17 décembre 2010

Les Enfances de Fanny

Louis Dantin, Les Enfances de Fanny, Montréal, Chanteclerc, 1951, 283 pages. (Préface de Rosaire Dion)

Dans l’avant-propos, Rosaire Dion nous explique que ce roman, Louis Dantin l’a gardé dans ses papiers, en demandant qu’il soit publié après sa mort : « Louis Dantin était d'une rare délicatesse d’esprit et de cœur. Il lui répugnait d'offenser même ses ennemis. À cause du caractère autobiographique de ce roman il craignait que sa publication, de son temps, fut cause de scandale. Ce scrupule l’empêcha de le livrer au public. » À son biographe Gabriel Nadeau, Dantin avait confié en 1948 : « Fanny est une tranche de ma vie; c’est le souvenir d’une époque où j’étais complètement désemparé, où je quêtais l’affection comme un pauvre demande du pain. J’ai bravé alors les conventions du monde, et aujourd’hui je ne rougis pas de cet attachement : un sentiment humain appartient à l’humanité. Fanny c’est une dette de reconnaissance. En la payant j’ai achevé de me dépouiller et de me mettre le cœur à nu. »

Greenway, village de la Virginie du sud. Monsieur Lewis, un maître d’école célibataire de 32 ans, s’amourache d’une élève, Fanny. C’est une jeune fille d’une énergie débordante. La jeune fille, orpheline, le prend pour son père, encore plus quand M. Lewis, pour se rapprocher de sa protégée, vient habiter avec Fanny et sa sœur. Un jour, dans un emportement, il perd le contrôle et couche avec la jeune fille qui n’a que 15 ans. Il décide de l’épouser même s’il a le double de son âge, ce que la communauté de l’époque ne comprend pas mais accepte. Dans les quatre années suivantes, Fanny, qui tient parfaitement son rôle d’épouse, donne naissance à quatre garçons. La dernière naissance est difficile et elle ne peut plus avoir d’enfant. Quelques années passent. Fanny est toujours aussi vive, mais M. Lewis a vieilli. Il s'est détaché d’elle et s’est trouvé une maîtresse qu’il voit tous les jeudis. Quand elle découvre la trahison, malgré sa peine, Fanny décide de fermer les yeux, plus encore de favoriser la liaison de son mari pour éviter un scandale qui écorcherait sa famille. Les années passent, le plus vieux des garçons a maintenant 17 ans. M. Lewis fait une crise qui le laisse à moitié paralysé. N’ayant plus de revenus, Fanny travaille comme femme de ménage chez les Blancs. Les garçons abandonnent leurs études et quittent la maison et le Sud raciste. Les trois plus vieux déménagent à Boston, tandis que le plus jeune choisit l’errance. Fanny finit par remettre en question sa vie avec son mari. Elle n’a que 32 ans après tout... Elle décide de partir à son tour pour Boston afin de gagner des sous qu’elle pourra lui envoyer. Pendant ce temps, M. Lewis pourra compter sur sa maîtresse pour s’occuper de lui.

Boston. Fanny trouve un logement dans lequel elle loge avec ses trois fils. Ils habitent le quartier Roxboro, la « petite Afrique » de Boston. Les garçons travaillent mais la vie est difficile. La ségrégation, moins ouverte au Nord, subsiste quand même. Son fils le plus vieux, qui a une âme d’artiste, lance différentes affaires qui tournent à la catastrophe. Son plus jeune finit par déserter la maison. Fanny doit travailler. Elle accepte comme locataire un ancien ami de Greenway, Charlie Ross, qui a toujours été amoureux d’elle. Un Blanc, M. Donat Sylvain, l’engage comme femme de ménage. Il est dans la trentaine lui aussi et lentement tombe amoureux de cette femme enfant. Cet intellectuel est même étonné de découvrir que cette Fanny est capable de s’élever à son niveau. Leur idylle, caché, les comble tous les deux. Un drame vient y mettre un terme : Charlie, ayant découvert que Fanny avait un amant blanc, est furieux. Il se présente chez M. Sylvain avec un rasoir et de mauvaises intentions. Fanny, sentant le danger, essaie de le lui enlever. Dans la lutte, sans le vouloir, il lui tranche profondément le poignet. Elle meurt deux jours plus tard à l’hôpital.

