20 juin 2010

Journal d'un vicaire de campagne

Joseph Raiche, Journal d'un vicaire de campagne, Montréal, Édouard Garand, 1927, 54 p.

Le Journal d'un vicaire de campagne est « dédié à tous les vicaires qu’entoure la solitude » et, comme le titre l’indique, est présenté comme un journal.

On est en décembre. Jean Tréville fréquente le Grand séminaire depuis quatre ans. Il doit terminer ses études au printemps, mais c’est sans compter sur son évêque qui a décidé qu’il avait besoin du jeune homme dans une cure en Nouvelle-Écosse. En l’espace de 20 jours, il reçoit une formation accélérée : « Que me restait-il au juste à apprendre ? D’abord la récitation du Saint Office, la célébration de la Sainte Messe, l’administration des sacrements, l’étude d’un peu de rubriques où je n’ai jamais brillé, la revue des principaux traités de théologie morale, la retraite préparatoire. » En janvier, il part pour Forest Hill, une paroisse peuplée d’Écossais qui parlent encore le gaélique, là où l’attend le père Gregory, un vieux curé de 80 ans, un saint homme aux dires de ses paroissiens. Il devient Father Treville, car la langue commune est l’anglais.

Les premières semaines sont un peu difficiles, puisque les paroissiens se méfient de cet étranger. Father Treville s’ennuie : « Il y a quinze jours que je suis arrivé à Forest Hill. Je ne dirai pas que le temps a passé rapidement. J’ai trouvé certaines heures mortellement longues. Seul dans cette grande maison, avec un curé de quatre-vingts ans et une ménagère de soixante-et-seize, les jours traînent d’une façon interminable. » Le vieux curé essaie de l’occuper en lui confiant le plus de tâches possibles, l’obligeant à prêcher, à confesser, à visiter les malades, à présider aux « soirées de cartes » du lundi soir. Malgré tout, il souffre de solitude et cherche des distractions : « Je lis beaucoup, mais je ne peux pas toujours lire. J’ai donc décidé de m’habituer à fumer. Ça ne sera pas facile pour commencer, mais avec de la persévérance j’espère réussir. Quelle distraction pour les longues soirées d’hiver ! Longues ! elles le sont. La ménagère disparaît mystérieusement à sept heures et demie. Le curé se couche à huit heures. Je veille seul dans cette grande mission sonore. Quand j’aurai ma pipe, je serai moins seul. » Il va même adopter un petit chat! Il finit par se lier avec ces gens : « La population m’est tout à fait sympathique maintenant. Je sens que j’ai pris le bon chemin pour arriver à leur cœur, celui de les aimer. Ce sont de si braves gens, si dociles, si bien disposés, si respectueux, que cette tâche m’est facile. Il n’y a plus de voile entre eux et moi. Je commence à les comprendre et ils me comprennent mieux. »

Pour le reste, ce ne sont que des petits faits qui meublent tant bien que mal sa vie quotidienne : lien difficile avec un vieillard acrimonieux, belle entente avec un jeune garçon de 12 ans mourant, discussions théologiques avec son vieux curé, visite de l’évêque…

Le Journal, daté du mois de septembre, se termine ainsi :

– Je crois que la diligence est arrivée. Je vais au bureau de poste chercher le courrier.
– Allez, dit-il.
Il y avait deux lettres, l’une pour le curé, l’autre pour moi. Deux lettres semblables, évidemment de la même personne.
J’ouvris la mienne. Elle était de l’évêque. Il me disait :
– Je vous nomme à X. Veuillez vous y rendre dès demain.
Dans celle du curé, il disait :
– Je nomme le Père Tréville à X. Le Père V. le remplacera bientôt.
Le curé paraissait visiblement ému.
– J’étais habitué à vous, me dit-il simplement. Je montai préparer mes malles.
Le lendemain j’allai faire mes adieux à la ménagère.
– Vous partez, dit-elle, s’essuyant les yeux du coin de son tablier. Je le sais, mon frère me l’a dit. Revenez souvent le voir. Il est plus désolé qu’il ne paraît l’être. Vous lui manquerez.
– Je vous promets de revenir chaque fois que je le pourrai.
La voiture attendait à la porte, le curé se tenait sur le bord de la route.
– God bless you ! me dit-il.
Jamais il ne m’avait paru si grand et si beau que dans cette lumière du matin. Ses cheveux frisaient autour de sa barrette et lui faisaient une auréole.
Il resta longtemps à la même place. Bientôt je ne vis plus qu’une vision lumineuse qui s’effaçait lentement, lentement. Et je sentis que j’avais les paupières humides.
Lire Journal d'un vicaire de campagne sur le internet.

