11 juin 2010

Les Laurentiennes

Benjamin Sulte, Les Laurentiennes, Montréal, Eusèbe Senécal, 1870, 204 pages.

Les Laurentiennes n’est pas une grande œuvre. D’inspiration romantique, le recueil, qui fait quand même 200 pages, contient 84 poèmes dont six en anglais (traduction de ses poèmes) et cinq, qui sont des traductions en français de sonnets de Shakespeare. Beaucoup de ces poèmes ont été mis en musique : Sulte en indique le compositeur. La plupart sont datés (entre 1861 et 1869) et cette chronologie a dicté la composition du recueil. Il est dédicacé à l’Honorable P. J. O. Chauveau.
Sulte, en plus d’un certain nombre de poèmes de circonstances (la mort de sa mère et celle d’un curé, la guerre en Italie, la venue à Montréal du prince Arthur, la construction du pont Victoria, la mort de Garneau…), aborde quatre thèmes : la patrie, l’amour, la nature et la religion.


La patrie
Le premier poème est dédié au « St. Laurent » : « Canada ! Saint-Laurent ! quels beaux noms pour la gloire / Ces deux noms dans mes vers cent fois je les inscrits. / Ma muse, qui s'inspire aux pages de l'Histoire, / Redira mon amour pour mon noble pays. » Sulte, contrairement à Fréchette ou Crémazie, témoigne de ses sentiments patriotiques sans passer par l’histoire. Quelques poèmes déplorent l’exil des Canadiens français aux États-Unis, phénomène qui allait s’étendre jusqu’aux années 1930 : « Il mourra le patriotisme / Si vous n'animez ses débris ; / Car l'aiguillon de l'héroïsme / C'est le devoir qu'on a compris / Déjà des déserteurs ont quitté la phalange ! / Les rangs s'éclairciront ! Ces pauvres émigrés / Ne sauront-ils jamais ce qu'ils perdent au change ? »

L’amour
Ce thème est omniprésent. Beaucoup de poèmes ont pour titre un nom de femme : Marie-Louise, Lucie, Martha, Leida, Mlle E. B., Mlle A. B. D’ailleurs, souvent, le poète s’adresse à la jeune fille, par exemple il écrit à Marie-Louise : « Je te revois, blonde joyeuse, / Mêlant à ta vive gaité, / Le charme de ton âme heureuse, / Tes dix-sept ans et ta beauté ! » Sulte semble s’être fait une spécialité de composer pour les albums des jeunes filles. Tout cela est bien léger, il va sans dire : amours de jeunesse, flirts, coup de cœur pour une belle patineuse : « Belle patineuse intrépide, / Glisse sur ton patin rapide, / Glisse, voltige et tourne encor ! / La foule enthousiaste admire /Ta noble pose qui se mire / Dans le cristal du port ! » En 1871, il a épousé Augustine Parent, la fille d'Étienne Parent.

La nature
On lit aussi de petites pastorales, souvent destinées à être mises en musique. Voici la première strophe de « Nuit d’été » : « La nuit est tiède après l'orage Et sombre à vous saisir le cœur ; Les lames vont, frôlant la plage, En clapotant avec langueur. » Lamartine et Musset ne sont pas très loin, comme en témoigne la fin du même poème : « Je vais, promeneur solitaire, / Perdu dans cette immensité, / La savourant avec mystère, / Goûter un peu de liberté. »

La religion
La religion est l'objet de quelques poèmes, dont l'un, « Bénédiction », ressemble à un psaume : « A genoux mes enfants qui voyez l'existence / Vous sourire sans fin et qui croyez d'avance / Tenir tout le bonheur que vous promet l'espoir. / A genoux ! et que Dieu dans sa bonté puissante / Conserve encor longtemps dans votre âme innocente / La paix qu'elle semble entrevoir I » La religion est aussi liée au thème patriotique comme dans « L’Évangile », dans lequel Sulte célèbre l’aventure missionnaire.

Deux autres thèmes méritent d’être soulignés. Sulte consacre quelques vers au petit peuple qui a construit ce pays : les colons, les défricheurs, les canotiers, et les marins. Enfin, quelques poèmes servent à présenter la philosophie de l’auteur. À titre d’exemple, dans « Il faut chanter », dédié à Pamphyle Lemay, il critique l’esprit mercantile de son époque : « Un souffle aride a passé sur nos têtes, / Il va prêchant le culte du veau d'or; / L'homme s'épuise en de vaines conquêtes, / L'autel du siècle est un lourd coffre-fort. »

Il va sans dire que cette œuvre a davantage une valeur historique que littéraire. On découvre un jeune homme sensible, surtout aux charmes des jeunes filles, léger, et plutôt conservateur. Les amourettes semblent être sa première préoccupation. Il ne critique ni la religion ni les politiciens. Son patriotisme est davantage culturel que politique. Il mentionne à peine la fondation du Canada en 1867. Il semble qu’il approuvait l’Union : « " Rapprochons-nous, car notre tâche / " Se divisant par la moitié, / " Il faut nous prêter sans relâche / " Le double effort de l'amitié ! " »

Voici ce qu'en dit Camille Roy dans son Manuel d'histoire de la littérature canadienne : « Benjamin Sulte a publié quelques recueils de vers: Les Laurentiennes (1870), Les Chants nouveaux (1890), où la poésie montre souvent plus de bonhomie que de véritable inspiration. »
AU LECTEUR
J'aime une chose, - un nom tout-puissant et sublime
Un nom né d'une larme et d'un soupir d'amour,
Un nom fait pour planer à la plus haute cime -.
Je l'ai chanté partout, même au plus mauvais jour !

La cité, la colline et l'agreste chaumière
L'ont entendu ce nom qui partait de mon cœur !
Je l'encadre en mes vers, je le mets sur la pierre
Il signifie : amour, espoir, vertu, bonheur !

Il me suffit à moi pour diriger ma vie,
Pour attendre sans crainte un pire lendemain :
Je sais cueillir la fleur aux ronces du chemin ; -
Heureux, lorsque je puis par mon humble refrain
- Faire aimer la Patrie !

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