Le roman avait tout pour devenir un grand roman populaire. Le personnage de Fanny est vraiment attachant et son parcours est suffisamment riche pour meubler trois cents pages. Dantin a pris beaucoup de temps à l’écrire. Et encore, la composition du roman manque de finition (chapitres documentaires mal intégrés à la fiction). Rosaire Dion, dans l’avant-propos, nous révèle que les deux derniers chapitres lui ont été dictés alors que Dantin était aveugle, ce qui explique sans doute que la fin soit précipitée. Ceci étant dit, ce roman se lit encore très bien et l’ouverture d’esprit et les propos contre la ségrégation sont tout à l’honneur de Dantin. J’ai choisi comme extrait un passage où Dantin semble tracer son autoportrait :

Extrait
Donat Sylvain, comme Irène l'avait deviné, et de plus de façons encore, n'était pas tout-à-fait « un homme comme les autres ».
Sa vie extérieure n'offrait rien d'anormal. Il était employé d'une maison d'éditions, chargé de l'illustration de ses livres. Il faisait à son compte des crayons de clients choisis. Mais qui eût connu son passé y eut trouvé l'empreinte d'une personnalité curieuse et le jeu d'un destin capricieux.
C’était une âme faite de contrastes : naturellement renfermée, repliée sur elle-même, et pourtant spontanée, large ouverte à la sympathie, cachant sous une froideur timide des élans vifs et chaleureux. Esprit avide, s'attaquant hardiment à tous les problèmes, mais étonné de ne pouvoir suivre les voies de tout le monde et d'aboutir toujours à des sphères isolées; cœur à la fois faible et constant, prompt à s'éprendre, esclave ensuite de ses amours sans choix et de ses pitiés imprudentes ; sensible aux moindres meurtrissures, mais incapable de rancœur et de vengeance. Un caractère, en somme, mal adapté aux luttes, trop doux pour les violences de la vie : une victime désignée d'avance à tous les heurts d'un inonde où seuls les durs, les agressifs, vont indemnes, butant les obstacles.
Après une enfance enclose et protégée, après une jeunesse emmurée dans des écoles austères, il s'était fait à lui-même une autre prison, fuyant par goût les sociétés, s'absorbant en ses études d'art ou en des recherches plus hautes qui ne l'avaient conduit nulle part. Il avait voyagé, il avait essayé des carrières diverses qui l'avaient tour-à-tour découragé ou dégoûté. Son existence en Amérique marquait une de ces étapes, qui paraissait, cette fois, définitive. Il en restait, à trente-sept ans, un artiste épris de beauté, mais un penseur désabusé, fixé dans un scepticisme tranquille, et un homme attristé d'avoir déjà subi l'expérience de plusieurs vies. (p. 170-172)

14 décembre 2010

La Seigneuresse

Robert de Roquebrune, La Seigneuresse, Montréal, Fides, Club canadien du livre, 1960, 270 pages.

Robert de Roquebrune présente cette histoire, comme si c’était un grand-oncle qui lui avait narrée : «… mon grand-oncle qui était né en 1820, avait connu des gens qui, eux, étaient nés en 1750. » Je ne saurais dire s’il s’agit d’un simple procédé littéraire pour accréditer le récit.

Louise de Normanville est l’unique héritière de la seigneurie du même nom, qui borde le Richelieu, tout près de la frontière américaine (colonies anglaises à l’époque). La jeune fille, poursuivie par Anselme Racicot, un petit-cousin, qui veut la forcer à l’épouser, est partie chercher époux en France. Elle fréquente le Versailles de Louis XV. À la cour, elle a deux amoureux qu’elle aime également, un Gascon sans fortune, Armand de Fortisson, et un Écossais en exil, Sir James Gordon. Ne sachant qui choisir, elle leur propose un duel pour trancher la question. Ce duel n’aura pas lieu, Gordon devant suivre le prince Charles-Edouard Stuart qui veut reprendre le trône d’Angleterre (1745-1746). Louise de Normanville épouse Armand de Fortisson et revient en Nouvelle-France.