Joseph Raiche sur Laurentiana
Journal d'un vicaire de campagne

16 juin 2010

Les Dépaysés

Joseph Raiche, Les Dépaysés, Montréal, Édouard Garand, 1929, 94 p.

Le recueil porte comme sous-titre « Contes et nouvelles ». Il faudrait ajouter : « et récit de voyage ».

Le recueil compte neuf récits.

La mousse de l’oubli
Le capitaine Bertrand, blessé au combat, a perdu la mémoire. Il est recueilli par des paysans français. La guerre finie, il n’est pas rapatrié. Il se forge une nouvelle identité et devient pianiste de concert. Lors d’une tournée au Canada, il reconnaît les lieux, puis sa mère.

Les deux aïeules
Deux grands-mères se disputent l’amour de leur petit-fils. Lorsque l’une d’elles meurt, la survivante ne cesse de louer, auprès de son petit-fils, les mérites de la défunte.

Histoire triste
Dans un train, une Anglaise méprisante discute avec un Canadien français qui se moque d’elle à son insu.

L’institutrice
Dans un hameau hostile à l’éducation, une jeune institutrice idéaliste est prise à partie par les parents et les élèves. Elle en meurt.

L’attente
Jeanne est amoureuse de Paul, son voisin, qui semble l’ignorer. Quand ce dernier devient orphelin, il lui demande de devenir sa femme. Jeanne est aux anges. Bonheur éphémère, puisque le jeune homme meurt trois jours plus tard. Depuis ce temps, la jeune fille, qui a perdu la raison, chaque dimanche, attend la visite de Paul.

En marge de la vie des saints
Don Nicéphore est un moine qui accomplit des miracles. Son supérieur lui défend d’exercer son don.

Le départ
Deux vieux, dont le fils est parti à la guerre, meurent de chagrin.

Une randonnée aux États-Unis
Récit de voyage qui amène l’auteur à Boston, New York, Pittsburgh, Gettysburg, Saint-Louis, Denver, Chicago. Fréquentations des milieux ecclésiastiques et intellectuels. Réflexions sur la culture américaine.

En marge de la vie des ermites
Un ermite finit par comprendre que ce n’est pas la haine du monde mais l’amour qui est la règle de vie.

Deux histoires valent le détour : « Le départ » et « L’institutrice ». Deux courtes histoires, un peu tristes, mélodramatiques, mais touchantes.

