16 juin 2010

Les Dépaysés

Joseph Raiche, Les Dépaysés, Montréal, Édouard Garand, 1929, 94 p.

Le recueil porte comme sous-titre « Contes et nouvelles ». Il faudrait ajouter : « et récit de voyage ».

Le recueil compte neuf récits.

La mousse de l’oubli
Le capitaine Bertrand, blessé au combat, a perdu la mémoire. Il est recueilli par des paysans français. La guerre finie, il n’est pas rapatrié. Il se forge une nouvelle identité et devient pianiste de concert. Lors d’une tournée au Canada, il reconnaît les lieux, puis sa mère.

Les deux aïeules
Deux grands-mères se disputent l’amour de leur petit-fils. Lorsque l’une d’elles meurt, la survivante ne cesse de louer, auprès de son petit-fils, les mérites de la défunte.

Histoire triste
Dans un train, une Anglaise méprisante discute avec un Canadien français qui se moque d’elle à son insu.

L’institutrice
Dans un hameau hostile à l’éducation, une jeune institutrice idéaliste est prise à partie par les parents et les élèves. Elle en meurt.

L’attente
Jeanne est amoureuse de Paul, son voisin, qui semble l’ignorer. Quand ce dernier devient orphelin, il lui demande de devenir sa femme. Jeanne est aux anges. Bonheur éphémère, puisque le jeune homme meurt trois jours plus tard. Depuis ce temps, la jeune fille, qui a perdu la raison, chaque dimanche, attend la visite de Paul.

En marge de la vie des saints
Don Nicéphore est un moine qui accomplit des miracles. Son supérieur lui défend d’exercer son don.

Le départ
Deux vieux, dont le fils est parti à la guerre, meurent de chagrin.

Une randonnée aux États-Unis
Récit de voyage qui amène l’auteur à Boston, New York, Pittsburgh, Gettysburg, Saint-Louis, Denver, Chicago. Fréquentations des milieux ecclésiastiques et intellectuels. Réflexions sur la culture américaine.

En marge de la vie des ermites
Un ermite finit par comprendre que ce n’est pas la haine du monde mais l’amour qui est la règle de vie.

Deux histoires valent le détour : « Le départ » et « L’institutrice ». Deux courtes histoires, un peu tristes, mélodramatiques, mais touchantes.

Extrait d’Histoire triste
Le train avançait sans une minute de retard. Des paysages rabougris et rugueux de l’Ouest défilaient rapidement. […] Voilà la bonne femme qui se met à me parler. C’est une série de questions exactes, précises, tranchantes, impérieuses, j’y réponds sans broncher. Enfin, elle me demande ma nationalité.
– Canadien français.
La dame sursaute, Canadien français, est-ce possible ?
D’un ton protecteur, elle me dit :
– Vous parlez un dialecte, n’est-ce pas ?
– Oui, le dialecte de l’Isle de France. Elle n’a pas compris, et continue :
– C’est ce que je dis toujours que les Canadiens- français parlent un patois.
– Vous connaissez bien le français, sans doute ?
– Pas un mot, se hâte-t-elle d’ajouter.
– Mais, comment pouvez-vous savoir que c’est un patois si vous ne pouvez le comparer avec le français véritable ?
– Ah ! ça se voit et tout le monde le dit.
– Vous êtes une femme d’une intelligence supérieure pour avoir découvert cela sans étude.
Elle me remercie avec candeur, elle a pris ma remarque pour un compliment.
Les questions pleuvent de plus belle.
– Êtes-vous déjà allé en France ?
– J’en arrive.
– Comment avez-vous fait pour comprendre la langue du pays et vous faire comprendre ?
– Je me suis servi d’un interprète.
– How interesting ! fit-elle, contente de voir sa théorie confirmée. Et les questions continuent.
– Êtes-vous allé à la Comédie-Française ?
– Oui, et j’y ai vu une pièce de Molière.
– De qui est cette pièce de Molière ?
– De Bourgeois Gentilhomme.
– Est-ce un auteur français, Bourgeois Gentilhomme ?
– C’est un auteur français.
– Vit-il encore ?
– Oui, et il voyage beaucoup.
– Avez-vous pu suivre le sens de la pièce ?
– Je la suivais dans une traduction en hiéroglyphes canadiens.
– Comment dites-vous ?
– En hiéroglyphes canadiens.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– C’est comme ça que nous appelons notre écriture.
– How interesting ! How interesting !
Nouveau feu roulant de questions. Elles avaient commencé par m’aigrir, maintenant elles m’amusaient. J’y répondais comme à un jeu d’enfant.
– Dites donc, les Canadiens-français ont beaucoup de sang indien ?
– En effet, ne trouvez-vous pas que je ressemble à un Indien ?
– Pas trop, fit-elle en me regardant attentivement.
– C’est parce que je n’ai pas mes plumes, si je les avais, vous seriez frappée de la ressemblance.
– Vous portez vos plumes chez vous ?
– Toujours.
– How interesting !
– C’est surtout au moral que nous leur ressemblons.
– Vous ne dites pas, fit-elle un peu effrayée.
– Tenez, moi, là, si je n’étais pas dominé par la présence d’une femme charmante, d’une culture fine et délicate, d’un tact exquis, je vous scalperais. Des fois je me sens fourbe, rusé, je voudrais tendre des pièges aux gens comme autrefois mes ancêtres aux ours.
– Vous me faites peur, vous devriez séjourner plus longtemps dans nos provinces, au contact de notre civilisation, vous perdriez peut-être ces tendances héréditaires.
Nous étions arrivés à Cochrane. Mon aimable voisine y descend avec sa fillette.
Et je songe avec chagrin : voilà des gens qui nous jugent de la hauteur de leur mépris.
Cette petite anecdote serait drôle si elle était fausse, mais elle est vraie à la lettre, c’est pourquoi elle est profondément triste.
Lire Les Dépaysés sur internet.

Joseph Raiche sur Laurentiana
Journal d'un vicaire de campagne

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