Pendant le voyage, Louise apprend à son nouvel époux quels sont les défis qu’il devra surmonter. Leur seigneurie tire ses principaux revenus de la traite des fourrures avec les Iroquois. Elle doit en partager l'usufruit avec son petit-cousin Anselme Racicot, mais c’est ce dernier qui gère le tout. Repoussée par Louise, il pourrait vouloir se venger. Elle lui parle aussi de Pakouita, son ami d’enfance, amoureux d’elle lui aussi.

Une bonne partie du roman est consacrée aux tentatives d’Anselme Racicot pour se débarrasser d’Armand et Louise. Mais c'est un épisode historique qui permet à l'auteur de dénouer ses intrigues amoureuses. La Guerre de succession d’Autriche (1747) relance les hostilités entre les Anglais et les Français. Les Seigneurs de Normanville, avertis pas des amis iroquois, découvrent qu’Anselme Racicot a dévoilé les plans des environs aux Anglais qui s’apprêtent à envahir le pays. On organise la défense : un corps de miliciens du fort Chambly, dirigé par les Seigneurs des environs, s’installe dans la seigneurie de Normanville. Plutôt que d’attendre l’attaque anglaise, les Français vont à leur rencontre et remportent une éclatante victoire. Pakouita, profitant de la mêlée, essaie d’assassiner Armand, mais c’est lui qui périt. Anselme, lui, est fusillé.

Quand on lit Roquebrune, on a toujours l’impression qu’il veut réhabiliter la mémoire des anciens Seigneurs dont l’action sous le régime anglais a souvent été critiquée. Encore une fois hommage est rendu aux Sabrevois, Bleury, Normandville, Hertel, Legardeur, La Corne de Saint-Luc. Roquebrune veut nous faire comprendre que cette petite noblesse campagnarde n’avait rien à voir avec la noblesse de Versailles. Ces hommes n’hésitaient pas à mettre la main à la pâte, ce qui n’empêche pas qu’ils avaient développé un mode de vie qui n’était pas sans raffinement.
« Les officiers canadiens étaient réunis au salon lorsque la seigneuresse de Normanville y entra. Ceux qui étaient assis se levèrent, ceux qui fumaient déposèrent leurs pipes dans des assiettes de porcelaine sur les tables et les guéridons. La jeune femme fit une révérence, révérence qui s'adressait au plus vieux d'entre eux, le capitaine La Corne de Saint-Luc.
Elle avança de trois pas et fit une seconde révérence dédiée aux autres officiers.
Ils saluèrent d'une profonde inclination de tête. Tous la regardaient avec admiration car la jeune femme qui venait de leur apparaître à la porte du salon était d'une beauté charmante. Elle avait revêtu une de ses robes de Versailles, une des robes de « petite réception », en soie bleue brodée de fleurs jaunes et ornée de dentelles au col et aux manches. La jupe à panier s'arrondissait largement autour de sa taille et la queue traînait sur le tapis comme si Louise de Normanville eût laissé derrière elle le sillage de sa marche. Ses cheveux étaient poudrés et cette blanche coiffure donnait un accent un peu irréel à la figure que le fard avivait. »
Un autre intérêt de ce roman, c’est qu’il décrit cette période fastueuse, juste avant les événements qui vont mener à la défaite des plaines d’Abraham, période dans laquelle la Nouvelle-France atteint son apogée. Des routes ont été construites, des seigneuries se côtoient le long du Saint-Laurent et des principaux cours d’eau (comme le Richelieu), des paroisses émergent ici et là, les Canadiens et les Autochtones semblent vivre en harmonie, l’agriculture assure à tous et chacun une certaine aisance. À Québec, l’intendant Hocquart et le gouverneur de Beauharnois sont vieillissants et vont être remplacés par l’intendant François Bigot et le comte de La Galissonnière.

11 décembre 2010

Dans les ombres

Éva Senécal, Dans les ombres, Montréal, Albert Lévesque, 1931, 150 pages.
(Illustrations : J-Paul Audet)

En 1931, Dans les ombres inaugure la nouvelle collection d’Albert Lévesque : « Les romans de la jeune génération ». Ce roman, de même que La Chair décevante de Jovette Bernier, vont déclencher tout un esclandre chez les critiques littéraires, à tout le moins chez les autorités ecclésiastiques (Voir le Dictionnaire de la censure au Québec). Les deux auteures présentent des personnages qui prennent  leurs aises avec la morale de l’époque. Lévesque ne publiera que deux autres romans dans cette collection : Dilettante (1931) de Claude Robillard et L’Initiatrice (1932) de Rex Desmarchais.