Extrait d’Histoire triste
Le train avançait sans une minute de retard. Des paysages rabougris et rugueux de l’Ouest défilaient rapidement. […] Voilà la bonne femme qui se met à me parler. C’est une série de questions exactes, précises, tranchantes, impérieuses, j’y réponds sans broncher. Enfin, elle me demande ma nationalité.
– Canadien français.
La dame sursaute, Canadien français, est-ce possible ?
D’un ton protecteur, elle me dit :
– Vous parlez un dialecte, n’est-ce pas ?
– Oui, le dialecte de l’Isle de France. Elle n’a pas compris, et continue :
– C’est ce que je dis toujours que les Canadiens- français parlent un patois.
– Vous connaissez bien le français, sans doute ?
– Pas un mot, se hâte-t-elle d’ajouter.
– Mais, comment pouvez-vous savoir que c’est un patois si vous ne pouvez le comparer avec le français véritable ?
– Ah ! ça se voit et tout le monde le dit.
– Vous êtes une femme d’une intelligence supérieure pour avoir découvert cela sans étude.
Elle me remercie avec candeur, elle a pris ma remarque pour un compliment.
Les questions pleuvent de plus belle.
– Êtes-vous déjà allé en France ?
– J’en arrive.
– Comment avez-vous fait pour comprendre la langue du pays et vous faire comprendre ?
– Je me suis servi d’un interprète.
– How interesting ! fit-elle, contente de voir sa théorie confirmée. Et les questions continuent.
– Êtes-vous allé à la Comédie-Française ?
– Oui, et j’y ai vu une pièce de Molière.
– De qui est cette pièce de Molière ?
– De Bourgeois Gentilhomme.
– Est-ce un auteur français, Bourgeois Gentilhomme ?
– C’est un auteur français.
– Vit-il encore ?
– Oui, et il voyage beaucoup.
– Avez-vous pu suivre le sens de la pièce ?
– Je la suivais dans une traduction en hiéroglyphes canadiens.
– Comment dites-vous ?
– En hiéroglyphes canadiens.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– C’est comme ça que nous appelons notre écriture.
– How interesting ! How interesting !
Nouveau feu roulant de questions. Elles avaient commencé par m’aigrir, maintenant elles m’amusaient. J’y répondais comme à un jeu d’enfant.
– Dites donc, les Canadiens-français ont beaucoup de sang indien ?
– En effet, ne trouvez-vous pas que je ressemble à un Indien ?
– Pas trop, fit-elle en me regardant attentivement.
– C’est parce que je n’ai pas mes plumes, si je les avais, vous seriez frappée de la ressemblance.
– Vous portez vos plumes chez vous ?
– Toujours.
– How interesting !
– C’est surtout au moral que nous leur ressemblons.
– Vous ne dites pas, fit-elle un peu effrayée.
– Tenez, moi, là, si je n’étais pas dominé par la présence d’une femme charmante, d’une culture fine et délicate, d’un tact exquis, je vous scalperais. Des fois je me sens fourbe, rusé, je voudrais tendre des pièges aux gens comme autrefois mes ancêtres aux ours.
– Vous me faites peur, vous devriez séjourner plus longtemps dans nos provinces, au contact de notre civilisation, vous perdriez peut-être ces tendances héréditaires.
Nous étions arrivés à Cochrane. Mon aimable voisine y descend avec sa fillette.
Et je songe avec chagrin : voilà des gens qui nous jugent de la hauteur de leur mépris.
Cette petite anecdote serait drôle si elle était fausse, mais elle est vraie à la lettre, c’est pourquoi elle est profondément triste.
Lire Les Dépaysés sur internet.

Joseph Raiche sur Laurentiana
Journal d'un vicaire de campagne

11 juin 2010

Les Laurentiennes

Benjamin Sulte, Les Laurentiennes, Montréal, Eusèbe Senécal, 1870, 204 pages.

Les Laurentiennes n’est pas une grande œuvre. D’inspiration romantique, le recueil, qui fait quand même 200 pages, contient 84 poèmes dont six en anglais (traduction de ses poèmes) et cinq, qui sont des traductions en français de sonnets de Shakespeare. Beaucoup de ces poèmes ont été mis en musique : Sulte en indique le compositeur. La plupart sont datés (entre 1861 et 1869) et cette chronologie a dicté la composition du recueil. Il est dédicacé à l’Honorable P. J. O. Chauveau.
Sulte, en plus d’un certain nombre de poèmes de circonstances (la mort de sa mère et celle d’un curé, la guerre en Italie, la venue à Montréal du prince Arthur, la construction du pont Victoria, la mort de Garneau…), aborde quatre thèmes : la patrie, l’amour, la nature et la religion.


