ?
—Dix-huit cent soixante-et-neuf...
Que de baisers l'on se donne!
Que de souhaits à l’an neuf!

Du haut en bas de l'échelle
L'espoir circule gaiement :
Car notre part la plus belle
Est toujours ce qu'on attend.

De quels transports d'allégresse
Resplendit chaque foyer!
On croirait que la tristesse
N'a jamais pu l'habiter!

Puisqu'on peut, folâtre ou sage,
Serrer la main du bonheur.
Livrons-nous sur son passage
A la joie avec ardeur!

Point de fête couronnée
Sans les vers qu'on va chantant-
J'apporte la bonne année,
La Chanson du Jour de l'An.

(Benjamin Sulte, Les Laurentiennes, Montréal, Eusèbe Senécal, 1870, p. 145-146)

27 décembre 2010

LA BÉNÉDICTION

À genoux mes enfants qui voyez l'existence
Vous sourire sans fin et qui croyez d'avance
Tenir tout le bonheur que vous promet l'espoir.
À genoux! et que Dieu dans sa bonté puissante
Conserve encor longtemps dans votre âme innocente
La paix qu'elle semble entrevoir!

Que vous portiez bien haut, toujours, vos jeunes têtes
Malgré les coups du sort et des sourdes tempêtes
Qui ravagent souvent le pauvre cœur humain,
Et que, remplis de foi dans les jours de souffrance
Vous regardiez vers Dieu, notre seule espérance,
Pour vous enseigner le chemin.

Vous aussi vous saurez combien de sombres heures
Peuvent ternir parfois la joie en nos demeures
Et causer le regret des jours qui sont bannis.
Mais riez et chantez! — l'enfance, la jeunesse
Ont besoin de gaité, d'espoir et de tendresse :
Allez en paix, je vous bénis!

1er janvier 1868.

(Benjamin Sulte, Les Laurentiennes, Montréal, Eusèbe Senécal, 1870, p. 145-146)

26 décembre 2010

Les étrennes

La foule circule joyeuse,
Et tous les marchands de joujoux
Ont la figure radieuse,
Près de leurs piles de gros sous.
Les réverbères, sur la neige,
Jettent leurs reflets tremblotants,
Et les boutiques qu'on assiège
Ouvrent leur pointe à deux battants.

Car, c'est ce soir la grande veille,
C'est la veille du jour de l’an ;
Et, pendant que Bébé sommeille,
Soit le papa, soit la maman
S'en va de boutique en boutique
Choisir, de l'œil et de la main,
Quelque chose de magnifique
Pour surprendre Bébé demain.

L'emplette se fait et s'emporte,
Et puis, mystérieusement,
On arrive, on ouvre la porte
Sans faire de bruit. Doucement
Sous les oreillers on dépose
La bonbonnière, et, près du lit.
Les jouets dont le bébé rose
Va rêver pendant cette nuit

Car, depuis la Noël, on songe
Aux étrennes. Tous les enfants
Trouvent que cela se prolonge
Et comptent, pensifs, les instants.
Mais, c'est la dernière journée,
Ils se sont endormis joyeux ;
Demain, c'est la nouvelle année,
Demain, comme ils seront heureux I

Enfin le jour commence à naître.
Vous les entendez s'éveiller
Et puis, sans faire de bruit, mettre
Une main sous leur oreiller.
Hier, ils avaient, dans leur prière,
Fait bien des demandes aux cieux :
Ils ont trouvé la bonbonnière,
Entendez-vous leurs cris joyeux ?

Mais ce n'est pas tout, une traîne,
Un cheval de bois, des pantins,
Un sabre brillant et sa gaine,
Un tambour (hélas !), des patins.
Leurs deux yeux, devant ces merveilles,
Se chargent de reflets touchants :
Vite, bouchez-vous les oreilles,
Car le tambour va battre aux champs.

Après, c'est la petite flûte
Qui chante d'un ton aigrelet,
Et Bébé qui fait la culbute,
Blessé d'un coup de pistolet.
C'est un vacarme épouvantable
Et l'on ne s'entend plus parler :
Mais, pour ce jour, on est capable
De laisser l’orage souffler.

Jouez, enfants, faites tapage,
Criez, courez, c'est votre tour,
Et c'est le nôtre d'être sage.
Quand nous n'y serons plus, un jour,
Vous vous rappellerez, sans doute,
Entendant le tambour gronder,
Qu'au jour de l'an, le père écoute,
Et que Bébé doit commander.

(Napoléon Legendre, Les Perce-neige, Québec, Typographie C. Darveau, 1886, p. 181-186)

25 décembre 2010

MESSE DE MINUIT

C'est Noël. Bébé dort sous ses tentures closes,
Rêvant, les poings fermés sur ses yeux alourdis,
De beaux jouets dorés, de fleurs fraîches écloses
Dans les jardins du paradis.

Au dehors on entend des voix; la foule passe,
Calme, écoutant au loin le clocher plein de bruit,
Qui jette sa clameur sonore dans l'espace
À tous les échos de la nuit.

Maîtres et serviteurs, qu'un symbole égalise,
De crainte d'éveiller le bébé rose et frais,
Pieux et recueillis, pour se rendre à l'église,
Passent le seuil à pas discrets.

Il est minuit bientôt. Seule, la jeune mère
Reste auprès du berceau que son amour défend,
Oubliant tout, chagrins, soucis, la vie amère,
Pour ne songer qu'à son enfant.

Il est là sous ses yeux, son trésor, qui sommeille,
Innocent et serein, tandis qu'au ciel profond
Resplendit pour lui seul la vision vermeille
Que les blonds chérubins lui font.

La mère enfin se lève, anxieuse, attentive,
Et, dans les petits bas au chevet suspendus,
D'une main tout émue elle glisse, furtive,
Joujoux et bonbons confondus.

Puis, tombant à genoux, jusqu'aux pleurs attendrie,
Plus folle que son fils, plus riche que Crésus,
Murmure en son orgueil : - Comme vous, ô Marie,
J'ai mon petit Enfant-Jésus!

(Louis Fréchette, Feuilles volantes, Montréal, Granger frères, 1891, p. 161-164)