Camille est orpheline (une autre!). Elle vit avec ses grands-parents à Mégantic. Solitaire, en attente du grand amour qui transformera sa vie, elle rencontre Robert L’Heureux, un cadre de la Banque commerciale, récemment nommé à Rouyn. Elle croit l’aimer, l’épouse. Un accident, pendant le voyage de noces, va chambouler sa vie. Blessée, elle est obligée de laisser partir son mari et de revenir à Mégantic. Le temps passe et il tarde à revenir. Elle rencontre Richard Smith, un Franco-américain venu prospecter les forêts de la région. C’est le coup de foudre.
« Je vous ai fui et déjà je vous appelle. Il n'y a plus de beauté, il n'y a plus de vie là où vous n'êtes pas. C'est le vide immense, c'est le néant. Quel pouvoir aviez-vous donc pour me prendre ainsi?... Vous êtes venu, vous m'avez parlé, vos lèvres se sont posées un instant sur les miennes qui en sont encore brûlantes, et tout a changé dans ma vie.
Comme un grand vent d'orage qui déracine les arbres, qui fauche les maisons, quelque chose d'inconnu est entré en moi qui a tout bouleversé, tout emporté. Mes joies et mes peines d'enfant, mes souvenirs de jeunesse, ma tranquille et monotone des derniers temps, tout s'est écroulé, tout gît là dans mon cœur au pied d'un dieu puissant, terrible et bien-aimé, qui me tyrannise, qui m affole et m'enchante.
Richard, le connaissez-vous ce dieu? Est-il entré dans votre cœur? A-t-il emporté vos souvenirs, a-t-il annihilé aussi votre passé, ces heures où je n'étais pas encore dans votre vie, où vous allies sans moi dans le soleil, dans le vent, avec vos rêves, votre besoin d'aimer, vos lèvres ardentes, vos bras puissants et doux?... A-t-il emporté le souvenir de ces autres femmes que vous avez rencontrées avant moi, à qui vous avez demandé de combler votre désir de bonheur, ces femmes que je hais pour ce qu'elles m'ont pris de vous? »
Il retarde son départ et ils se voient tous les jours. On comprend que leur relation amoureuse s’arrête aux baisers, bref que « l’irréparable » n’a pas été commis. Le mari annonce son retour. C’est la catastrophe. Richard l’invite à le suivre en Californie. Elle hésite, puis renonce à cet amour, par honnêteté envers Robert et pour d’autres raisons moins évidentes. Voici un extrait de sa lettre de rupture :
« Ma vie est liée à un autre, moi. Ne le savez, vous pas? De quel droit puis-je repousser cet homme à qui j'ai juré d'appartenir? De quel droit puis-je maintenant renier les serments que j'ai faits?... Du droit de mon amour?... Mon Richard.
J'ai des devoirs envers lui, je les ai acceptés, on ne me les a pas imposés. Puis-je aujourd'hui tout rejeter sans hésitations et sans remords? L'âme ancestrale des femmes d'énergie et de devoir qui ont préparé ma vie, qui revit en moi certains jours, proteste et me condamne. Je sens qu'elles me renieraient par delà la tombe.
On ne s'arrache pas d'un coup à toutes les croyances de sa jeunesse, à toutes les traditions, aux principes d'honneur, aux enseignements de foi que des siècles et des siècles ont ancrés dans les âmes, prolongés jusqu'à nous. »
Disons d’abord qu’il est difficile de comprendre que cette œuvre ait pu être condamnée. Il y a bien quelques allusions à des relations sexuelles, mais si diffuses qu’on ne saurait jurer de rien. Il y a bien cette situation d’adultère qui est présentée sous un jour positif, mais le retour du mari vient interrompre le tout sans retour possible. Bref, la morale est sauve. Camille est prête à devenir une épouse et une mère. En même temps, le roman nous donne une idée de la frilosité de la société de l'époque et du courage qu'il a fallu à l'auteure et à l'éditeur.