La patrie
Le premier poème est dédié au « St. Laurent » : « Canada ! Saint-Laurent ! quels beaux noms pour la gloire / Ces deux noms dans mes vers cent fois je les inscrits. / Ma muse, qui s'inspire aux pages de l'Histoire, / Redira mon amour pour mon noble pays. » Sulte, contrairement à Fréchette ou Crémazie, témoigne de ses sentiments patriotiques sans passer par l’histoire. Quelques poèmes déplorent l’exil des Canadiens français aux États-Unis, phénomène qui allait s’étendre jusqu’aux années 1930 : « Il mourra le patriotisme / Si vous n'animez ses débris ; / Car l'aiguillon de l'héroïsme / C'est le devoir qu'on a compris / Déjà des déserteurs ont quitté la phalange ! / Les rangs s'éclairciront ! Ces pauvres émigrés / Ne sauront-ils jamais ce qu'ils perdent au change ? »

L’amour
Ce thème est omniprésent. Beaucoup de poèmes ont pour titre un nom de femme : Marie-Louise, Lucie, Martha, Leida, Mlle E. B., Mlle A. B. D’ailleurs, souvent, le poète s’adresse à la jeune fille, par exemple il écrit à Marie-Louise : « Je te revois, blonde joyeuse, / Mêlant à ta vive gaité, / Le charme de ton âme heureuse, / Tes dix-sept ans et ta beauté ! » Sulte semble s’être fait une spécialité de composer pour les albums des jeunes filles. Tout cela est bien léger, il va sans dire : amours de jeunesse, flirts, coup de cœur pour une belle patineuse : « Belle patineuse intrépide, / Glisse sur ton patin rapide, / Glisse, voltige et tourne encor ! / La foule enthousiaste admire /Ta noble pose qui se mire / Dans le cristal du port ! » En 1871, il a épousé Augustine Parent, la fille d'Étienne Parent.

La nature
On lit aussi de petites pastorales, souvent destinées à être mises en musique. Voici la première strophe de « Nuit d’été » : « La nuit est tiède après l'orage Et sombre à vous saisir le cœur ; Les lames vont, frôlant la plage, En clapotant avec langueur. » Lamartine et Musset ne sont pas très loin, comme en témoigne la fin du même poème : « Je vais, promeneur solitaire, / Perdu dans cette immensité, / La savourant avec mystère, / Goûter un peu de liberté. »

La religion
La religion est l'objet de quelques poèmes, dont l'un, « Bénédiction », ressemble à un psaume : « A genoux mes enfants qui voyez l'existence / Vous sourire sans fin et qui croyez d'avance / Tenir tout le bonheur que vous promet l'espoir. / A genoux ! et que Dieu dans sa bonté puissante / Conserve encor longtemps dans votre âme innocente / La paix qu'elle semble entrevoir I » La religion est aussi liée au thème patriotique comme dans « L’Évangile », dans lequel Sulte célèbre l’aventure missionnaire.

Benjamin Sulte - BAnQ
Deux autres thèmes méritent d’être soulignés. Sulte consacre quelques vers au petit peuple qui a construit ce pays : les colons, les défricheurs, les canotiers, et les marins. Enfin, quelques poèmes servent à présenter la philosophie de l’auteur. À titre d’exemple, dans « Il faut chanter », dédié à Pamphyle Lemay, il critique l’esprit mercantile de son époque : « Un souffle aride a passé sur nos têtes, / Il va prêchant le culte du veau d'or; / L'homme s'épuise en de vaines conquêtes, / L'autel du siècle est un lourd coffre-fort. »

Il va sans dire que cette œuvre a davantage une valeur historique que littéraire. On découvre un jeune homme sensible, surtout aux charmes des jeunes filles, léger, et plutôt conservateur. Les amourettes semblent être sa première préoccupation. Il ne critique ni la religion ni les politiciens. Son patriotisme est davantage culturel que politique. Il mentionne à peine la fondation du Canada en 1867. Il semble qu’il approuvait l’Union : « " Rapprochons-nous, car notre tâche / " Se divisant par la moitié, / " Il faut nous prêter sans relâche / " Le double effort de l'amitié ! " »

Voici ce qu'en dit Camille Roy dans son Manuel d'histoire de la littérature canadienne : « Benjamin Sulte a publié quelques recueils de vers: Les Laurentiennes (1870), Les Chants nouveaux (1890), où la poésie montre souvent plus de bonhomie que de véritable inspiration. »
AU LECTEUR
J'aime une chose, - un nom tout-puissant et sublime
Un nom né d'une larme et d'un soupir d'amour,
Un nom fait pour planer à la plus haute cime -.
Je l'ai chanté partout, même au plus mauvais jour !