C’est un roman d’amour et rien de plus. Vu avec les yeux de notre époque, tout semble cliché : une jeune fille romantique, un mari compréhensif mais un peu terne et un bel amoureux étranger. Un lac, des promenades en bateau, la communion avec la nature. Tout ce qui n’est pas la jeune fille et son sentiment amoureux est traité de façon superficielle, que ce soit les deux vieux avec lesquels Camille vit ou même ses deux amants qui ne sont que des caricatures. On peut déplorer que l’auteure n’ait pas inséré des enjeux plus complexes dans son roman. Je me permets ce regret parce qu’Éva Senécal avait un réel talent, il me semble, un talent qui ne s’est pas actualisé par manque d’ambitions. D’abord, il y a une beauté de l’écriture et, même si les sentiments sont trop romantiques pour la sensibilité contemporaine, il y a une profondeur dans l’analyse psychologique qu’on aurait aimé voir s’exercer sur des situations plus complexes.

Extrait

Il l'entourait, la comblait, mais elle n'avait toujours à offrir que ses mains vides. Elle le faisait riche de sa vibrante tendresse mais eut voulu donner encore plus.
Elle se sentait attirée vers lui irrésistiblement. Ne l'interrogeant jamais, de crainte d'être indiscrète, elle ne savait de sa vie que ce qu'il avait pensé de lui dire. Elle retournait seule au champ clos de son passé pour revenir chargée d'un poids de mélancolie. Tout ce temps où elle avait été éloignée de lui, ces bonheurs qui ne seraient jamais « leurs » bonheurs. Ces années où elle n'avait pas été la dispensatrice de clarté! Elle eut voulu faire crouler ce temple où il allait parfois se recueillir, où elle serait toujours une intruse.
Même quand il était près d'elle, elle sentait quelque chose en cet homme lui échapper. Elle ne l'avait pas tout entier. Il était trop maître de lui-même, trop riche de vie. Elle eût voulu déranger son merveilleux équilibre, soulever les couches subconscientes de son moi pour y glisser sa pénétrante inquiétude et s'en aller un peu pour qu'il la rappelât.
Il lui semblait vaguement qu'elle donnait plus qu'elle ne recevait. Son âme était comme un riche tapis à ses pieds. Elle subissait près de lui une espèce d'hypnotisme. Il était un fort, un meneur d'hommes. Elle sentait sur elle les rênes de sa volonté et la sienne se pliait comme un roseau. Elle abritait sa faiblesse à l'ombre de sa puissance et laissait couler sa mélancolie dans l'onde rafraîchissante de sa gaité saine.
Elle aimait d'amour pour la première fois. (p. 60-61)

Éva Senécal sur Laurentiana
Un peu d'angoisse... un peu de fièvre

Les romans de la jeune génération
Dans les ombres - Éva Senécal
La chair décevante - Jovette Bernier
Dilettante - Claude Robillard
L'Initiatrice - Rex Desmarchais

7 décembre 2010

Angéline Guillou

Joseph Lallier, Angéline Guillou, Québec, L'Action sociale limitée, 1930, 179 pages.

Joseph Lallier (1878-1937) a écrit trois romans : Angéline Guillou (1930), Le Spectre menaçant (1932) et Allie (1936). La seule indication biographique le concernant, je l’ai trouvée sur le site de la BANQ : « La poste autrefois et aujourd'hui : causerie donnée par Mr. Joseph Lallier, inspecteur du service postal, district de Québec, au congrès des maîtres de poste de la province de Québec, tenu à Sherbrooke, le 3 septembre 1936. »

Le bateau qui doit ramener Angéline Guillou à Rivière-au-Tonnerre, après cinq années d’études au couvent Jésus-Marie de Sillery, quitte le Bassin-Louise par un beau 24 juin. En plus de la poste et du matériel destiné aux Nord-Côtiers, le navire transporte des bûcherons, quelques voyageurs de commerce, deux Autochtones, et plusieurs touristes américains « en quête d’émotions nouvelles ». Le voyage doit durer trois jours, mais une violente tempête les pousse sur Anticosti. Les passagers doivent leur survie à l’habileté du capitaine et aux prières de la jeune Angéline, dédiées à Notre-Dame-de-la-Garde.