La cité, la colline et l'agreste chaumière
L'ont entendu ce nom qui partait de mon cœur !
Je l'encadre en mes vers, je le mets sur la pierre
Il signifie : amour, espoir, vertu, bonheur !

Il me suffit à moi pour diriger ma vie,
Pour attendre sans crainte un pire lendemain :
Je sais cueillir la fleur aux ronces du chemin ; -
Heureux, lorsque je puis par mon humble refrain
- Faire aimer la Patrie !

6 juin 2010

Armand Durand

Rosanna Eleanor Mullins (Leprohon), Armand Durand ou La promesse accomplie, Montréal, Librairie Beauchemin, 1892(?), 307 pages. (Traduction : J. – A. Genand) (1re édition : Armand Durand; or A promise fulfilled, Montreal, 1868); (1re édition en français : J. B. Rolland et fils, 1869)

Q
uand sa mère meurt, Paul Durand, qui a atteint la trentaine, doit se trouver une femme. Son choix se porte sur Geneviève Audet, une jeune gouvernante, fraichement arrivée de France. Cette jeune fille fragile n’a rien d’une femme de paysan, capable de tenir maison et plus encore de faire fructifier les produits de la ferme. Malgré toutes ses limites, Durand l’aime follement. Elle lui donne un enfant, Armand, et meurt quelque temps après. Durand, malgré sa peine, convole en noces de nouveau pour le bien de son enfant. Cette fois, il épouse l’anti-Geneviève, une vieille fille du nom d’Eulalie Messier. Elle ne vit que très peu de temps, elle aussi, juste assez pour lui donner un second fils, baptisé comme son père, Paul. C’est une tante qui vient tenir maison et s’occuper des deux garçons.

Arrivés à l’adolescence, les deux garçons déménagent leurs pénates en ville pour parfaire leurs études. Armand, raffiné et intellectuel, connaît beaucoup de succès et se lance dans la carrière d’avocat. Paul se contente de terminer ses études, pressé de reprendre la terre paternelle. Armand reste donc en ville, en stage chez un avoué, et habite chez Madame Martel. Il fréquente quelque peu la haute société. Il s’amourache d’une jeune fille insolente, Gertrude de Beaumanoir, laquelle est déjà fiancée à un de ses anciens confrères de classe, Victor de Montenay. Armand doit renoncer à son amour pour Gertrude.

Chez sa logeuse habite Délima, une jeune couturière dont la beauté n’a d’égale que la douceur. Elle joue si bien ses cartes qu’Armand finit par l’épouser, plus pour se caser que par amour. Une fois sa proie hameçonnée, la jeune couturière se transforme en marâtre. Aiguillonnée par madame Martel, elle n’arrête jamais de tourmenter l’apprenti-avocat pour des questions d’argent. Elle voudrait qu’il sollicite son frère ou sa tante, qui sont riches, ce à quoi il se refuse. Finalement, le jeune couple déménage à Québec et se raccommode quelque peu. La santé de Délima périclite. Elle meurt en mettant au monde un enfant mort-né. Quelques années passent, Armand est devenu avocat et a hérité de sa tante à son décès. Lors du mariage d’un ami, Armand retrouve Gertrude de Beaumanoir, toujours célibataire. Rapidement les deux se marient.