Arrivée finalement chez elle, Angéline trouve sa mère à demi morte d’angoisse. En quelques heures, elle trépassera. Angéline se retrouve à la tête d’une famille de 13 enfants. Absente depuis cinq ans, elle découvre que son village vit de durs moments parce que les bancs de morue semblent épuisés. Qu’à cela ne tienne, le curé a proposé une solution au gouvernement : la guerre aux marsouins (eh oui!). Et la solution se matérialise en la personne de Jacques Vigneault, aviateur héros de la Grande Guerre, un natif de Rivière-au-Tonnerre. Le gouvernement l’a engagé pour tuer les marsouins, depuis son hydravion, à coups de mitraillettes et de dynamites (voir l’extrait).

La prospérité revient et Vigneault est traité comme un sauveur. Les yeux du jeune héros croisent ceux de la généreuse Angéline et c’est le coup de foudre. Vigneault doit vite repartir, appelé par une autre mission, soit retrouver deux aviateurs français tombés quelque part entre le Labrador et la Côte-Nord. Il ne trouve pas les disparus, mais découvre une mine d’or près d’un lac inaccessible autrement que par la voie des airs. Il en ramène quelques pépites sans dévoiler son secret. L’automne venu, il repart à Québec, désireux de s’acheter son propre hydravion pour exploiter sa découverte. Bien entendu, il promet à sa belle de revenir au printemps.

Comme prévu, il revient et commence à exploiter, seul, sa mine d’or. Il devra tuer un Autochtone qui avait découvert son secret et qui le menaçait. Il s’en confesse au curé qui lui pardonne sans problème. Un nouvel automne étant venu, Angéline essaie de le convaincre de rester auprès d’elle. Il n’en fait qu’à sa tête, retourne vers son trésor et n’en revient pas. Toutes les recherches s’avèrent inutiles. Sa fiancée est dévastée. Elle tombe malade et est sauvée in extremis par le médecin de Sept-Îles qu’on est allé chercher en cométique.

L’été suivant, lentement Angéline reprend goût à la vie. Elle décide de se consacrer aux malades. Elle étudie pour devenir infirmière. Avec ses richesses, elle crée des dispensaires le long de la Côte. Bientôt, le curé la convainc de fonder une communauté religieuse dédiée aux malades. Ce sera la communauté des sœurs de Notre-Dame-de-la-Garde. Angéline deviendra leur directrice et prendra le nom de Sœur Saint-Vincent-de-Paul. Trois ans passent et, un jour, devinez qui réapparaît? Mais oui, c’est cet intrépide Vigneault, qui a été retenu tout ce temps par une tribu autochtone qui le considérait comme le Grand Esprit. Il a réussi à les gagner à la religion catholique et, s’il est de retour, ce n'est point pour perturber la pauvre Angéline, mais pour lui dire qu’il partagera son rêve, en se joignant aux Oblats Marie-Immaculée.

C’est un roman qui est la plupart du temps conduit comme un résumé, ce qui explique que les événements foisonnent, malgré le nombre quand même modeste de pages. L’intrigue donne à quelques reprises dans de telles invraisemblances qu’il perd beaucoup de crédibilité : je pense à la mère qui meurt d’émotion, à Vigneau qui découvre une mine d’or et à son retour au bout de trois ans. La fin religieuse est décevante. En fait Lallier perd son récit quand son héros découvre la mine d’or. Quant à la guerre aux marsouins, que dire… si le curé y voit une bénédiction du ciel!

Ceci étant dit, tout n'est pas mauvais. Je pense même que l’auteur avait les ingrédients d’un bon roman d’aventures. D’abord, il nous entraîne dans des régions exotiques, il introduit un héros moderne qui a troqué le canot d’écorces pour l’hydravion, et une jeune héroïne toute belle dans sa modestie. Il ajoute des éléments ethnologiques qui authentifient le récit. Il décrit bien le transport du courrier vers les régions nordiques : l’hiver, le bateau qui transporte le courrier est relayé par les cométiques à partir de La Malbaie. Enfin, le résumé n’en rend pas compte, mais les dialogues sont pittoresques. Selon Lallier, les habitants de Rivière-au-Tonnerre seraient des descendants des Acadiens du Grand Dérangement (ce qui ne semble pas tout à fait juste). Il met souvent en scène quatre commères qui commentent les événements en utilisant une langue acadienne savoureuse qui nous rappelle la Sagouine.