Armand Durand fut d’abord publié en anglais en roman feuilleton. Vous l’aurez sans doute compris, à la lumière du résumé, on est en présence d’un mélodrame. Pour intéresser le lecteur à son personnage, Rosanna Leprohon (1829–79) utilise des ficelles plutôt grossières : le pauvre Armand est la victime impuissante de ses compagnons de classe, de son frère Paul, puis de sa femme. On comprend mal comment il se fait que ce jeune homme, si dépourvu, puisse devenir un brillant avocat. On comprend tout aussi mal les raisons qui poussent la coriace Gertrude de Beaumanoir vers ce faiblard d’Armand. Il faut croire que les « mystères de l’amour » sont, comme les voies de Dieu, impénétrables. Ceci étant dit, il suffit d’abattre ses défenses critiques, de se transformer en lecteur naïf et le roman a tout pour plaire.

On peut voir une photo de l’auteure dans La Vie littéraire au Québec, Vol. 3 (Maurice Lemire, Aurélien Boivin)

Lire le roman sur le site de la BANQ
Extrait (le début du roman)
Au nombre des premiers colons français qui s'étaient établis dans la seigneurie de ... — nous l'appellerons Alonville — située sur les bords du St-Laurent, se trouvait une famille du nom de Durand. La vaste et riche ferme qui lui avait été transmise de père en fils par succession régulière lui avait toujours permis de tenir convenablement sa position comme première famille du district. C'était une race d'hommes robustes et beaux, industrieux et économes, mais d'une économie qui n'atteignait jamais les limites de la parcimonie.

Par sa grande et droite stature, par ses cheveux et ses yeux d'un noir de jais, par son visage bronzé et ses traits réguliers, Paul Durand était un excellent échantillon des représentants mâles de cette famille. Contrairement à la plupart de ses compatriotes qui d'ordinaire se marient très jeunes, du moins dans les districts ruraux, Paul était arrivé à la trentaine avant de se décider à prendre femme, non pas qu'il fût indifférent au bonheur conjugal, mais parce que son père étant mort avant que lui même eût atteint l'âge de virilité, sa mère avait continué à vivre avec lui sous le toit paternel, conduisant à la fois sa bourse et son ménage d'une main judicieuse mais un peu arbitraire. Françoise, sa sœur unique, s'était mariée, à seize ans, avec un respectable marchand de la campagne qui demeurait dans un village voisin et auquel elle avait apporté, non seulement une jolie figure, mais encore une dot confortable : de sorte que madame Durand pouvait, en toute liberté, veiller sur son fils et se consacrer entièrement à lui.

C'était une bien belle propriété que celle à l'administration de laquelle présidait cette excellente dame ; nous ne pouvons résister à la tentation d'en faire la description. La maison, maçonnerie brute, était construite substantiellement quoique avec une certaine irrégularité ; un grand orme en ombrageait la façade, et tout autour des dépendances et des clôtures d'une blancheur éclatante. Régulièrement tous les ans ces haies étaient blanchies à la chaux, ce qui donnait un nouvel air de propreté à cette ferme si bien tenue et si bien montée. A une extrémité de la bâtisse s'étendait le jardin, bizarre mélange de légumes et de fleurs, où de superbes roses flanquaient des couches d'oignons, et où des carrés de betteraves et de carottes étaient bordés de pensées, de marguerites et d'œillets. Dans un coin, commodément placé au milieu d'un véritable champ de fleurs de toutes couleurs et de toutes sortes, s'élevait une espèce d'abri sous lequel étaient rangées avec une symétrie parfaite huit ou dix ruches. Mais à quoi bon une plus longue description? Tous ceux qui ont voyagé sur les rives de notre noble Saint-Laurent et même sur celles du pittoresque Richelieu ont dû voir un grand nombre de ces résidences. (Pages 5-7)
Rosanna Leprohon sur Laurentiana

2 juin 2010

Le manoir de Villerai

Rosanna Eleanor Mullins (Leprohon), Le manoir de Villerai, Montréal, Librairie Beauchemin, 1925, 201 pages. (Traduction : Joseph-Édouard Lefebvre de Bellefeuille?) (1re édition : The Manor House of de Villerai, The Family Herald, Novembre 1859-Aout 1860); (1re édition en français : Montréal, De Plinguet, 1861, 405 p.)