Extrait
Deux semaines s'écoulèrent ainsi avant que la curiosité des villageois ne fut satisfaite, quand, par un beau matin, au lever du soleil, ils furent éveillés par le ronronnement de l'avion et le crépitement d'une mitrailleuse, suivis de détonations qui faisaient voler l'eau en l'air à vingt-cinq ou trente pieds.
Tous s'habillèrent précipitamment et volèrent, plutôt qu'ils ne marchèrent, vers la grève où ils virent, flottant sur l'eau le ventre au soleil, une mer de marsouins blancs que la mitraille et la dynamite avaient détruits.
— Vite, les chaloupes à la mer ! commanda le curé qui avait précédé la population sur la grève.
— Cueillons la manne pendant qu'elle passe ! continua-t-il sans attendre de réponse de personne.
Tout ce qu'il y avait de barques et de chaloupes disponibles fut employé à ramener à terre, au moyen d'estacades flottantes, les marsouins, dont on compta du premier coup trois cent douze.
Le curé était au comble de la joie. Son idée avait eu un plein succès.
— Notre-Dame de la Garde m'a bien inspiré, disait-il. Ils ont bien pu rire de moi dans leur barbe au ministère ; niais je savais que j'avais raison. Les marsouins n'ont qu'à se bien tenir.
— Faisons une ovation au capitaine pour son succès ! continua-t-il enthousiasmé.
A.U retour de Jacques, la foule massée sur la grève le reçut au milieu des applaudissements.
— Vive le Capitaine Vigneault !
— Mort aux marsouins !
— Vive notre bon curé ! dit seul Pierre Guillou, et la foule répéta les mêmes vivats après lui.
— Remercions Notre-Dame de la Garde ! dit le curé, se mettant à genoux après avoir enlevé son chapeau.
C'est au milieu de cette prière que le Capitaine mit le pied à terre la figure toute rayonnante de bonheur et qu'il se joignit aux villageois dans leurs actions de grâces.
Antoinette Dupuis, que la nature n'avait pas gâtée, mais qui possédait une facilité de parole remarquable y alla de son petit boniment.
— Monsieur le capitaine, nous sommes ravis de vous.
— J'avoue, Mademoiselle, que j'éprouvais plus de fierté quand j'avais descendu un « Fokker » allemand qu'à la vue de trois cents marsouins à mes pieds, dit d'un air mi-fier, mi-modeste le jeune et beau capitaine.
— Oh ! Que ça devait être beau, en effet, reprit la garde-malade enthousiasmée. Mais avouez que ce n'est pas banal, trois cents marsouins pour un premier coup de ligne.
— C'est à croire que je deviendrai un grand pêcheur, mademoiselle !
— Pêcheur de perles ? dit Antoinette, d'un air suggestif.
— Non, répondit d'un air grave le capitaine. Je crains de devenir un pêcheur de compliments.
— Vous êtes maussade comme un Québecquois, capitaine.
— Si ça s'attrape, mademoiselle, j'y prendrai garde. La garde-malade s'éloigna d'un petit air boudeur, pendant que la foule s'amusait de la réponse du capitaine.
— Vite, à l'œuvre, dit le curé. Il ne faut pas perdre le fruit de notre travail. Trois cent douze marsouins, ça vaut de l'argent. (pages 75-76)

Lire le roman

Joseph Lallier sur Laurentiana

Angeline Guillou

Le spectre menaçant

Allie

4 décembre 2010

Le Nom dans le bronze

Michelle Le Normand, Le Nom dans le bronze, Montréal, Le Devoir, 1933, 163 pages.

Encore le thème du mariage mixte, encore une fois traité dans une perspective ethnique, comme on l’a vu déjà esquissé chez Aubert de Gaspé et Chauveau, mais surtout chez Potvin, Groulx, Bernard et Dugré, etc. Cette fois-ci, on est dans une famille bourgeoise de Sorel. Marguerite, la plus jeune fille des Couillard, a rencontré Steven Bayle, un Anglais qui semble bien intégré à la société canadienne-française, sauf pour ce qui est de la religion. Il est presbytérien. Au début, ni Marguerite ni Steven ne croient que leur relation les mènera bien loin. Mais de rencontre en rencontre, leur sentiment grandit et sans trop s'en rendre compte, ils tombent amoureux. Ils sont conscients de la réprobation générale autour d’eux, ils savent que ce mariage est impossible à moins que l’un d’eux renonce à ses croyances religieuses, mais ils refusent de se poser le problème. Tout à leur amour, ils évitent le sujet, même entre eux.