Contrairement à ce qu’en dit le DOLQ, l’action ne se déroule pas à Québec mais sur les bords du Richelieu et à Montréal. Le récit commence en décembre 1756 et se termine vraisemblablement à l’automne 1760, si on excepte l’épilogue qui nous résume à gros traits le reste de la vie de nos héros.

Blanche de Villerai est orpheline depuis longtemps. Elle vit avec sa tante, madame Dumont, au manoir seigneurial. Depuis qu’elle est toute petite, elle sait qu’elle doit épouser Gustave de Montarville, parti en France depuis six ans pour entamer une carrière militaire. Il est de retour depuis peu en Nouvelle-France (avec le régiment de Roussillon). Il vient de rencontrer sa future épouse, et bien qu’ils se sont appréciés, on ne peut pas dire que ce fut le coup de foudre. Par contre, pendant cette visite, de Montarville s'est épris d'une jolie paysanne, Rose Lauzon, une jeune fille qui a été élevée au manoir de Villerai et qui possède le même raffinement que les aristocrates. Orpheline de mère, elle vit avec son vieux père et une belle-mère qui est une vraie marâtre. Elle a repoussé tous les prétendants qui lui demandaient sa main. Rose et Gustave, à cause des convenances, et par amitié pour Blanche, savent que leur amour est interdit.

L’action se transporte à Montréal. À la mort de son père, Rose, bien décidée à oublier de Montarville, est devenue la dame de compagnie de madame de Rochon. Ce dernier, blessé à la bataille de Carilllon où il s’est illustré, est toujours décidé à épouser Blanche, mais cette dernière se refuse à un mariage de convenance. Elle sent que Gustave n’est pas amoureux d’elle. De Montarville finit par retrouver Rose et les deux ont un long entretien : malgré les promesses du jeune officier, Rose refuse toujours de trahir son ancienne maîtresse et amie. Bientôt leur secret est mis à jour et Rose est perçue comme une intrigante. De Montarville est appelé, avec son régiment, à défendre Montréal contre l’assaut des Britanniques. Pendant ce temps, Blanche de Villerai, qui se consacrait aux pauvres, attrape la petite vérole, ce qui la défigure. C’est Rose, au risque d’y perdre aussi sa beauté, qui vient la soigner. La guerre finie et la Nouvelle-France tombée aux mains des Anglais, de Montarville demande à nouveau la main de Blanche. Cette dernière, généreuse, lui tend plutôt celle de son amie Rose. Les deux s’épousent et émigrent en France. Quant à Blanche, elle ne se mariera pas, préférant consacrer sa vie aux bonnes œuvres.