C’est un voyage à Québec qui va dessiller les yeux de Marguerite. Elle a été invitée à passer une quinzaine chez les Dupré, d’ardents patriotes. La découverte de la ville va éveiller la fibre patriotique chez la jeune fille. « Ces vestiges admirables qu'elle découvre, lui font comprendre à quel point il faut être fier d'un pareil passé de travail, d'héroïsme, de gloire, de batailles. Ces batailles, nos ancêtres les ont subies parce qu'ils ne voulaient pas devenir anglais, pour rester français, dans le pays français qu'ils avaient fondé. Vaincus, une sourde victoire a tout de même suivi la défaite matérielle: notre foi, notre langué vivent toujours. L'image de son pays et de sa race s'éclaire. Les idées de Philippe lui paraissent moins inexplicables, mais le problème de son mariage avec Steven se complique de nouveaux obstacles. »

Plus encore elle découvre sur la statue de Louis Hébert que son nom est gravé dans le bronze : « Crispée pour retenir ses larmes, elle comprend à peine ce qu'il dit. Et cette phrase bat dans sa mémoire : "Une des filles de Louis Hébert épousa le premier Couillard venu de France..." Les mots sonnent une gloire, mais une gloire qui résonne pour Marguerite, comme le glas de son amour. Que fera-t-elle?
Sur une des faces du piédestal est incrustée une grande page de bronze, où sont inscrits les noms des pionniers du pays et de leurs compagnes. Philippe entreprend de les énumérer:
— Louis Hébert, Marie Rollet, Guillaume Couillard, Marguerite Guillemette Hébert, (votre aïeule, Marguerite), — Abraham Martin, (le premier propriétaire des plaines), — Marguerite Langlois, — Nicolas Marsolais, Marie Le Barbier, Pierre Desportes, Françoise Langlois, Olivier Le Tardif, Marguerite Couillard! Je savais que vous y étiez....
— Quel honneur ! À votre place, je ne me marierais pas pour ne jamais changer de nom, suggère Louise. »

Quand elle revient à Sorel, sa résolution est prise. Elle rompt avec l’homme qu’elle aime plus que tout au monde : « Je vous ai laissé m'embrasser parce que je vous aime, moi aussi, parce que jamais, il me semble, je n'aimerai personne comme je vous aime. Mais je ne veux pas vous épouser. Il ne faut plus nous revoir. Notre religion n'est pas la même, notre nationalité non plus. Avant, vous paraissiez, vous en soucier, et moi tout cela m'était tellement égal, pourvu que vous fussiez, avec moi, toujours. Et je rêvais, attendant avec impatience, que vous me disiez enfin ce que vous me dites ce soir. Je voulais tant que vous n'aimiez; que moi, toute la vie. Maintenant, je ne veux plus. Je ne peux plus vouloir, parce que ce serait pour moi une mauvaise action. » Il ne lui reste plus qu’à cuver sa peine. C’est ce qu’elle fera stoïquement puisque personne n’admettra qu’on puisse démontrer un grand chagrin pour une relation vouée à l’échec. Pour la consoler, sa famille lui paie un voyage en Europe.

La première partie du roman, celle qui décrit la montée du sentiment amoureux, est bien menée. L’auteure évite les clichés, son analyse des sentiments est fine, les personnages sont crédibles. Le seul reproche qu’on pourrait lui faire, c’est de ne pas suffisamment décrire les personnages autour des amoureux afin de mieux mettre en contexte la marginalité de cette union amoureuse. On en vient même à se demander si cette auteure, près de Groulx, osera défier les codes sociaux de l’époque. Dès que Marguerite pose le pied à Québec, on a notre réponse, on tombe dans le roman à thèse, on baigne dans l’idéologie de conservation : le peuple canadien-français doit se conserver coûte que coûte. Marguerite Couillard et Blanche d’Haberville : même combat à 70 ans d’intervalle! Comme le dit le père de la famille Dupré : « Rien n’est plus affaiblissant pour notre peuple que ces mariages mixtes ». Dommage qu’il en soit ainsi puisque Le Normand excelle à décrire les sentiments : même le chagrin amoureux qui occupe les derniers chapitres est bien rendu, avec subtilité et finesse.