J. C. Stockdale, dans le Dictionnaire biographique du canada en ligne, écrit : « Il s’agit d’un roman romantique qui est un fâcheux mélange d’histoire et de folklore. » Je suis d’accord sur la première partie de cette critique, mais non sur la deuxième. C’est vrai que c'est une romance de conte de fée : on a le beau prince, la belle princesse, la jeune paysanne orpheline, la bonne fée et la vilaine marâtre. Et tout finit pour le mieux dans le meilleur des mondes. Par contre, prétendre que Rosanna Mullins n’aurait pas dû ajouter certains éléments « folkloriques » ou historiques me semble très discutable. Ce roman nous fait entrer dans la « haute société » qui habitait Québec à la fin du régime français. On sent l’immense amitié de Rosanna Mullins pour la société canadienne-française, pour sa culture. Elle fait référence aux récits des voyageurs, aux histoires de loups-garous, elle raconte une nuit de Noël, une soirée au manoir, une partie de raquettes. Sa description des événements historiques, qui entourent la Conquête, est rigoureusement documentée. Aussi bien Wolfe que Montcalm, Lévis ou de Bougainville sont présentés avec beaucoup de sympathie. Stockdale conclut ainsi son article : « Dans ses principaux romans, elle joue le rôle de médiateur entre les Canadiens français et les Canadiens anglais, faisant en sorte que les bonnes manières atténuent les sentiments froissés, cherchant à expliquer ce que ressentent les Canadiens français et à présenter les Canadiens anglais sous un jour favorable. On peut mesurer son succès dans les deux langues par le nombre de ses publications et aussi par le fait que ses œuvres furent jugées dignes d’être traduites et rééditées en 1924. Elle fut le premier auteur canadien à être lu dans les deux langues et par un aussi large public ; on peut la considérer à ce titre comme le précurseur de William Kirby, de Horatio Gilbert Parker et de Hugh MacLennan. » À cette liste, on pourrait ajouter Gabrielle Roy.
Extrait
Blanche et sa compagne trouvaient ample matière à leurs pensées et à leur conversation dans les revers qu'éprouvaient les armées françaises; et, tout en suivant avec anxiété le cours des événements, elles tremblaient toutes deux secrètement pour la vie du vaillant de Montarville, dont les lettres disaient combien son cœur de patriote regrettait amèrement le triste sort de sa malheureuse patrie. Son nom, pourtant, était rarement prononcé par les deux jeunes tilles, et quoique le teint ordinairement pâle de Rose se colorât visiblement, chaque fois qu'on apportait à mademoiselle de Villerai une lettre adressée de cette écriture si bien connue, cette dernière, fidèle à sa promesse, ne faisait aucune remarque, mais gardait le silence.


Blanche, devinant ou prenant en pitié cette profonde anxiété qui n'osait jamais s'exprimer; ou bien écoutant peut-être dictées d'une simple politesse, lisait ordinairement à haute voix les quelques détails que Gustave donnait sur la guerre, et puis fermait la lettre, en disant : Il est bien.

Quel soulagement ces paroles procuraient à Rose, toujours tourmentée par des craintes incessantes sur la vie de celui dont la sûreté, elle le sentait trop bien maintenant, lui était infiniment plus chère que la sienne propre. Combien aussi elle avait de reconnaissance pour Blanche, qui mettait si généreusement de côté tous petits sentiments de jalousie, pour lui donner des nouvelles après lesquelles elle soupirait tant.

Vers cette époque, l'espoir et le courage des colons furent considérablement relevés par les brillants succès qu'obtint le brave chevalier de Lévis à la seconde bataille des Plaines d'Abraham (28 d'août 1760), (lui eut pour résultat de forcer les Anglais à s'enfermer dans Québec. Les Français firent le siège de la ville, tout en attendant les secours qu'ils avaient si instamment demandés à la mère patrie.

Ces secours ne vinrent pas ; au contraire, le printemps suivant, une flotte anglaise remonta le St-Laurent, et de Lévis n'eut d'autre alternative que de lever le siège et de retraiter sur Montréal, ce qu'il fit sans être inquiété.

Depuis cet instant, la cause française fut perdue pour toujours en Canada.

Trois puissantes armées se dirigeaient maintenant sur Montréal ; l'une de Québec, sous le général Murray; une autre du lac Champlain, commandée par le général Haviland, et une troisième, la plus considérable de toutes, d'Oswégo, sous le général Amherst. Quoique la descente par les rapides fût remplie de dangers, ce dernier choisit cette route, de manière à ne laisser aucun moyen de s'échapper aux Français, qui avaient parlé de retraiter, si cela devenait nécessaire, au Détroit, et de là, à la Louisiane. Dans les rapides des Cèdres, il perdit 64 barges et 88 hommes, mais il gagna enfin le village de Lachine, neuf milles au-dessus de Montréal. Il débarqua, et marcha sans délai sur la ville, autour de laquelle les deux autres armées étaient déjà campées, attendant son arrivée. Montréal se trouvait entourée de 17,000 hommes bien armés et possédant une puissante artillerie. (p. 174-175)
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